[review] Ratgod

Il y a des jours où on n’a pas envie de rigoler. Des jours qui ressemblent à des litanies moroses jusqu’à ce que les amateurs de rubriques nécrologiques façon Facebook te confirment que définitivement ce n’est pas un jour marrant. Il y a quelque temps, j’apprenais la disparition d’un homme qui a enchanté mon adolescence et qui a eu le talent de continuer sur cette même lancée alors que je devenais adulte. Mais voilà, je ne suis pas doué pour les hommages, sûrement parce que je n’aime pas ça, et que je n’ai pas envie de participer à la chorale des sirupeux qui ne manqueront pas de clamer à quel point l’artiste était incroyable et son art essentiel sans avoir évoqué son nom au cours de la dernière décennie. On taille un costard de saint aux morts même si on en avait rien à carrer d’eux de leur vivant. Alors j’ai décidé de faire ce que je fais habituellement : parler d’une œuvre que j’ai aimée de la part de cet auteur que j’ai aimé.

Les rats dans les murs

Une jeune Amérindienne et son frère courent dans la prairie. Poursuivis par des guerriers d’un autre tribu, ils craignent pour leur vie. Finalement séparés l’un de l’autre, la femme finit nue au bord d’une route ou un conducteur l’aperçoit. Stupéfait car l’on ne trouve que peu de gens dévêtus qui déambulent dans les années 1920, Clark Elwood stoppe son véhicule mais ne trouve plus trace de la belle. En lieu et place, il y a un homme visiblement natif américain qui prétend le connaître et s’annonce comme le frère celle que recherche Clark : son amour perdu Kito. Ils se sont rencontrés à l’université de Miskatonic d’Arkham où elle était étudiante et lui futur doctorant. Par un malheureux concours de circonstances, le très puritain Elwood s’est vu dans l’obligation de rompre tout contact avec son flirt mais depuis, il n’en dort plus. Aussi a-t-il décidé de se rendre dans le nord et plus particulièrement dans la petite ville de Lame Dog, un vrai trou à rat ! Mais le voyage n’est pas de tout repos car après avoir fait la démonstration de son mépris et de son racisme, l’amoureux éperdu se voit molesté par son auto-stoppeur qui lui vole son véhicule. Contraint de continuer à pied dans les paysages froids et enneigés, il va vite être confronté à l’hostilité de la nature hivernale et de sa faune et se retrouver à moitié mort et ensanglanté dans la neige. Il ne devra sa survie qu’à un bon samaritain qui l’aidera à enfin trouver le lieu qu’il recherche.

Le voilà enfin à Lame Dog ! Un patelin aux maisons lugubres et vétustes peuplé de dégénérés parlant à peine un anglais correct et au faciès de rongeur.

Sans plus attendre, il va continuer sa quête malgré les avertissements des locaux qui lui recommandent d’éviter le cimetière une fois la nuit tombée. Mais l’homme est obsédé par l’image de la femme qui l’aime et cela va le conduire inexorablement vers l’horreur.

La Peur qui rode

L’incroyable Richard Corben était un maître de l’horreur et c’est lui faire honneur que de le clamer haut et fort. C’est lui rendre sa vraie place que de le mettre à cet égard au même rang que ceux qui furent ses inspirations que ce soit Edgar Alan Poe dont il adapta les nouvelles ou de Howard Philip Lovecraft auquel il dresse avec son Ratgod un vibrant hommage. Mais ce récit est bien plus que cela car l’auteur marque de sa propre empreinte ce que l’on doit à l’évidence considérer comme du « Corben dans le texte ». Oui, Il s’agit bien d’un frisson « corbenien » et pas d’un simple clin d’œil à l’homme de Providence qu’il n’hésite pas d’ailleurs à mettre devant ses propres travers.

L’on sait de Lovecraft que son état psychologique longtemps instable associé à une condition valétudinaire ou encore des deuils douloureux l’ont forgé et c’est précisément ce désespoir lié à sa propre condition humaine et à l’insignifiance de l’humanité face à l’univers que l’on retrouve dans son œuvre. Mais il était un homme de son temps avec les travers de son temps. Ainsi, l’univers des grands anciens est parsemé de « peuple dégénérés », «  de mulâtre » et autres « répugnants métis » faisant du même coup la démonstration de ce racisme qui dévastera finalement le milieu du XXe siècle. Et bien Corben réussit le tour de force de placer cette aversion pour les « peuples inférieurs » dans son personnage de Clark Elwood et d’en exploiter positivement la charge philosophique. Un tour de force qui sait allier tacle et hommage, tout en respectant le cahier des charges lovecraftien.

Car on y trouve bel et bien une trame scénaristique angoissante à souhait que le maître va magnifier par son trait si particulier. Des visages allongés aux traits marqués et aux expressions spectaculaires ! Des jeux de lumière et, plus généralement, une colorisation qui participe pleinement au dynamisme et bien sûr à l’ambiance horrifique qu’il nous propose.

C’est du grand art façon Corben, reconnaissable entre tous et beau à en tomber par terre.

Je suis d’ailleurs

Voilà donc ce que nous laisse le grand Richard Corben : un héritage semblable à nul autre, fait d’une vision artistique singulière et d’un sens du conte horrifique comme il y en a peu. Réjouissons-nous de pouvoir profiter encore et encore de cette œuvre intemporelle et fantastique que nous laisse aujourd’hui cet artiste. Finalement, c’est peut-être ça vieillir : voir disparaitre des gens incroyables et partir un peu avec eux à chaque fois. Je vous l’avais dit que je n’avais pas envie de rigoler. Paix pour le glorieux défunt et que son souvenir illumine notre chemin.

Dragnir

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