[keep comics alive] La mort de Captain Marvel

Il me faut avant tout confesser que je n’avais jamais lu La Mort de Captain Marvel avant aujourd’hui. Il m’a donc fallu attendre 2020 pour enfin ouvrir ce volume de la collection Top BD paru chez Lug en 1983. Plusieurs raisons ont contribué à ce blocage. La première est, qu’à la sortie du titre en France, j’avais dix ans et j’étais déjà traumatisée par la mort du Phénix de laquelle j’étais sortie triste et furieuse. La couverture du récit de Jim Starlin m’avait également un peu effrayée : la mort prenant sur ses genoux un Captain Marvel étendu sans vie. Depuis, de nombreuses occasions de découvrir ce titre se sont présentées à moi mais je faisais clairement un blocage sur la question du cancer qui est l’un des trucs qui me terrorisait le plus au monde : mon père est mort d’une tumeur au cerveau il y a vingt ans. Mais, en 2020, le cancer s’est encore davantage rapproché de moi et j’ai eu quelques mois assez difficiles. Paradoxalement, j’ai senti que c’était pour moi le moment de lire la Mort de Captain Marvel.

Une présentation

La Mort de Captain Marvel est un graphic novel scénarisé et illustré par Jim Starlin. Le titre sort aux Etats-Unis en 1982. En France, les éditions Lug publient ce récit en 1983 dans la collection Top BD et le récit est réédité à plusieurs reprises, notamment par Panini Comics en 2020.

Marvel pleure la perte d’Adam Warlock, tué au cours d’un combat contre Thanos lui-même anéanti lors de la bataille. Captain Marvel se trouve aux côtés des Titans, notamment de Mentor, le père de Thanos qui ne peut se résoudre à abandonner le corps de son fils statufié. Les partisans de Thanos tentent de récupérer la statue de pierres que le Titan est devenu. Au cours du combat qui s’en suit, Marvel ressent les premiers symptômes du mal qui va l’emporter.

Ce comic a-t-il encore le Power ?

L’avis de Sonia

Pour Jim Starlin, l’écriture de ce titre est une véritable catharsis. L’auteur, trentenaire à l’époque, vient de perdre son père d’un cancer. Lorsqu’on lui propose d’écrire de nouveau sur le personnage de Captain Marvel dont plus personne ne sait trop que faire à l’époque, il se propose de le tuer, débarrassant ainsi l’univers Marvel d’un personnage qui paraît alors désuet. Par la même occasion, Jim Starlin en profite pour écrire un récit intense, fort, beau et poétique qui restera comme l’un des temps fort de l’univers Marvel.

La couverture est, en elle-même, extrêmement parlante et ne laisse aucun doute sur l’issue du titre. Au centre, on voit une Pietà qui rappelle celle de Michel-Ange, composée de la Mort, assise, tenant sur ses genoux le corps sans vie de Captain Marvel. Entourant ce duo, différents héros sont soit sidérés, soit tentent de se montrer combatifs, sans grand espoir. Ils sont presque en trop d’ailleurs tant la force de cette Pietà des Temps modernes saisit le lecteur. Jim Starlin campe ensuite un Captain Marvel enregistrant ses souvenirs, composant ainsi ses archives personnelles pour laisser une trace de son passage, il s’agit d’une courte autobiographie destinée à ceux qu’il laisse derrière lui.

Dès les premières pages, il est question de morts : celle d’Adam Warlock, sorte d’homme nouveau, de nouvel Adam aux accents bibliques qui n’a pourtant pas survécu à son combat contre Thanos. Le trépas de ce personnage christique est en quelque sorte annonciateur des malheurs à venir. Dans le même temps, l’univers souffle un peu puisque Thanos, le Titan fou, a péri dans l’affrontement. Pourtant, il n’a pas disparu : mué en statue de pierre, Thanos continue à hanter les vivants. Starlin fait du Titan figé pour l’éternité un symbole menaçant et un point de ralliement pour quelques adeptes. On pourrait comparer le culte de Thanos à celui d’une divinité qui aurait ses fanatiques tentant de perpétuer une vénération envers le Titan renégat. Le vocabulaire utilisé est d’ailleurs religieux puisque les partisans de Thanos parlent de sacrilège et déclarent attendre la résurrection de leur maître. Sidéré, Captain Marvel constate : « ils ont divinisé Thanos ». Mentor, le père de Thanos chasse les derniers adeptes de Thanos en déclarant : « sa mort vous libère ». Est-ce un message personnel de l’auteur contre la religion qui enferme les hommes dans des dogmes et donne certes un sens à leur vie mais les asservit ?

