[Podcast et vidéo] Comics et guerre froide

A l’occasion de la sortie de l’anime Red Son, j’ai eu la chance d’être invité par la sympathique équipe de Comics Office à échanger sur la Guerre froide et les comics. Vous pouvez écouter le podcast en trois parties sur le elseworldsles comics pendant la guerre froide et sur Red Son ou sur la plupart des plateformes. Profitant du confinement, j’ai eu le temps de faire une préparation encore plus précise de ce sujet qui m’a passionné dont vous trouverez ci-dessous le texte intégral.

1. Qu’est-ce que la Guerre froide ?

  • Définition : c’est une période de tensions entre deux superpuissances commençant de la fin de la Seconde Guerre mondiale – même si la date du début est complexe à définir entre l’échec de la Conférence de Postdam en août 1945 et le Coup de Prague en février 48 – à la disparition du bloc communiste par la chute du mur de Berlin en 1989 et la disparition de l’URSS en 1991.
  • Formation de blocs : la guerre froide n’est pas juste un conflit militaire localisé mais un conflit mondial. Cette guerre oppose deux blocs (chaque leader se crée un réseau de pays alliés ayant majoritairement un régime politique et un système économique proches) autour de deux superpuissances, les États-Unis et l’U.R.S.S.
  • Un affrontement nouveau : avec l’invention de la bombe nucléaire (bombe A) par les États-Unis en août 1945 puis par l’U.R.S.S. en août 1949 et encore plus avec la bombe H (à Hydrogène, 1000 fois plus puissante), une guerre directe provoquerait la destruction du monde en raison de l’ampleur des destructions et l’hiver nucléaire (plusieurs années de récolte impossible) consécutif à ces explosions massives. L’opposition est donc indirecte dans des zones stratégiques comme au Vietnam pour les États-Unis, en Afghanistan pour l’U.R.S.S. C’est la stratégie des dominos de Truman qui craint une contamination communiste ou le sentiment d’encerclement de l’U.R.S.S.
  • Une guerre totale : Ce conflit touche la plupart des domaines : l’économie, la science, les idées ou la culture qui nous intéresse. On parle de softpower des États-Unis.

2. L’Histoire présente dans les comics ?

Un contexte particulier au début des années 1950 : Tout d’abord, il faut bien faire comprendre que les comics de super-héros ne sont absolument pas les plus populaires à l’époque en raison de la lassitude sur ces sujets et des critiques faites sur leur violence. D’une part, la guerre froide est peu présente dans les genres populaires : les comics d’humour pour enfants, les comics d’histoire d’adolescents (Archie), les histoires romantiques (la suite de la série Young Romance créée par Joe Simon et Jack Kirby). D’autre part, les critiques formulées par des groupes conservateurs aboutissent à l’autocensure par la création du Comics Code Authority. Comme la drogue, il est compliqué de représenter le communisme.

Cependant la Guerre froide est bien présente dans les bandes dessinées : 

  • directement par les comics de guerre. C’est le cas notamment lors la guerre de Corée. Ces récits sont d’abord antimilitaristes en phase avec une opinion assez défavorable à ce nouveau conflit : Frontline Combat revue d’EC Comics supervisée par Harvey Kurtzmann et dessinée entre autres par Wally Wood. En raison des pressions politiques, les récits montrent ensuite moins la violence et présentent une vision plus positive de l’armée, sans rentrer dans la propagande. Les récits d’humour plus adultes avec la naissance du magazine MAD par Bill Gaines et Harvey Kurtzmann ridiculisent la culture, la société et donc aussi la politique extérieure des États-Unis par la satire.
  • indirectement car les comics sont le reflet d’une époque. L’essor des récits d’horreur – par exemple chez EC Comics – reflète et est stimulé par une paranoïa très présente. Comme dans les films, la menace extraterrestre dans les comics de science-fiction – chez DC et Marvel par exemple – reflète la peur d’une l’invasion (communiste) dans la seconde moitié des années 1950.

