[review] The Terrifics

L’avis de Thomas

Après avoir lu les originaux dans Marvel 2-in-One 1 et 2 et le premier tome du retour des Fantastic Four, je poursuis mon cycle chez DC. En effet, j’étais très intrigué par cette copie ironiquement proposée par la Distinguée Concurrence. De plus, en feuilletant le livre, la qualité visuelle m’a séduit. Deux bonnes raisons de vous donner mon avis sur les Terrifics.

Un résumé pour la route

Quatorze épisodes sont intégralement scénarisés par Jeff Lemire (All-New Moon Knight, Green Arrow) et seul l’Annual est de Gene Luen Yang (American Born Chinese, Avatar). Les dessinateurs par contre très nombreux. Ivan Reis (Justice League Anthologie, Aquaman) se charge de deux premiers épisodes, Joe Bennett (Secret Empire, La résurrection de Phénix) pour les chapitres 3, 6, 13, 14 et l’Annual, Evan « Doc » Shaner (Superman, Shazam !) pour le 4 et 5, Dale Eagleshan (Green Lantern, Justice society of America) pour le 7 et 8, José Luìs pour le 9, Viktor Bogdanovic (Batman, Action Comics) pour le 10 à 12. Chaque dessinateur aide au dialogue. Cette série a été publié aux États-Unis par DC comics entre février 2018 et mars 2019 puis en France chez Urban comics en novembre 2019.

Michael Holt, la troisième personne la plus intelligente du monde, est parti aider Batman dans un autre dimension sous le pseudonyme de Mr. Terrific. Hélas, à son retour, son entreprise a été rachetée par le peu scrupuleux Simon Stagg. Ayant peu confiance en Stagg, le héros afro-américain vient un soir vérifier que ses inventions ne sont pas dévoyées. Spoiler alert, si elles le sont…

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Dès le début, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec la relance des FF… et c’est fait exprès. Heureusement, The Terrifics est plus rythmé. Revenu dans une lutte interdimensionnelle, Michael Holt découvre que Simon Stagg a ouvert une brèche dans la dimension noire et qu’il utilise le héros Métamorpho, Rex Mason dans le civil, pour l’explorer. Holt a tout prévu et sort une grosse boule rouge et jaune. Il s’agit de Plastic Man qui serait le seul capable de fermer la brèche. Ce héros se réveille dans la dimension noire, avale Métamorpho et Mr. Terrific pour les protéger. Coincés dans sa bouche, les deux héros débattent d’un moyen de rentrer chez eux alors que Plastic Man fait apparaître son visage au bout de la langue. Arrivé sur une terre ferme, il les vomit pour les faire sortir. Ils atterrissent à l’intérieur du cadavre d’un géant au milieu de l’espace où ils subissent l’attaque d’araignées géantes. Le trio est sauvé par Linnya ou Phantom Girl, une fille qui peut faire évoluer sa densité corporelle. Ensemble, ils découvrent une machine diffusant un appel de Tom Strong pour sauver l’univers. Tout ce qui précède se passe en un épisode. La formation est aussi originale car, de retour dans sa dimension, le quatuor a la surprise d’être dans l’impossibilité de s’éloigner, sinon ils explosent. On oublie totalement le réalisme et c’est jouissif. Cela continue dans le quatrième chapitre lorsque l’équipe est aspirée par un vaisseau éboueur de l’espace. Une fois dans le monde de Tom Strong, ce parfum de magie continue avec un hélicoptère dorsal ou une architecture fifties. Le pulp est revisité avec Saveen. Ce méchant en armure revient de la planète des poltergeists avec la maîtrise de l’énergie spectrale. Il ne cesse d’affronter Tom pour montrer qu’il est le plus fort. La forêt éternelle est une magnifique idée : une dimension dont les arbres sont des portes vers les autres mondes. Ces épisodes m’ont sacrément donné envie de lire les épisodes d’Alan Moore.

