[review] Dracula

Sonia et Alrik vous proposent un article à deux voix pour le Dracula de Roy Thomas et Mike Mignola, ils ne sont pas trop de deux pour partir à la chasse aux vampires !

L’avis d’Alrik : lorsqu’une adaptation tirée d’un film a du mordant

Cet article tentera modestement de mettre en lumière cette œuvre qui est une transcription du film éponyme de Francis Ford Coppola sorti en 1992 avec Gary Oldman dans le rôle-titre du célèbre suceur de sang, Keanu Reeves dans celui du jeune agent immobilier Jonathan Harker, Wynona Rider pour celui de sa promise Mina, Cary Elwes, Monica Bellucci, le poétique Tom Waits et surtout l’immense monstre sacré qu’est Anthony Hopkins dans le rôle de Van Helsing pour ne citer qu’eux…

Mais comment adapter une œuvre aussi folle et complexe, elle aussi tirée d’un chef d’œuvre littéraire réputée inadaptable ?

Ce comics a-t-il le power ?

Pour parfaire ce tour de force, Roy Thomas, qui est rompu à l’exercice avec ses nombreux faits d’armes dans l’industrie du comic-book, est aux commandes du scénario de cette mini-série et c’est à Mike Mignola, alors qu’il a dans ses tiroirs son propre monstre prêt à prendre d’assaut les rayons des comic-shop (Hellboy), qu’incombe la difficile tâche de mettre en images la vision cinématographique du réalisateur du Parrain sur le papier.

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D’emblée, il n’est pas maladroit de dire que le choix artistique porté sur Mignola ne soit pas une erreur en soit. Avec un style graphique atypique, sa vision en tant que dessinateur, jouant énormément sur les clair-obscurs, les éléments tantôt fouillés, tantôt à la limite de l’abstrait, confère une touche nécessaire à l’appréhension de l’œuvre de Stoker sauce comic-book:

Déjà dans les pages de comics mainstream, on discernait très rapidement son style taillé à la serpe, à la manière d’un Sam Kieth ou un Sean Gordon Murphy. Quand on voit une planche de Mignola, on sait qui l’a réalisée.

L’identité graphique du comic-book Dracula lui donne donc immédiatement du cachet, surtout lorsque l’on sait que, de manière générale, quand un film adapté d’un comics se voit ironiquement adapté en comics à son tour, ce dernier pâtit le plus souvent d’une piètre qualité. On se souviendra des comics tirés du Spider-man de Sam Raimi ou du Prélude au film Thor de Kenneth Branagh

Ici, ce sont des gens du métier, qui ont un réel bagage et une expérience solide qui se plient à ce difficile exercice.

Et ça marche.

Ce n’était pas gagné, car Roy Thomas a su rendre plus lisibles et plus clairs certains passages du film qui encore maintenant restent confus ou souffrent d’un problème de rythme…

Thomas joue du format papier pour styliser certains échanges avec les protagonistes, leur redonnant la dimension épistolaire d’origine issue du roman de Bram Stoker, ce qui permet au récit de respirer et d’avoir une temporalité plus affirmée que son homologue cinématographique. Thomas joue avec les codes du comic-book et Mignola est son bras armé pour mettre en lumière, et surtout « en obscur », des scènes londoniennes victoriennes qui parfois se teintent d’onirisme et d’horreur.

Dracula

Dracula étant avant tout un roman rassemblant un ensemble de lettres, d’annotations et de journaux intimes où le Comte des Carpates y apparaît en filigranes sans jamais être totalement perceptible et saisissable, Coppola avait choisit le parti pris de donner une cohésion physique au personnage là où Thomas tente de lui redonner un voile de mystères et d’obscurité qui enveloppe le plus célèbre de tous les vampires.

Le seul défaut que l’on pourrait lui trouver est sa durée de lecture. En effet, cahier des charges à tenir sans doute, le comic-book possède un rythme plus effréné que le film dont il est issu. N’en déplaise aux splendides planches de Mignola qui égrènent les pages de ce titre où l’on s’amuse parfois à reconnaître les traits des comédiens, parfois très ressemblants et collant parfaitement au style de Mignola, parfois totalement méconnaissables dans le découpage abstrait du dessinateur…

Alors, verdict ?

En cela, Dracula de Thomas/Mignola est une réelle et riche expérience de lecture, qui s’est adjoint les services de deux véritables artisans du genre, aux services de l’une des œuvres les plus populaires, symbiose délicate et agréable de la littérature et du cinéma pour donner vie à un comic-book de grande qualité et dont l’œuvre de laquelle il s’est inspiré a marqué des générations de lecteurs et de spectateurs…

L’avis de Sonia

Le Dracula de Bram Stoker est une œuvre majeure de la littérature fantastique, adaptée régulièrement sur tous les supports. L’une de ses adaptations les plus marquantes est le film de Francis Ford Coppola, sorti en 1992. A leur tour, Roy Thomas au scénario et Mike Mignola au dessin adaptent l’œuvre de Coppola sous forme de comics dont la première version française est sortie peu après le film, en 1993 mais, à l’époque, je ne l’avais pas lue. Ayant complètement loupé la version noir et blanc sortie en 2018 chez Delcourt, j’ai pu me procurer la version couleurs et me replonger dans cette Transylvanie mystérieuse et angoissante.