Renouveau des super-héros : dans les années 1960, les nouveaux super-héros chez Marvel par Stan Lee et Jack Kirby entre autres se veulent plus proches de la réalité mais le communisme ou l’anticommunisme sont peu présents. Il me semble que l’ennemi est encore très souvent un nazi – l’Hydra – même s’il existe des contre-exemples : Flash Thompson s’engage en Corée sans conviction. On peut aussi signaler la forte présence du nucléaire dans la naissance des super-héros Marvel (Hulk, Spider-Man, X-Men) et DC (Atom)

L’American Way of Life en crise à partir de la fin des années 1960 : c’est le cas dans le comics mainstream. On observe des critiques plus nombreuses sur le modèle culturel américain, l’American Dream : 

  • Captain America, scénarisé par Steve Englehart, débat avec un vétéran du Vietnam qui critique fermement ce conflit
  • Colossus dans les X-Men de Chris Claremont est le modèle du paysan de kolkhoze présent dans la propagande. Le scénariste reprend des expressions russes ou communistes et on sent souvent que Piotr a un esprit communautaire. Cependant, il va rarement en URSS.
  • Le pacifisme des hippies de Forever People dans le Quatrième monde de Kirby est aussi une critique de la guerre du Vietnam.

A côté de ces bd populaires, on assiste aussi à l’émergence du comix (bd plus underground avec un ton irrévérencieux et abordant des sujets autrefois tabous). Selon Jean-Marc Lainé, cette naissance est en lien avec le communisme car après les succès spatiaux de l’U.R.S.S. des bourses fédérales ont cherché à augmenter le nombre d’étudiants. Cette augmentation importante des effectifs a modifié les universités qui sont devenues des foyers de contestation… et un public pour les comix. Sans en faire le sujet principal, ces œuvres d’art évoquent les conflits de la guerre froide comme Vietnam par le pacifisme de Robert Crumb (Mr. NaturalFritz the Cat) ou de Gilbert Shelton (Freak Brothers).

Et la fin de la guerre froide ?

  • Il me semble important de voir que les comics illustrent bien le choc de 1989 : dans le début du Daredevil scénarisé par Ann Nocenti en 1988 on voit bien que la peur de la destruction du monde par l’arme nucléaire et la paranoïa sont encore très présents.
  • La crise de la Russie me semble bien présentée dans les X-Men de manière allégorique. Relire aujourd’hui les épisodes avec Oméga Red par Fabian Nicieza et Andy Kubert est très éclairant sur la vision que l’on a de la Russie après la Guerre froide : c’est un pays en ruines, hanté de deux vampires se nourrissant de l’âme des habitants ou de leurs corps. Incapable de circonscrire la menace, l’ex K.G.B. collabore avec le S.H.I.E.L.D. mais sans tout dire. Oméga Red est d’ailleurs un personnage intéressant pour ce sujet. Il est créé sous le communisme mais mis au secret en raison de l’échec de l’expérience (comme l’U.R.S.S.). Son pouvoir fait de lui un parasite qui se nourrit des autres (comme le communisme). Il revient avec la perestroika (comme les secrets honteux du stalinisme révélés par l’ouverture).
  • La vision de l’U.R.S.S. est tellement prégnante qu’elle imprègne encore les représentations actuelles de la Russie. Dans Weapon X de Fred Van Lente et Greg Pak, Oméga Red rejoint le camp des « héros » et s’oppose à son frère. Par contre, les scénaristes sont complètement à côté de la plaque du point de vue géopolitique : on y parle de défendre le parti par exemple.

Source : Jean-Marc LainéComics & contre-culture, 2014.

3. La représentation du communisme

La représentation de l’URSS (chez Marvel)

Les scénarios tombent rarement dans l’anti-communiste primaire mais en général c’est une vision humaniste qu’on retrouve comme dans le Silver Surfer de Stan Lee : l’idéologie et les frontières nationales divisent le monde. Le scénario et le dessin restent le plus souvent dans une vision très floue du pays sans doute basée sur les médias et de vagues souvenirs d’école. En général, les épisodes passent très rapidement sur l’idéologie. On se contente de présenter l’U.R.S.S. comme une dictature dangereuse pour la liberté et la paix mondiale.