Lemire s’amuse à créer des parallèles nombreux avec les Fantastic Four. L’équipe naît d’une expérience ratée. Les personnages sont calqués sur les FF : Mr. Terrific est le froid génie du groupe comme Mister Fantastic, Plastic Man mélange l’insouciance de la Torche et les pouvoirs de Reed, Metamorpho incarne la force bourrue comme La Chose et Phantom Girl est la fille discrète comme Sue dans les années 1960. Cette dernière est la plus différente des FF comme si Lemire voulait montrer une femme plus moderne : c’est elle qui se charge du récit à partir du moment où elle peut écrire. Plus puissante, Linnya explose tout ce qu’elle touche quand elle se solidifie. Au fil des épisodes, on passe de cette figure discrète et ne contrôlant pas son pouvoir à une héroïne sûre d’elle. Comme dans la relance des FF, toute débute par un problème entre des dimensions. Michael Holt a une tour Terrific comme Reed. Comme dans les années 1960, les ennemis sont parfois délirants : une roue rouge géante dans l’épisode deux. Dr. Terreur, leur opposant principal, est une variation de Fatalis par son nom et son costume. Ses drones Terreur ressemblent aux fatalibots. Il a le sentiment d’être sans arrêt méprisé pour ses origines. Comme Namor, il subit une frustration amoureuse. Le Titan céleste semble être un Galactus mort ou un céleste. Une allusion très drôle est faite aux X-Men : Plastic man invente un coup spécial ressemblant à celui de de Colossus et Wolverine. En regardant les crédits de chaque épisode, je me suis même demandé si Lemire n’avait pas aussi « copié » la technique de Marvel pour la répartition des tâches car les dessinateurs sont crédités pour les dialogues. Je me suis alors demandé si The Terrifics n’était pas comme un challenge à relever après son passage assez insipide chez Marvel.

La caractérisation de ces copies de FF paraît au départ certes simpliste mais elle fonctionne. Chacun est un être tourmenté qui se sent seul. L’équipe leur permet de se connecter au monde. J’ai un attachement pour Mr. Terrific depuis Justice Society de Geoff Johns et James Robinson. Son comportement suit la méthode scientifique : il collecte les observations par ses sphères-T et un œil bionique, analyse les données puis prend la décision la plus adaptée. Par son intelligence, Mr. Terrific s’impose naturellement comme le leader mais il s’ouvre sur ses coéquipiers en comprenant que la solution sera collective. Cette intelligence le pousse parfois vers l’égoïsme. Il devient désobligeant quand on le dérange dans son travail. Michael est si marqué par l’accident de sa femme qu’il ne peut avoir d’autre amour. Il retrouve Paula dans un autre univers où elle est veuve. Au premier regard, les deux retombent amoureux.

Plastic Man, Patrick « Eel » O’Brian, est également très réussi. Dans les premiers épisodes, il est le clown de la bande. Ce héros apportera tout au long du livre un grain de folie et une naïveté Golden Age très bien vue. Plus doué que Mister Fantastic, il peut jouer avec ses yeux – ses grimaces sont très drôles –, transforme sa main en masque à gaz, son corps devient une pelleteuse. A la seconde où ils peuvent se séparer, il part rejoindre son ex et son fils dans une scène très forte : ce dernier le repousse car il l’a abandonné, le laissant seul avec la gestion difficile d’un pouvoir identique à celui de son père. Son caractère extraverti contraste avec Metamorpho plus brutal. Il est pourtant amusant avec ses jurons par éléments chimiques – « Par le francium ». Ce héros au physique monstrueux sort avec Sapphire, la fille de Stagg. Celle-ci refuse de quitter son père, même pour lui. Une fois humain et éloigné des autres, Rex se rend compte que son rêve n’est pas réel. Il ne trouve pas d’emploi et s’ennuie. Phantom Girl m’a semblé un peu trop en retrait. On sait seulement qu’elle a en fait passé trente-deux ans dans la dimension noire. Revenue sur sa planète, elle doit assumer le rôle de princesse en acceptant un mariage arrangé. Dr. Terreur a des motivations étranges. Au début, il a pris ce pseudonyme comme un leurre pour se débarrasser d’un concurrent amoureux mais par leurs actions ils l’ont rendu réel. Que veut dire Lemire ? Les gentils favoriseraient le mal en l’aidant à sortir au grand jour et à se définir en opposition au bien ?