Le récit va très vite : à peine les serviteurs de Thanos vaincus et chassés, Mar-Vell s’effondre aux prises avec une toux ravageuse. Mentor devine tout de suite quelque chose d’inhabituel : un héros tel que Mar-Vell peut-il être terrassé par une simple toux ? Malgré ses réticences, Mar-Vell se soumet à des examens médicaux. En quelques cases, Starlin montre ce qui se joue chez le héros : au fond de lui, il sait et tente de repousser l’annonce du diagnostic. Ce temps de l’entre-deux est à la fois angoissant et précieux : comme le chat de Schrödinger, on est à la fois malade et en bonne santé et on ne souhaiterait jamais devoir avoir à affronter l’épreuve suivante : le moment où l’on ouvre la boîte et où on ne peut plus dire : « je vais bien ». Une fois le diagnostic tombé, la question suivante est inévitable et redoutée : « combien de temps me reste-t-il ? » A partir de cet instant, et Jim Starlin le montre avec subtilité, Mar-Vell est seul face à son destin malgré toute la sollicitude et l’amour de ses proches. Les étapes s’enchaînent à une vitesse impressionnante : l’épreuve de l’annonce aux proches et la culpabilité de devoir leur faire de la peine, les réactions contrastées des uns et des autres : la peine infinie, la révolte, le refus et l’impuissance. Starlin place le monde des super-héros face à son inutilité : les plus grands savants et héros du monde ne peuvent rien contre le cancer. Rappelons que si certains cancers se soignent enfin ou que les traitements permettent parfois un répit plus long, cette maladie tue et broie des familles entières, emportant les malades de manière encore trop douloureuse et laissant des séquelles pour toujours aux proches qui ont connu l’accompagnement d’un malade.

Pour Mar-Vell, ce sont les regrets de ce qu’il n’a pas pu faire, la colère face à l’inéluctabilité de la mort, la douleur pendant les traitements puis, enfin, l’acceptation. Jim Starlin choisit de faire défiler tous les principaux héros qui viennent dire un dernier adieu à Mar-Vell. Certains ne savent pas quoi dire, d’autres sont volontairement trop volubiles pour cacher leur gêne, d’autres tentent d’être naturels, d’autres enfin laissent parler leurs sentiments. Alors qu’il sombre enfin dans un coma réparateur, c’est son vieil ennemi Thanos qui vient le chercher et l’entraîne, avec la mort, dans un tunnel de lumière, image classique des fins dernières. La fin est abrupte avec un Mentor qui déclare la mort du héros, le recouvrant d’un drap mortuaire dans la dernière case qui coupe le souffle d’un lecteur en apnée depuis le début du récit. On pousse presque un soupir de soulagement en refermant ce volume, comme les proches des défunts lorsque la douleur de l’être aimé cesse enfin.

Alors, verdict ?

La Mort de Captain Marvel est un titre choc, marquant par son aspect hors normes. Certes, la mort a déjà frappé l’univers Marvel : par accident, au combat, les héros et leurs proches tombent parfois, surtout depuis les années 1970. On ne pensait d’ailleurs pas dans ces années 1970-80 les voir ressusciter les uns après les autres et mourir à tour de bras comme c’est le cas actuellement. Mar-Vell est cependant un cas à part : il est foudroyé par ce qui est alors – juste avant les années SIDA – la maladie la plus traumatisante qui puisse être, un adversaire sournois, invisible et toujours vainqueur. Oser montrer un héros tué par le cancer est sacrément osé et Jim Starlin le fait sans fioritures : il écrit son ouvrage de manière abrupte, parfois brutale. Certes, le style de l’époque est un peu « bavard » aux yeux de certains lecteurs plus jeunes : lors des scènes de combat, Mar-Vell décrit toutes ses actions tandis qu’il joue des poings mais cet aspect disparaît peu à peu et, plus la maladie s’installe, plus les phrases sont courtes et percutantes. Pas de fioritures dans la mise en page, seule la taille des case varie : pas d’exploit graphique ici, même si le style de Starlin est toujours impressionnant : Thanos statufié est magistral. Mais au fond, si Thanos est celui qui emmène Mar-Vell vers la lumière, ses adeptes n’avaient-il pas raison de voir en lui une divinité ? Cette fin pose finalement beaucoup de questions.

Oui, il faut lire la Mort de Captain Marvel, mais cet ouvrage nécessite, me semble-t-il un cheminement personnel pour pouvoir en goûter toute la finesse.

L’avis de Dragnir

Tout lecteur de comics un peu âgés qui se respecte a entendu un jour un demi-connard un peu mondain lui déclamer le pamphlet de l’adulescent ou pire encore l’infantilisme de ce qu’il considérait comme « des bonshommes en collant qui se tapent dessus ». Bon il vrai que les amateurs de comics ont depuis eu leur revanche car notre passion est devenue « trop swag » et que les descendants de ces sphincters à barbe si bien taillée voire les connards susmentionnés eux-mêmes se sont à leur tour découvert une passion sans bornes pour ces « trucs de boutonneux puceaux »…
Mais ce qu’ils ne vivront jamais, c’est l’émotion que nous avons eue en tournant les pages de ces radieux univers et la flamme qui jamais ne s’est éteinte depuis.
Quelle force et quelle joie n’avons-nous pas tiré des aventures de ces héros, nous marchions au milieu des géants, des géants qui nous ressemblaient étrangement ! Nous avons vécu leurs espoirs, leur peur, leur amour, leur vie mais aussi leur mort. Oui j’ai bien dit leur mort et je ne parle pas de ce qui s’apparente plutôt habituellement à une grosse gastro chez les super-héros et qui met H.S quelque temps avant de voir revenir le héros. Non cette fois-ci je parle d’une étoile qui s’est éteinte définitivement.