Cependant, les personnages au fil des épisodes d’un univers partagés permettent de donner une plus grande subtilité. Le meilleur exemple me semble être la Veuve noire. Dans Iron Man, Natasha Romanoff est un agent servile et cupide des services secrets soviétique. Elle est infiltrée aux États-Unis (on retrouve ici la peur de la cinquième colonne lors de la Seconde Guerre mondiale). Cette femme fatale est mariée à Alexei Shostakov, le Gardien Rouge (l’équivalent de Captain America en U.R.S.S.) mais les épisodes suivants révèlent qu’elle est forcée d’agir ainsi pour sauver ses parents. Elle prend la fuite. Le basculement est complet quand elle devient une super-héroïne dans Avengers.

Les Soviet Supreme en anglais (qui est aussi le nom de l’organe de direction de l’U.R.S.S.) ou les Super-soldats soviétiques montrent aussi l’évolution de la relation entre les États-Unis et l’URSS/Russie. Ils sont l’équivalent des Avengers pour l’U.R.S.S. Cette équipe est au départ construite comme un contre-modèle (la Dynamo Pourpre pour Iron Man par exemple). Ces opposants du monde libre deviennent progressivement des protecteurs de leur pays ou des alliés selon les relations de l’époque entre les États-Unis et l’U.R.S.S.

La représentation du bloc communiste (chez Marvel)

On trouve quelques épisodes sur la Chine mais la représentation reste plus classique : l’asiatique sanguinaire (par exemple Fu Manchu dans les pulp’s) qu’une présentation du communiste vue par Mao. On peut le voir dans un épisode des Avengers par l’alliance entre le Gardien Rouge et un colonel Ling (plus un chef de guerre qu’un agent du parti communiste chinois) pour protéger une arme secrète chinoise.

Au contraire, les pays de l’Est sont assez présents dans les comics. Je me demande même si elle n’est pas plus présente que l’Europe de l’Ouest – je fais l’hypothèse que cette région était plus présente dans les médias américains tout en restant une terre de mystère. J’ai l’impression qu’on peut rassembler les représentations de cette région autour de deux exemples :

  • La Latvérie, le royaume du Docteur Fatalis. Fidèle au médiévalisme (vision idéalisée du Moyen-Âge), ce royaume est représenté par un village de paysans en tenue traditionnelle autour d’un château mais pour moi le Dr. Fatalis peut être aussi analysé comme un symbole des dictatures dans les régimes communistes. 
  • Les épisodes 33 et 34 d’Avengers West Coast en Hongrie en 1988 par Steve Englehart et Al Milgrom mélangent une volonté de réalisme politique et une action délirante. C’est très drôle à lire au second degré. S’ennuyant, Hank Pym s’amuse à pirater le réseau de l’Europe de l’Est et découvre que sa première femme est toujours en vie de l’autre côté du Rideau de fer. Les Avengers décident d’y aller mais Les forces du peuple les attendant à l’aéroport. Telle une parade de carnaval, on y trouve une escouade de gorilles bruns (les Fauves de Berlin), une méchante militaire (Madame X) et El Toro (un homme costumé en bœuf dont la corne est empoisonnée). Seul Pym et La Guêpe s’en sortent. Ils rentrent dans la prison secrète où ils trouvent Vision et la Sorcière rouge. Lors de leur tentative de fuite, ils rencontrent plus loin des scarabées géants. L’équipe passe pour des bagarreurs sans cervelle. C’est l’ambassadeur des États-Unis qui évite qu’ils soient tous arrêtés. 

4. Red Son, du comics…

Au départ, Superman : Red Son est une mini-série de DC comics en 2003 avec trois épisodes écrits par Mark Millar (Magic Order, Prodigy) et dessinée par Dave Johnson (WildCATS,Shadowman) puis Kilian Plunkett (Star WarsJLA).

