[review] The New Teen Titans (volume 2)

Le premier tome qui voyait l’émergence d’un duo créatif majeur m’avait conquis et j’avais hâte de lire la suite pour voir si cette série adolescente poursuivait sa montée en puissance.

Un résumé pour la route

Comme dans le volume précédent, le scénariste est Marv Wolfman (Crises on Infinite EarthsOmega Men) et les dessins de George Pérez (Wonder WomanAvengers). Les encreurs sont plus nombreux : Romeo TanghalBrett BreedingPablo MarcosGene Day et Ernie Colón. Les couleurs sont d’Adrienne Roy et de Carl Gafford. Ce volume rassemble les épisodes 17 à 27 de la série New Teen Titans, 1 à 4 des Tales of Teen Titans et New Teen Titans Annual 1 datés de 1982 et 1983. Ils ont été publiés aux États-Unis par DC comics et en France par Urban comics en décembre 2019.

Des sidekicks (Robin alias Dick Grayson, Wonder Girl alias Donna Troy et Kid Flash alias Wally West) rejoints par Changelin (Garfield Logan) formaient les premiers Titans mais, voulant avoir une vie personnelle, ils se sont séparés. Autour de la mystique et empathe Raven, l’extraterrestre Starfire (Koriand’r) et Cyborg (Victor Stone), ils ont formé une équipe qui doit à la fois sauver le monde et résoudre leurs problèmes familiaux. Chacun noue progressivement des relations amicales au sein du groupe et cherche à se faire une place dans le monde des adultes.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Certains lecteurs pourraient trouver ce récit maladroit. Les dialogues ne sont pas naturels et l’organisation scénaristique peut paraître trop simple. Au milieu du livre, la saga dans l’espace est assez faible car les rebondissements ne fonctionnent pas : par exemple, pourquoi créer un duel entre Starfire et sa sœur alors que les Titans sont sur le point de perdre de toute manière ? On voit d’ailleurs très peu l’univers partagé. On croise Hawkman, Superman et les Omega Men. Très différents du run récent de Tom King et bien plus nombreux, ils rendent la saga cosmique dure à suivre si on n’a pas lu leur série de l’époque. Certains éléments peuvent apparaître datés. Victor est le noir révolté et les minorités sont souvent plus concernéEs par la criminalité : dans Les fugueurs, le rabatteur est latino, le maquereau noir et la mafia italo-américaine. La révolte politique des Black Panthers est associéE à une révolte adolescente? voire au crime. Dans l’épisode 21, Wolfman affirme que « le nouveau passe-temps des américains est le terrorisme ».

Mais ces défauts apparents cachent les qualités nombreuses d’une grande série. Premièrement, ce sont des épisodes épars car le début est un temps de pause après et avant des cycles plus long. Les auteurs se sentaient en pleine possession de leurs moyens et, rassurés par le succès, ils vont plus loin tout en cherchant à ne jamais se répéter. Cette organisation permet de changer souvent de genre comme la saga cosmique qui m’est apparue comme un brouillon de Crisis on Infinite Earths. Dans la deuxième partie, des récits prennent plus de temps : la lutte contre Brother Blood puis sans pause le conflit entre sœurs et enfin les épisodes sur des Fugueurs. Si l’organisation des récits peut sembler classique, Wolfman peut aussi réaliser des épisodes bien plus complexes. Dans l’avant-dernier, j’ai été au départ désarçonné par la multiplication des récits avant que tout se rassemble en fin d’épisode. Chaque épisode est une nouvelle action même si j’apprécie aussi les cases ou les dialogues sur les tourments des héros. Dans l’épisode 21, Wally écrit à ses parents sur une aventure récente mis surtout sur ses relations dans l’équipe. Devant le succès des New Teen Titans, DC lance une mini-série anthologique : en camping au grand canyon, Cyborg, Raven, Changelin et Starfire racontent leur passé.