Un résumé pour la route

Dracula_1Dracula est une adaptation scénarisée par Roy Thomas, illustrée par Mike Mignola. L’encrage est confié à John Nyberg et la couleur à Mark Chiarello. Le titre paraît aux Etats-Unis chez IDW. En France, Delcourt comics sort une édition en couleurs en 2019.

En 1462, les Turcs envahissent peu à peu l’Europe de l’Est après avoir chassé les chrétiens de Constantinople. La guerre fait rage en Roumanie, encouragée par l’Eglise. Les grands aristocrates roumains se lancent dans le combat et certains, comme Vlad Dracula, se couvrent de gloire sur le champ de bataille. Pourtant, la bravoure et la fidélité de Vlad sont bien mal récompensées : croyant à sa mort, sa femme, désespérée se suicide, entraînant sa condamnation par l’Eglise. Vlad, fou de douleur et meurtri par l’attitude de l’Eglise se détourne de la foi.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Evidemment, cette oeuvre est une adaptation et même une double adaptation car elle se veut la transposition de l’oeuvre de Bram Stoker et celle de Francis Ford Coppola. Le travail de Roy Thomas a donc pour finalité d’être fidèle au matériau du film tout en opérant quelques coupes nécessaires, sans trahir toutefois l’esprit insufflé par Coppola.

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Le point de vue est totalement inversé par rapport aux adaptations classiques, dans lesquelles Vlad est un vampire, certes hypnotique et fascinant mais auquel on ne trouve guère de circonstances atténuantes. Or, le récit s’ouvre ici sur un double drame : celui d’un monde en guerre, mettant aux prises les Turcs musulmans et la Chrétienté occidentale à une époque qui marque un tournant décisif dans l’Histoire du monde : la chute de Constantinople en 1453 et la percée turque sur les terres européennes. Vlad Dracula est ici présenté comme un guerrier au service de l’Eglise, un guerrier certes sanguinaire – qui reçoit le doux surnom de Vlad l’Empaleur – mais brave et fidèle. Tout bascule lorsque sa bien aimée reçoit une fausse nouvelle annonçant sa mort. Elisabeta, ne supportant pas de vivre sans son mari, se suicide entraînant la condamnation immédiate de l’Eglise qui ne tolère pas qu’un fidèle puisse se donner la mort.

Ces pages sont denses mais très intenses en émotion, on voit exploser toute la rage de Vlad, tournée dans un premier temps contre l’adversaire turc puis contre l’Eglise qui rejette celle qu’il aime. Par amour, Vlad refuse le Salut et préfère vivre un enfer éternel plutôt que d’être séparé d’Elisabeta. Les cases représentant cette dernière se dissolvant peu à peu dans un océan de sang sont extrêmement marquantes aussi bien émotionnellement que visuellement.

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Les scènes suivantes se déroulent à la fin du XIXe siècle, mettant en scène deux amies, Mina et Lucy qui se soucient de leurs amours, l’une étant aussi prude que l’autre est peu farouche. Roy Thomas et Mike Mignola savent fort bien retranscrire l’ambiance de cette Angleterre victorienne encore toute corsetée dans ses principes mais cherchant à s’émanciper. Mina et Lucy sont un peu les deux faces de cette Angleterre fin de siècle. Le voyage de Jonathan Harker en Transylvanie permet aux auteurs de plonger le personnage et le lecteur dans un univers sombre et fantastique sublimé par le trait de Mignola. Loups hurlant à la mort, croix dérisoires dressées au milieu des Carpates, château gothique, nuit profonde, tout concourt à la montée de l’angoisse du lecteur jusqu’à l’apparition d’un Dracula vieillissant et décharné. Les errements de Jonathan Harker dans les méandres du château sont parfaitement restitués tout comme son basculement dans une espèce de folie. Les scènes se déroulant en Angleterre sont tout aussi envoûtantes, notamment les scènes de séduction entre Mina et le comte étonnamment rajeuni dont l’érotisme transpire à travers les pages.

Sur le plan graphique, on retrouve tout ce qui fera le succès ultérieur de Mike Mignola sur Hellboy : des personnages tortueux et mystérieux, des architectures sombres et torturées et des ambiances ésotériques. Ce style si particulier concourt à l’atmosphère vénéneuse de ce récit. La colorisation est peut être un peu vive à mon goût mais cela fonctionne plutôt bien : la case montrant Elisabeta absorbée par une mare de sang est d’une grande efficacité tout comme les yeux rouges des loups et des vampires émergeant de l’obscurité.

L’histoire contée par Roy Thomas est fidèle au film de Coppola, même s’il lui a bien fallu faire quelques coupes et ainsi aller parfois un peu vite sur certains passages, ce qui peut occasionner quelques frustrations, mais aussi finalement donner envie de revoir le film ou, mieux encore de lire ou relire le roman de Bram Stoker. C’est cependant dans l’ensemble, plutôt bien pensé et la patte de Mike Mignola donne au titre ses lettres de noblesse.

Alors, convaincus ?

Ce titre est intéressant avant tout pour le trait de Mike Mignola, encore jeune en ses oeuvres mais dont le talent est déjà bien en place. Delcourt a la bonne idée de proposer en fin de volume des pages crayonnées de Mignola, juste avant encrage, ce qui permet de profiter pleinement de la finesse du trait de cet immense artiste. On trouve également quelques pages encrées de toute beauté.

Sonia Dollinger

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