[review] Superman écrase le klan

L’avis de Dragnir

Bon on ne va pas se le cacher, en ce moment c’est pas la grosse marade !
Comme pour beaucoup cette période me plisse les pruneaux façon raisin de Corinthe. Pourtant, il y a bien deux ou trois trucs qui pourraient me déconstiper. D’abord, il y a le gardien de ma résidence et sa nouvelle coiffure qui ressemble à la coupe du chanteur d’Indochine mais avec des animaux morts dedans. Alors qu’habituellement il m’amuse avec son quotient intellectuel de hamster mort et son prix Nobel de connardise, et ben même ça, peau zob pas un rictus.
Alors quand c’est comme ça, je plonge le pif dans mes bouquins en espérant accrocher à mon auguste face ce sourire qui a eu son succès dans toutes les maisons closes des Pays-Bas. Et comme il n’y a pas grand-chose qui me fasse autant plaisir que voir des fachos se faire quicher le groin, c’est avec autant d’espoir qu’un octogénaire devant une érection matinale impromptue que j’ai tourné les premières pages de ce Superman écrase le klan.

Yellows lives matter

Nous sommes en 1946 lorsque la jeune Lang-Shi Lee et toute sa famille viennent s’installer dans le centre-ville Métropolis. Le père de l’adolescente vient d’obtenir un poste important au département de la santé de la ville et ils ont donc quitté les faubourgs de Chinatown pour le cœur de la ville. Dans un souci d’intégration, Lang-Shi se voit renommée Roberta et son frère devient Tommy. Pour autant, cela ne facilite pas particulièrement leur acceptation et, que ce soit avec les collègues de leur père ou dans leur nouveau collège, ils vont vite rencontrer l’intransigeance et même le racisme. Tommy fait pourtant des efforts pour s’intégrer, avec l’appui du jeune Jimmy Olsen il va intégrer l’équipe de Base-ball , sport où il brille en tant que lanceur, mais il se heurte à la vedette de l’équipe qu’il ridiculise involontairement. Malheureusement, le jeune homme en question est le neveu du « grand scorpion » du klan de la kroix ardente qui vont s’empresser de venger l’affront en brûlant une croix dans le jardin des Lee. La presse s’empare de l’affaire et ce sont Lois Lane et Clark Kent qui se rendent sur place pour mener les investigations.

Make racism wrong again

Superman a toujours été un symbole fort ! Il est l’exemple même de « l’étranger » qui a épousé la culture qui l’a accueilli et a réussi à devenir un membre éminent de la communauté, son protecteur.

Il est triste de constater que ce genre d’image soit en perte d’intérêt au profit de héros plus « sombres » et surtout plus implacables. Nous sommes à l’ère des vigilants, de la justice expéditive. Il est donc des plus agréable de pouvoir lire des publications comme « Superman écrase le Klan ». Au-delà du message politique qui replace Superman pour ce qu’il est, un héros solaire et positif issu de la diversité, c’est bel et bien à une exploration du passé du Kryptonien auquel nous assistons. Au travers du récit, nous découvrons un jeune Superman qui ne vole pas encore, qui se questionne sur qui il est et d’où il vient. Cette recherche sur les racines qui sont les siennes et les doutes qu’elles suscitent permet de comprendre la difficulté que rencontrent tous ceux qui, un jour, se sont trouvés déracinés ou leurs enfants situés entre deux cultures et acceptés par aucune d’elles.


Un magnifique travail d’introspection de la part de l’auteur Gene Luen Yang, dont les parents et lui-même ont eu a souffrir de la bêtise et de la haine de ces abrutis qui se clament de sang pur dans une nation dont la base est le métissage. Le mouvement du KKK n’est bien sûr pas épargné, entre les membres fanatiques racistes et les dirigeants du mouvement qui font commerce de la haine pour s’enrichir, c’est un portrait assez juste de cette monstruosité qu’est le Klan que nous propose l’auteur.

Pour autant, cette histoire est un message d’espoir et pas juste un pamphlet antiraciste. En effet, on y découvre que l’endoctrinement peut être brisé si les bons messages sont passés par les bonnes personnes et qui de mieux que Superman pour cela.

D’un point de vue technique, le dessin de Gurihiru est bien sur très influencé par l’école japonaise et nous avons affaire a un trait à la fois mangaïforme mais aussi très série animée ce qui rend l’ensemble très sympathique et particulièrement accessible et tout public : les habitués des comics comme des mangas y retrouveront les uns comme les autres des codes graphiques familiers.

We shall overcome

Ce comic est publié dans la gamme Urban Kids et, en ce sens, il convient bien sûr aux plus jeunes mais, comme bien souvent dans cette collection, les adultes y trouveront une lecture intéressante. Vous trouverez plusieurs niveaux de lecture et un message universaliste de tolérance mais l’histoire nous invite aussi à lutter contre les idéologies de haine qui, malheureusement, ont le vent en poupe ces dernières années. Mais grâce à des symboles comme l’homme de demain, l’espoir que la justice et la paix triomphent reste entier.

Dragnir

L’avis de Siegfried :

En tant qu’adulte, il paraît naturel de dédaigner un label « Kids », d’autant que la collection d’Urban ainsi estampillée est surtout connue pour ses comics Batman dans l’univers de la série animée, formant une très agréable lecture régressive sans réellement marquer « la rétine » ou l’esprit.

