[review] Nous étions les ennemis

J’ai pour habitude de commencer mes chroniques par un trait d’humour à défaut d’un trait d’esprit. Mais il y a des œuvres avec lesquelles je ne peux simplement pas le faire. Des événements qui sont d’une telle tristesse et d’une telle gravité que la moindre esquisse de sourire est vouée à s’effacer sous le poids des larmes. Et à plus forte raison quand l’histoire se répète sous d’autres cieux ou les nôtres près de 80 ans après.

Where no man has gone before

Le 7 décembre 1941, l’aviation japonaise bombardait le port de Pearl Harbor plongeant les États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. Le choc psychologique fut énorme pour le peuple américain et allait du même coup engendrer un tourbillon de folie et de haine duquel les Américains d’origine nippone seraient la cible.

George n’a que 4 ans quand des soldats de l’US Army viennent frapper à sa porte pour littéralement déporter sa famille. Le père est certes natif du Japon mais il vit sur le sol de la Californie depuis plus de 25 ans. Quant à sa mère, c’est une citoyenne américaine de plein droit étant née sur le sol des USA mais de parents japonais. Et cela ne suffit pas à les protéger et tous vont être tout d’abord parqués dans l’hippodrome de Santa Anita ou chaque famille se voit octroyer une stalle à peine nettoyée et sentant encore le crottin. Puis, ils seront envoyés dans un camp dans l’Arkansas à près de 3000 kilomètres de la maison dont ils venaient d’être dépossédés, pour trouver des baraquements conçus pour accueillir 250 personnes et entourés de barbelés.

De leurs yeux d’enfants, George, son frère et sa sœur ne voient pas forcément ce qui se trame autour d’eux mais ils ressentent de plein fouet l’humiliation et le désespoir de leurs parents qui pourtant ne veulent pas douter de la démocratie qui les traite en ennemi. Cela marquera à jamais ce petit garçon promis à piloter un jour le plus incroyable des vaisseaux spatiaux de Starfleet.

The Deadly Years

J’ai une profonde admiration pour George Takei : on doit le respect à un homme qui reste crédible dans un pyjama couleur moutarde ! Mais plus sérieusement, au-delà de son rôle d’Hikaru Sulu dans la meilleure série TV de tous les temps, c’est un homme de conviction et d’une remarquable intelligence auquel nous avons affaire. Ses combats pour la cause LGBTQ mais aussi pour la communauté nippo-américaine sont la démonstration de son dévouement et de sa force d’esprit.

Mais la plus grande qualité que développe l’acteur dans ce livre c’est de s’effacer pour laisser la place au récit et à l’émotion qu’il suscite. J’ai été profondément touché par le sort réservé à ces femmes et ces hommes dont le seul crime consistait à ne pas avoir la bonne ascendance. Les dépossessions, l’humiliation d’être traités par leur propre patrie comme des ennemis en puissance est simplement révoltant. Bien sûr, il y a le contexte paranoïde du conflit mondial mais si cela reste une explication, ça n’est en rien une excuse.

Pourtant, l’auteur se garde de proférer un jugement concernant la machine d’état qui les emprisonne et va d’abord et avant tout relater les faits. Les faits politiques et historiques qui ont conduit à cette situation bien sûr mais aussi les faits tels que vécus par le petit garçon victime de cette injustice qu’il était. Une fois plongé dans ces pages, on ne peut plus s’arrêter tant ce témoignage, cette vue de l’Histoire est troublante et infiniment triste mais le message d’espoir demeure malgré tout.

C’est tout un pan de ces événements qui nous est révélé par ceux-là même qui l’ont vécu et qui démontre à nouveau si cela était encore nécessaire ce que les hommes peuvent faire par peur ou par haine.

Tomorrow is yesterday

Prendre une claque en lisant un comics ça peut arriver pour plein de raisons mais rarement pour des faits aussi bruts. Le témoignage de George Takei dans ce Nous étions les ennemis chez Futuropolis reste un message de tolérance et il nous rappelle que des méandres des craintes de l’humain, l’horreur peut jaillir. La peur fait construire des murs, sépare des enfants de leurs parents, fait haïr son propre voisin et nous fait considérer l’autre comme un danger. En ces temps troublés, il est de bon ton de s’en souvenir, George Takei fait œuvre d’utilité publique.

Dragnir

Avec en bonus le Le (petit) avis de Siegfried :

Pour qui ignore l’histoire des camps de concentration états-uniens pour Japonais, ce témoignage est fondamental tant il dévoile une facette méconnue et importante de Roosevelt et des horreurs auxquelles une démocratie peut consentir en temps de crise. Pour qui les connaît, l’ouvrage échoue à réellement restituer le bouillonnement et l’innocence de son protagoniste enfant, trop préoccupé par le grand sujet dont il livre le témoignage pour bien faire son Tombeau des lucioles/La Vie est belle.

La quantité d’intermédiaires n’a peut-être pas aidé : Takei s’est contenté de raconter son histoire à des scénaristes et dessinateurs qui l’ont ensuite mis en images, quand un investissement plus direct aurait probablement créé des scènes plus intenses – on est vraiment loin d’un Eisner, Satrapi ou Spiegelman, la documentation primant sur l’ambition graphique et littéraire, une narration et un dessin (trop ?) accessibles sur l’exploitation de la puissance séquentielle pour dresser l’autobiographie.

Reste la personnalité de l’auteur, particulièrement affirmée dans le dernier tiers du livre, où il raconte comment cet enfant découvrant si durement une face si sombre de son pays est devenu un porte-étendard de la tolérance envers toutes les minorités, par son rôle de Hikaru Sulu bien sûr, et toutes les tribunes que sa notoriété lui a ouvertes. Une conclusion où l’on croit entendre sa voix résonner derrière les planches, et qui constitue un superbe appel à l’humanisme, soudain vibrant d’authenticité.

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