Deuxièmement, Teen Titans n’est pas naïf mais reflète l’innocence et l’idéalisme de la jeunesse. Les parents, débordés par leur travail, sont faillibles. Ceux de Victor l’ont toujours vu comme un cobaye et le laissent souvent seul. Très jeune, il a des mauvaises fréquentations. En pensant agir pour le bien de leurs enfants, les pères peuvent condamner leur futur. Le père de Changelin, pour le soigner d’une maladie épargnant les animaux, lui a inoculé le gène des animaux. D’autres sont perdus. La mère de Raven ayant couché avec un démon veut se suicider par désespoir. Avec Raven, Gar est le personnage qui a l’histoire la plus compliquée avec ses parents. Son père adoptif le néglige et son tuteur veut le tuer. Même si ses parents l’aiment, ils sont contraints de donner Starfire a des ennemis. Seule Donna semble épargnée par ce problème relationnel mais seulement car elle a tout oublié de son passé. Plus globalement, la famille est un problème. Kommand’r, la sœur de Starfire, tente à plusieurs reprises de la tuer. L’Interrupteur qui peut interrompre le cours normal des choses – donc annuler un pouvoir, inverser le flux sanguin… – veut tuer chaque Titan pour prouver sa valeur à son père. Logiquement, des ados quittent cette famille compliquée dans les épisodes sur Les fugueurs. Ces tensions familiales provoquent une frustration et une colère chez presque tous les Titans qui doivent pourtant se contrôler – Raven garde sans cesse en elle une part démoniaque. Parfois, ce contrôle leur échappe et une journaliste les fait passer pour des êtres violents lors de l’attaque contre l’église de Brother Blood. Dans les Omega Men, Auron est contrôlé par sa mère X’Hal qui lui a donné le destin de tuer bien qu’il soit pacifique. Cette déesse a deux visages. Résistante, elle a sauvé la confédération mais ensuite elle est devenue force destructrice sans contrôle. On pense au Phénix des X-Men. De plus, Wolfman a la chance de travailler avec George Pérez. Grâce à ce dessinateur génial, le lecteur est toujours pris par le récit : lorsque Kid Flash empêche les objets volants de tuer deux femmes, il retranscrit l’impression qu’ils viennent de partout. Il y a aussi la superbe case du cri de Changelin rentrant dans l’oreille mécanique de Cyborg. Le dessinateur a encore progressé par rapport au premier tome. Trigon faisait pitié dans le premier tome, il fait peur ici. Par la mise en page, l’épisode dix-neuf a un très beau début : Victor Stone perdu dans ses pensées dont le visage délimite le paysage puis une partie de la page coupée en deux avec la tristesse de Victor et de sa compagne pour montrer leur relation impossible. Le dessin est plus bâclé dans certaines cases notamment les paysages urbains en plan large. Pérez est très dépendant de l’encrage qui est parfois irrégulier pour la précision des corps.

Troisièmement, ces héros ne sont pas des caricatures car chacun a des vraies fêlures. Changelin me fait penser à Diablo qui cache ses tourments derrière un sourire. Ses blagues allègent le récit ainsi que la rancœur du Docteur Light. On rit de sa prétention alors qu’il fait pathétiquement tout rater. De nombreux personnages sont en manque affectif. Le Père de l’Interrupteur, n’éprouvant aucun amour rejette son fils alors qu’il est en prison à sa place. La fin de la lutte contre Brother Blood est amère : ses fidèles sont encore plus fanatisés et les Titans sont perçus comme des agresseurs. Il y a aussi plusieurs morts même avant l’hécatombe du dernier épisode. A la suite de rencontres avec des associatifs et des ados, les artistes montrent dans Les fugueurs des enfants touchés par la faim, la drogue et, sans l’écrire, la prostitution. A intervalles réguliers, des enfants chutent dans le crime et le texte scande régulièrement le nom des fugueurs, leur âge et leur origine. Pérez m’a bouleversé en montrant le même adolescent perdu puis déformé par le manque quelques cases plus loin. Tristement, c’est souvent un autre ado qui rabat les jeunes par l’argent. Sa froideur est montrée par des lunettes car on ne voit pas ses yeux mais le reflet des ados cherchant désespérément une aide. Le but moral de départ était peut-être d’empêcher les fugues mais j’ai surtout vu un monde terriblement dangereux pour les enfants et comment des adultes détruisent en quelques cases ces innocents.