Or en 2020, deux de ses meilleures publications portaient cette appellation, et méritaient d’attirer l’attention de tous les lecteurs par un passionnant rappel que l’on peut être un comics pour enfants et précisément chercher à les élever, voire réjouir sincèrement un adulte. Le premier, j’en ai assez parlé chez Batman Legend, était Les Contes de Gotham. Le second est ce Superman écrase le Klan.

À première vue, rien de bien subtil, mais cela joue déjà en sa faveur : on ne peut manquer d’être frappés par la violence de ce titre extrêmement explicite, qui nomme un ennemi réel, ne laisse aucun doute sur la victoire du camp du Bien, et souligne même le caractère éclatant et radical de cette victoire, qui n’est pas loin de déshumaniser l’ennemi. La couverture n’est pas moins éloquente, en ce qu’elle détourne évidemment la toute première couverture faisant apparaître l’homme de demain, une filiation dont le message est clair : la lutte contre le Klan et la haine par laquelle il est représenté n’est pas qu’une lubie d’aujourd’hui, mais a toujours été dans l’ADN du héros, même quand l’ennemi n’était pas aussi clairement mentionné.

Superman écrase le Klan adapte en effet une aventure radiophonique de 1946 en 16 épisodes. Il n’y affrontait pas le KKK, mais un ersatz qui ne trompait personne, de même que dans le comics, le Klan n’est pas celui auquel on pense… mais le seul fait qu’on puisse l’appeler Klan dès le titre identifie sans que la moindre hésitation soit permise ce Klan au tristement vrai Klan.

D’une certaine manière, on pourrait même voir dans cette couverture une correction de celle d’Action Comics #1, dont on se rappelle l’ambiguïté : sans contexte, Superman n’y paraissait pas si bienveillant que cela, détruisant une voiture en terrorisant par cette démonstration de force diverses personnes. L’aventure fournissait ensuite toutes les explications nécessaires, mais ce n’est pas pour rien que l’image a pu être par exemple reprise dans Batman v Superman pour symboliser la haine contre un homme d’acier terrifiant. Ici, le duo de dessinateurs japonais Gurihiru tient à clarifier d’emblée le propos, comme si le titre ne suffisait pas : cette démonstration de force vise à protéger une citoyenne contre une menace imprécise mais devinée, et en tout cas brutale.

Cette couverture est aussi un retour aux origines. En convoquant celle Action Comics #1, elle se propose comme nouvelle origin story, comme nouveau point de départ pour découvrir Superman, comme nouveau numéro 1. Il ne s’agira en effet pas que d’une aventure parmi mille, ou entre un extra-terrestre et un chat coincé dans un arbre le héros combattrait le KKK, mais Gene Luen Yang accomplit l’inattendue prouesse de mêler cette intrigue à l’exploration par le héros de ses pouvoirs et de ses origines, en commençant à un moment où il ne se connaît pas et ne connaît donc pas non plus l’étendue de ses capacités, même s’il affiche déjà une quasi-invincibilité.

L’idée est d’autant plus forte qu’elle n’est pas artificielle. Après tout, l’intrigue porte essentiellement sur le harcèlement d’immigrés chinois par les fanatiques blancs chrétiens, et en découvrant sa propre nature extra-terrestre, Superman peut se percevoir aussi comme un immigré cherchant l’équilibre entre assimilation (leur tentation première) et affirmation de ses spécificités, et plaide par ses actes, par ses paroles et simplement par son existence pour une dignité états-unienne et humaine.

Si le KKK représente bien entendu une menace d’un flagrant manichéisme, Gene Luen Yang parvient ainsi à développer une véritable histoire et une galerie de personnages forts, dont le neveu du meneur de ce pseudo-KKK, manifestant un racisme ordinaire qui pourrait le conduire aux pires extrémités avant de se rendre compte que ces valeurs sont incompatibles avec celles vantées par son modèle, le pourtant très blanc, très américain et très chrétien Superman. Une bête histoire de bottes devient même l’objet d’une révélation assez émouvante…

Les auteurs parviennent ainsi à ne pas prendre les enfants pour des imbéciles : si l’on découvre qu’un grand chef est mû exclusivement par des désirs pécuniers et manipule le KKK, l’antagoniste principal croit vraiment à sa cause et les grandes banalités humanistes ne le convertiront pas ; si l’inspecteur de police est noir et une figure très positive (avec un joli propos sur la difficulté des minorités à se voir comme des alliés pourtant naturels), cela n’empêche pas la police de comporter des ordures ; si Clark Kent en pince pour Lois, un flashback le montre au bras de Lana, sans explications et sans qu’elle ait la moindre place pour l’intrigue, juste pour montrer qu’être amoureux d’une personne, et plus tard d’une autre, ce sont des choses qui arrivent, y compris au plus grand des héros… Et ce ne sont que quelques exemples (même si parmi les plus éclatants) de véritables surprises occasionnées par le comics au cours de ma lecture, toujours plus enthousiaste.

Précisons que le comics s’achève sur une passionnante postface du scénariste exposant son propre parcours d’États-Unien d’origine chinoise, et dressant un historique des vexations subies par les minorités… jusqu’à attaquer la couverture raciste de Detective Comics #1, ou à relever finement que les fameux camps états-uniens pour Japonais dont on parlait récemment encore ne concernaient bizarrement que les Japonais, et pas les Allemands ou les Italiens. Très loin du simple témoignage auto-centré, un superbe panorama qui se place parfaitement dans la continuité de l’histoire pour enrichir encore cette grande leçon de tolérance et d’humanité, et décidément faire de l’opus un comics assez définitif sur Superman.

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