Tout est raconté en voix off par Superman qui revient sur les événements. Le récit s’ouvre par l’annonce de la découverte de cet être supérieur par les Américains. Le scénariste explique pourquoi Superman est apparu si tard. Ses parents dans le kolkhoze voulaient qu’il soit prêt avant de se dévoiler en ville. Staline utilise non seulement la force mais aussi l’aura de de Superman pour convaincre Themyscira, l’île des Amazones, de rejoindre le camp communiste. Il veut même le voir épouser Diana pour faire une lignée d’enfants puissants ce qui correspond à l’eugénisme soviétique. Millar montre bien en quoi cette nouveauté bouleverse l’équilibre des forces entre les deux blocs. Cet « équilibre de la terreur » évitait au monde de basculer dans la guerre. Cependant, par ses pouvoirs, Superman peut survoler (et donc frapper) les États-Unis quand il le souhaite. L’arrivée de ce surhomme entraîne la mise en place d’une politique de containment (terme exact) et l’installation de missiles en Europe (faux) par les États-Unis. De plus, la carte est fausse car tous les pays de l’Est y sont du côté des démocraties. Cela modifie aussi l’organisation militaire de l’URSS qui abandonne son arsenal nucléaire devenu obsolète. On peut même supposer que Superman fait baisser les dépenses militaires (qui sont une des raisons de l’effondrement de l’URSS). De plus, le scénario décrit bien le sentiment de paranoïa que cette découverte provoque. 

Dans Red Son, la vision du bloc soviétique passe surtout par la mise en avant de la dictature et la propagande : 

  1. Il est expliqué dans les dialogues que ce sont la propagande et l’encadrement de la jeunesse qui ont formé Superman.
  2. Une parodie du générique des premiers dessins animés de DC devient un message de propagande (est-ce un simple jeu pour Millar ou dénonce-t-il le softpower américain des années 1950 ?). 
  3. Une parade sur la place Rouge et une journée dans l’année pour Superman.

Après la mort de Staline, le culte de la personnalité se poursuit car dans le musée une statue reprend la statue de la kolkhozienne mais avec Superman et Diana. L’idéologie arrive très tard par des paroles de Superman – il veut aider le peuple, être un travailler et non un porte-parole – et très peu. On en apprend aussi assez peu sur la vie quotidienne sauf les images banales de foules devant les magasins d’alimentation. 

A partir de la mort de Staline par empoisonnement, le récit s’éloigne de l’histoire pour se concentrer sur la rivalité entre Luthor et Superman. Selon son intérêt pour le scénariste, on peut penser que le propos est confus ou que le scénariste rejette l’idéologie pour créer des personnages. Les chefs militaires soviétiques poussent Superman à devenir le nouveau secrétaire général du parti. En effet, ils ne peuvent imaginer l’idéal communiste sans un chef charismatique – un dictateur. Ces serviteurs de l’État ont besoin d’être dominés ce que j’ai trouvé étrange car on peut plutôt penser qu’ils voudraient devenir le chef. La présentation du musée Superman par Lana permet de présenter le monde d’après : vingt ans après son arrivée, l’ensemble du monde s’est rallié à Superman sauf les États-Unis et le Chili (pourquoi ???) qui subissent une crise économique et sociale. Ce n’est pas le communisme qui change le monde mais Superman qui fait disparaître la pauvreté, les maladies et l’ignorance. Elle glisse tout de même que l’opposition a disparu par un lavage de cerveau indolore. La vie quotidienne parfaite mais au prix de la liberté individuelle. Ce thème est assez actuel.

Le récit présente aussi le bloc américain. Luthor crée un double de Superman : Bizarro, qui vient narguer Superman sur ses frontières. Cette partie inverse les représentations des superpuissances dans les comics des années 1950 et 60 : dans le pays du mal, Superman est bon tandis que dans le pays du bien, Bizarro fait peur. Bizarro n’est que le premier d’une liste des monstres fabriqués par Luthor pour la CIA afin de tuer Superman mais tous échouent – comme toutes les attaques des super-vilains soviétiques dans les comics. L’effondrement des États-Unis est stoppé par le protectionnisme et les actions d’un président misanthrope qui hait le peuple. Sans diriger l’économie directement comme en U.R.S.S., le président Luthor favorise ce qui lui plaît et laisse le Daily Planet s’effondrer par jalousie. Ce livre est contemporain de l’effondrement des idéologies et offre un tableau cynique du monde. Millar fait parfois des digressions historiques inutiles – Nixon a été tué. Ce jeu de transformation du réel devient parfois tendancieux politiquement quand il imagine que l’économie communiste (avec l’aide de Superman) peut fonctionner et le capitalisme s’effondrer (les États-Unis sont touchés par la famine) alors que l’histoire montre que l’économie collectiviste était un échec et reposait sur l’exploitation des masses. 