Quatrièmement, le scénariste passe par les personnages pour exprimer les oppositions politiques. La comparaison entre Cyborg et son ex meilleur ami est éclairante à ce sujet. Ce dernier bascule dans le terrorisme racial mais s’attaque à l’ONU. En fait, c’est surtout un voleur qui se sert de la politique alors que Victor refuse le racisme systémique car chacun a sa chance quel que soit la couleur. Au départ, Kid Flash, est le moins agréable. Ce croyant admet avoir du mal avec le changement et se considère comme le plus normal. En effet, il est très critique vis-à-vis de ses camarades. Il ne comprend pas Cyborg, le noir de la rue et trouve Changelin puéril. Wally s’arrête encore à la surface. Pourtant, il est un amoureux éconduit de Raven – la hippie du groupe. Il décrit les autres comme des libéraux et se voit comme un conservateur du Middle West. En effet, l’équipe est très respectueuse des institutions. Ils appellent l’ambassade de l’URSS pour savoir si un ancien coéquipier a le droit de parler. Le procureur Chase était sur le point d’arrêter Brother Blood et ce sont même les titans qui ont tout gâché en détruisant d’éventuelles preuves lors de l’attaque. Au contraire, les contre-pouvoirs (super-héros et médias) sont manipulésRefusant les divisions, Robin est le ciment du groupe. Comme lui, le scénariste refuse d’essentialiser des groupes mais on sent chez Wolfman un humanisme fort, un refus de la division et un optimisme revigorants en mettant l’individu au centre. Même les titans sont un regroupement d’individus plus qu’une équipe. Le plus bel exemple de cette vision, ce sont les deux épisodes sur les fugueurs qui dressent un panorama divers d’adolescents tourmentés.

Même si la vision politique est confuse, l’époque transparaît dans le récit. Les nombreuses références à la pop culture viennent souvent de Changelin : Lou Ferrigno Kermit, Harrison FordBrooke ShieldsStar Wars et Star Trek… On est dans le contexte de la guerre froide et cela se voit dans l’épisode 19. La peur communiste est transcrite par un virus même s’il n’y a pas d’anticommuniste complet : c’est la décision d’un individu (un archiviste soviétique Marek Slavik en colère contre les Américains utilise un projet scientifique) et pas de l’appareil d’État. Les Titans voudraient faire appel à un ancien allié mais peut-on se fier à un communiste ? Wally est le plus sceptique en évoquant les interventions soviétiques à l’étranger alors que l’étrangère Wonder Girl a un regard plus mesuré. On retrouve Leonid Kovar le premier Starfire que les Teen Titans avaient rencontré dans la première série en Suède (pays neutre dans la guerre froide) contre un voleur de bijoux, André Leblanc (une allusion à Maurice Leblanc le romancier créateur d’Arsène Lupin). Deux conceptions de la mission de héros s’opposent : ce Starfire au service de l’État, du collectif, est prêt à tuer sa fiancée alors que les Titans, défendant l’individu, sont prêts à se sacrifier. Ce combat entre eux se déroule dans les cloîtres. Ce musée de New-York rassemblant des éléments architecturaux achetés en Europe connaît des destructions comme l’Europe subit la division du monde en deux blocs ? Wolfman semble détester tout ce qui divise les êtres humains tel que les conflits familiaux, la politique et la religion. Dans l’épisode 17, la mère de Frances Kane, une collègue d’université de Kid Flash, a versé dans l’occultisme. La magie arrive mais dans la vie de Kid Flash. Rationnel, il refuse l’apparition de la magie. Le scénario confronte la science et la magie. Brother Blood est la face sombre de la religion qui veut contrôler l’individu. Le vocabulaire reprend un champ lexical religieux en le pervertissant. Ses adeptes portent une tenue de nonne mais aux couleurs sombres. Cette église se veut ouverte, mais surveille chaque nouvel adepte. Cette secte vieille de 700 ans venue de Zandie a des connections politiques mais aussi dans les entreprises et les universités. En effet, la menace vient surtout de l’étranger : l’U.R.S.S., Brother Blood, des extraterrestres et la drogue qui vient d’Europe.

Alors, convaincus ?

Ce deuxième volume de l’intégrale m’a plongé dans une bulle, un autre monde certes plus innocent mais aussi fragile. Tout concours à cette légèreté, le dessin précis et rond, les couleurs vives et pop. Derrière une succession de rebondissements, Wolfman dessine des personnages touchants et des idées positives fortes si rares aujourd’hui. Souffrant par leur famille, les héros se rassemblent et sont conscients des liens entre eux mais aussi de leurs différences. Dans une bd si imaginaire, la présence de la guerre froide et des Black Panther montre leur emprise forte dans l’imaginaire du pays. Pérez est souvent au sommet avec une lumière éclatante alors que les ténèbres peuvent aussi un engloutir un innocent. Enfin, j’apprécie toujours autant l’éditorial d’Urban. Chaque épisode précise l’équipe créative et est séparé par les superbes couvertures. En intégrant, Tales of New Teen Titans on a une vraie intégrale du duo créatif.

Thomas Savidan

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