Captain Marvel est mort !

Vous allez me dire qu’il n’y a rien d’exceptionnel, que c’est presque un rite initiatique pour un héros, que ça fait partie du truc. Et je vous répondrai à nouveau que Captain Marvel est mort. Comme tous les champions de la Terre, l’ancien Kree a combattu l’impensable et a vaincu l’incommensurable et à chaque fois, il était debout à la fin. Oui mais Captain Marvel est mort.


Quoi ? Un presque demi-dieu doté de la conscience cosmique et de pouvoirs photoniques dont nous avons suivi les pérégrinations aussi bien sur notre planète que dans les étoiles est tombé ? Il aura fatalement fallu l’association d’entité cosmique aux pouvoirs incroyables ou d’une race entière de guerriers surarmés pour venir à bout de l’éblouissant Marvel !

Non, Captain Marvel est mort !

Mort comme n’importe lequel des humains qu’il avait juré de protéger, mort de la trahison de son propre corps car voyez-vous, Captain Marvel est mort et c’est le cancer qui l’a emporté. Cette là toute la puissance de cette histoire: non seulement les héros sont mortels, mais ils souffrent des mêmes maux que nous et eux aussi y perdent la vie.

La plus grande force de la maison des idées a toujours été de rendre ses personnages proches de ce que sont ses lecteurs et ainsi de faciliter l’identification. Mais comment faire pour rendre accessible un extraterrestre qui passe la moitié de sa vie dans l’espace à côtoyer des menaces galactiques ? Tout d’abord en lui faisant partager sa vie avec un jeune humain comme Rick Jones. Mais finalement, surtout en lui faisant faire face aux maux du commun des mortels et quoi de plus commun que la mort justement.

J’ai pleuré en lisant pour la première fois ce drame et je dois avouer que je pleure à chaque fois que je viens caresser les pages de mon vieux « top Bd » si précieusement conservé durant toutes ces années. Je ne pleure pas la mort du héros, je pleure la mort d’un être vivant qui doit faire face à l’inéluctable. Voilà le génie de Jim Starlin ! Son traitement de cette tragédie est terriblement réaliste et finalement incroyablement humaine. Au travers de ces personnages, on voit toutes les phases du deuil à venir que seuls ceux qui ont vu un des leurs partir lentement de cette saloperie peuvent comprendre, sentir. C’est un énorme morceau de bravoure que de proposer ce genre de chose dans un comic de super-héros et c’est précisément ce qui fait que La mort de Captain Marvel est un chef-d’œuvre !

Alors pleurez mes amis car il le mérite bien : Captain Marvel est mort !


Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Dhargo dit :

    Très bel article Sonia, sur un album qui ne m’avait certes pas fait pleurer (par contre j’ai chialé en lisant mon Spécial Strange à l’époque et j’étais aussi très en colère !!!), mais m’avait laissé un peu vide, impressionné et triste. Mon père n’avait pas encore été victime de ce maudit crabe à cette époque, mais mon oncle et plus tard sa femme devait déjà batailler contre à ce moment, je ne sais plus, mes parents nous protégeant quelque peu de ces « histoires de famille ».
    Pour revenir à ce récit marquant, c’est quelque chose qui ancrait encore plus les comic books dans la société. Ce n’était plus que de la baston, on pouvait rétorquer à tous ceux, à toutes celles, qui se foutaient de nous, que les sujets abordés étaient contemporains, adultes.
    Je pense en avoir discuté avec mon grand frère, qui lisait mes bouquins soigneusement préparés par mes soins, à chaque fois qu’il revenait parmi nous , sans que cela ait eu grand effet par contre. ^^ J’en avais parlé aussi aux parents qui se disaient que j’achetais trop de ces illustrés et leur dire ce dont parlaient certains albums, de bons sentiments certes, mais de sujets tels que la mort d’un héros par une maladie tellement humaine, ça les avait un peu…rassurés ? Peut-être pas à ce point, mais il n’étaient peut-être plus inquiets sur mon état d’esprit sur ces achats et cette passion. ^^
    J’avais aussi eu le même réflexe d’interpeller nos détracteurs lors de la lecture de Dieu Crée l’Homme Détruit.
    Enfin, LA MORT DE CAPTAIN MARVEL est un récit unique en son genre, c’est évident ! Un héros d’exception par un auteur qui ne l’est pas moins !
    Encore merci pour cet article Sonia ! 😉

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