Le concept est donc très fort. Cependant, le scénario peine à s’incarner dans des personnages. Le pire est selon moi Lex Luthor dont l’arrogance et la froideur mathématique sont insupportables. Il ne s’occupe pas de Lois sauf une fois par an pendant leur anniversaire de mariage et encore il fait toujours autre chose. On pourrait croire que ce sont les pouvoirs de Superman que Lex jalouse mais c’est parce que Superman l’a battu aux échecs. Il devient fou, brûle toutes ses recherches et tue ses assistants. Brainiac est un autre opposant à Superman. Poussé par Luthor, il a fait emprisonner et rapetisser Stalingrad dans une bulle de verre. Cependant, l’ennemi le plus réussi est Batman qui s’oppose en interne grâce à un réseau d’espion et des actes de contre-information (la destruction du musée Superman). Il choisit de combattre dans un goulag, lieu de répression illustrant la faillite du communisme. Comme l’avait prévu au début Superman, la mort de Batman en fait un symbole pour la résistance mais cet îlot de rébellion semble trop pathétique. Après cet échec, Luthor utilise une autre source extraterrestre : la lanterne des gardiens. Hal Jordan est un ancien soldat torturé par des communistes en Malaisie. Son imagination lui a permis de survivre à quatre ans de torture mais cette imagination était concentrée sur la création d’un camp de concentration pour les communistes. Hal est donc un fanatique anti-communiste et sa tenue fait penser aux héros des films de guerre des années 1980 comme Chuck Norris. Il va former un bataillon de Lantern. Le but de Millar semble de mettre à jour tous les défauts des héros de DC. On suit en parallèle le parcours de Superman et Luthor avec des ressemblances. Chacun arrive au sommet du pouvoir en sacrifiant sa vie personnelle. Les deux sont persuadés que leur cause est juste et dans une vision totalitaire placent l’État devant les individus. Mais ce parallèle pose question car il met au même niveau un régime dictatorial et une démocratie.

Pete Ross est ici le capitaine Piotr Roslov. Fils illégitime de Staline, il espérait être le successeur. Il est jaloux de Superman. J’ai aussi vu un lien avec le fils légitime de Staline qui a fini alcoolique. Ce personnage est très réussi. Dès le début, il comprend le paradoxe d’un surhomme dans un idéal égalitaire communiste. Alors que Superman reste au départ très naïf, Piotr sait ce que l’on doit sacrifier pour le communisme. Il tue des opposants, dont les parents de Batman. C’est l’apparition de Superman qui lui fait prendre conscience de l’horreur de son travail. Comme si la réalisation de l’idéal communiste (un homme neuf au service du parti) lui faisait prendre conscience de l’absurdité et de l’hypocrisie de son idéal : il n’arrivera jamais au sommet malgré tous les efforts fournis. Piotr est devenu le soutien critique de Superman en tant que chef du KGB. Mais, en secret, il travaille pour la C.I.A. et s’allie avec Batman.

Dans le premier épisode, Superman ne maîtrise pas complètement ses pouvoirs qu’il vient de découvrir. Bien qu’il ait été éduqué en U.R.S.S., Superman reste un défenseur de la liberté : il aide les Américains lors de la chute d’un satellite soviétique. La kryptonite est ici une lumière rouge, comme si l’idéologie se retournait contre le surhomme. Superman n’a ni identité secrète ni vie privée. Ce n’est jamais explicité mais on peut imaginer que c’est contraire à l’idéologie du parti. Il se lasse de parler avec des humains et seule Diana serait de son niveau. Superman se questionne sur l’autonomie des individus. A la suite de la révélation de l’existence des super-héros, les hommes adoptent des attitudes puériles – ils ne mettent plus de ceinture en conduisant. Diana le rassure sur son rôle. Mais le lecteur peut se demander le bien-fondé de cette idée. Les hommes ne peuvent-ils pas changer les choses par eux-mêmes comme le montre l’exemple de Batman dans ce récit ? Superman est de plus en plus dur car ceux qui critiquent Superman sont punis par le port d’un système informatique supprimant leurs pensées. Est-ce une allusion au reconditionnement des opposants dans les régimes communistes ? Chaque incident le pousse à renforcer son contrôle. Trahi par Piotr, il n’a plus confiance en l’humanité et confie la gestion des tâches quotidiennes à un Brainiac reprogrammé. Il installe des relais partout et contrôle l’ensemble de la vie quotidienne. Rien ne semble l’arrêter ni le faire changer d’avis. Cela correspond certes à la mentalité d’un dictateur mais c’est ennuyeux et très sombre. Tombé du mauvais côté, Superman, malgré des bonnes intentions de départ, ne peut que finir comme un dictateur. On tombe dans le cynisme assez lassant chez Millar.

Les personnages féminins m’ont semblés vraiment annexes et ne servent qu’à valoriser ou dévaloriser le personnage masculin toujours plus mis en avant. Dans cette réalité, Lois Lane reste reporter mais elle est mariée à Luthor. Elle n’a aucune personnalité propre mais dépend des autres (de Luthor ou de son rédacteur en chef Perry White). Lois s’est consacrée exclusivement au travail, devenant rédactrice en chef. Elle continue à aller voir Lex pour leur anniversaire de mariage comme si elle était incapable de trouver un autre homme. Wonder Woman s’est convertie au communiste et a quitté l’île pour se battre au nom de l’égalité dans un monde d’hommes en tant qu’ambassadrice mondiale pour la paix. Elle est amoureuse de Superman qui ne la voit que comme une amie. Millar donnerait presque le bâton aux militants d’extrême-droite pour se faire battre en faisant d’elle une défenderesse obtue des valeurs sociales. Lors de l’attaque de Batman, Superman s’en sort par le sacrifice de Diana. Puis elle est revenue sur son île et, déçue, elle ne croit plus au monde des hommes.

La fin multiplie les pirouettes comme une danseuse de patinage artistique. On peut trouver cela brillant ou lassant. On suit pendant plusieurs pages la préparation de l’attaque ultime mais Superman sera en fait battu par la vérité, la preuve de la dérive de son idéal. Alors qu’il a passé tout le livre a dénoncer le super-héroïsme, la résolution excuse en partie Superman. Pire, une menace se termine par un acte héroïque. Certes, Superman se retire mais le nouveau régime est aussi celui d’êtres supérieurs, même si ce sont des artistes. La Terre colonise même d’autres planètes. J’ai plutôt apprécié les dessins de Dave Johnson puis Kilian Plunkett. On ne voit pas vraiment la transition entre les deux artistes qui restent dans le style de Tim Sale ou de Darwyn Cooke. Ce style vintage inspiré des années 1950 mais modernisé est parfaitement adapté à la période décrite. Si vous voulez avoir une analyse bien meilleure et mieux écrite, je vous conseille de lire le texte de notre collègue Siegfried sur ce site.

5. … à l’anime

Bien que suivant une trame assez proche l’anime est assez différent dans les thèmes et les personnages. Le début est vu de l’U.R.S.S. L’enfance de Superman dans le kolkhoze, est assez classiquement représentée par un champ de blé immense. Contrairement au comics, l’enfant a déjà le pouvoir et c’est son amie d’enfance Svetlana qui lui conseille de bosser pour le parti. Étrangement alors que les adaptations en film ont tendance à alléger le fond, l’anime insiste plus sur l’idéologie communiste. Lors d’un débat entre Superman et Lois, elle montre la contradiction entre l’utopie communiste et la réalité alors que Superman insiste aussi sur la décevante réalité des États-Unis. Les grands travaux, typiques de l’économie dirigiste, sont montrés par un barrage, en partie construit par Superman. Il découvre la réalité des camps par Svetlana, punie car elle connaissait Superman jeune. Dans l’original il est au courant et l’accepte pour le parti. Ici le camp souterrain est caché en-dessous d’un sol de plomb. Juste avant de mourir, elle le convainc d’être un surhomme alors que lui veut être un travailleur. Vexé il s’oppose à Staline par humanisme. 

En effet, l’anime est plus clair politiquement. Staline est présenté comme un monstre mais au service du « peuple » et de l’État. Dans sa vision, le chef se confond avec l’État. Superman tue Staline pour le bien du pays. Il n’hésite pas à prendre le pouvoir tout en pleurant la mort de son chef mais décide de sauver le monde en faisant coïncider les principes et la réalité. Il accepte de tuer pour la paix et la prospérité. On le voit faire la guerre pour rassembler les deux Corées. Dès le début, le principe est vicié quand des gardes venus sauver Staline s’agenouillent devant le nouveau dieu. Superman est plus froid. Il ne s’engagerait dans une relation avec Diana plus par obligation et préfère l’amitié. Par une discussion, l’ambassadeur chinois révèle au premier secrétaire que Superman terrifie les êtres humains. Le rapport au terrorisme est aussi plus clair. Batman tue des civils par ses attentats. Ce n’est pas un bon personnage mais une brute vulgaire et radicale. Il a des adeptes qui vont « reprendre en main les rênes du pays. » Superman reprend plus le discours de l’époque opposant les deux côtés. Le mur de Berlin construit par les capitalistes pour se protéger et c’est le communiste Superman qui détruit « ce mur de la honte. » Le vocabulaire est aussi plus proche de la réalité historique que le comics : le musée Superman devient ici le musée du peuple. Superman est Premier secrétaire. Contrairement à la plupart des adaptations, le film va plus loin contre les surhommes.

Les personnages sont assez différents. Piotr disparaît comme Bizarro. A la place, on voit un clone, Superior Man, nationaliste qui crie le slogan de Trump : « L’Amérique d’abord. » Superior attaque l’U.R.S.S. pour le rêve américain. On peut y voir le symbole du maccarthysme. Ils sont parfois plus réussis et modernisés. Bien qu’aussi arrogant, Luthor est moins prétentieux, plus amoureux et héroïque. Il se retire du pouvoir et tend la main pour aider la Russie vers le chemin de la démocratie. Avec les ex-pays communistes, il projette des États-Unis du monde. Contrairement au comics qui rejette les deux idéaux, l’Amérique reste ici le camp du bien et semble seule à connaître le chemin guidant le monde vers le bonheur. Il laisse la place à son vice-président Olsen, ici noir, faisant obligatoirement penser à Obama. Alors que dans le comics les femmes sont maltraitées dans le récit, les femmes sont plus indépendantes. Lois est hautaine et refuse d’avoir « des mômes. » Vulgaire, elle affirme rester avec Luthor pour son soutien à sa carrière, ses mérites sexuels et son pouvoir. Dès le début Diana est favorable à une alliance et est très libérée sexuellement. Lorsque Superman tente de l’embrasser. Elle lui avoue avoir uniquement vécu entre femmes. Elle est donc lesbienne mais ne serait pas contre parfois une aventure… Diana se libère seule du piège de Batman. Elle sauve Superman puis rejette tous les hommes pour rentrer sur son île. C’est elle qui vient sauver Superman des Lantern et empêche la guerre entre les deux car la paix est le seul moyen. Superman refuse et, restant pacifique, elle retourne à son île. Elle apporte au récit un touche optimiste.

6 Conseils

  • Matt Kindt et Trevor HairsineDivinityBliss éditions. C’est pour moi le meilleur récit sur la Guerre froide, la chute de l’U.R.S.S. mais et pas seulement. La troisième partie imagine même un monde où le communisme aurait gagné.
  • Ann Nocenti et John Romita Jr.DaredevilPanini comics. Pour les arguments donnés précédemment sur la paranoïa et la peur du nucléaire mais aussi tellement plus dans cette œuvre totale.
  • John ByrneNext MenDelirium. Une belle réflexion sur les super-héros et le pouvoir qui se déroule pendant quelques épisodes dans la Sibérie de l’après-Guerre froide.

Thomas Savidan

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