Le lecteur passionné aura le plaisir de retrouver les thèmes de prédilection de Lemire. L’impossibilité pour les Terrifics de se séparer est une parabole de la famille. Ces héros ont des rapports complexes à leur famille naturelle et retrouvent par les Terrifics une famille de substitution. Plastic Man a été dans un coma pendant cinq ans et son fils a grandi sans lui. Depuis les débuts de la série, il les fuit pour ne pas faire face. Phantom Girl a perdu sa famille pendant trente-cinq ans et il ne reste que sa mère. Mr. Terrific, Michael Holt, a perdu sa femme et Rex veut pouvoir être en couple mais son physique et son beau-père compliquent la situation. The Terrifics est une famille tout de même possessive. Même redevenu humain, Metamorpho ne peut quand même pas s’éloigner. Au contraire, Tom Strong travaille en famille. Ce dernier et Mr Terrific partagent le même dilemme qui parcourt l’œuvre de Lemire : doit-on travailler pour soi et la communauté ou se consacrer à sa famille ? A partir de l’épisode huit, Phantom Girl contrôle à nouveau sa masse corporelle. Le scénariste montre alors avec brio comment une famille se sépare une fois chacun guéri. L’égoïsme revient et chacun mène sa vie de son côté pour vivre en couple – Metamorpho – ou le sauver – Plastic Man. Brisé en début de run, ils ont guéri physiquement, émotionnellement ou familialement mais ont réalisé l’échec de leur vie séparée. Ils se retrouvent lors d’un combat final qui oppose chacun à son double maléfique, à lui-même. Plastic Man concilie boulot et famille en travaillant avec son fils. Lemire change les points de vue en suivant parfois un seul héros, deux duos ou l’ensemble. Les épisodes cinq et six sont, à ce titre, brillants. Chaque héros se retrouve piégé dans un lieu différent. Au lieu de classiquement faire alterner un chapitre par personnage, il le fait simultanément avec une case par personnage. De plus, la composition de la page suit les regroupements : la page est divisée en quatre, trois, deux ou devient une pleine page quand ils s’entraident pour s’en sortir. L’Annual écrit par Gene Luen Yang a un ton plus optimiste – Michael drague maladroitement alors que dans les autres épisodes il est en deuil. Ces trois courts récits sur des personnages sont dispensables sauf l’histoire du message qui répare ce que le scénariste principal semblait avoir oublié : pourquoi Tom Strong appelle à l’aide ?

J’ai été charmé dès la première page par le talent d’Ivan Reis : on suit un papillon de nuit qui finit dans la bouche d’un balourd patibulaire. Son choix de grandes cases, lui permet des mises en page variées et une composition très réussie dans un style réaliste et des décors détaillés. La colorisation de Marcela Maiolo joue très bien sur la matière : le passé de Phantom Girl semble décoloré par la lumière. Joe Bennett a un style moins impressionnant et des proportions très carrées mais qui reste très agréable. Dans l’épisode six, il réalise de très belles pleines pages foisonnantes sur le dénouement avec des couleurs lumineuses d’Hi-Fi. J’ai apprécié la bonne organisation dans la case d’Evan « Doc » Shaner et son trait dynamique et fini. Dale Eagleshan a un dessin classique qui manque d’originalité. Cependant, lorsque Plastic Man se retrouve contre Duckteur Terreur dans un récit délirant, il réussit très bien à changer son dessin pour un style cartoon à la Disney et opte pour une mise en page explosive. J’ai découvert avec grand plaisir Viktor Bogdanovic. Son trait me fait penser à Greg Capullo. Il mélange le réalisme précis dans les grandes cases et l’abstraction dans des petites cases sans jamais paraître bâclé car la mise en page et l’organisation de la case fonctionnent.

Alors, convaincus ?

Avec les Terrifics, on s’amuse plus que sur les FF. J’ai retrouvé l’esprit des premiers Fantastiques contrairement à la série Marvel qui suit la tradition mais sans inspiration. Certes, The Terrifics est une lecture rapide et légère mais elle permet aussi de retrouver les thèmes chers à Lemire : le dilemme entre vie professionnelle et vie de famille. Le scénariste se crée son univers au sein de DC et place très bien les personnages et les intrigues sans se soucier de ce qui se passe autour.

L’avis de Siegfried Würtz : Terrific Fantastics

Poursuivant mon exploration de la bibliographie de Jeff Lemire afin de tâcher de comprendre son succès et sa réputation, The Terrifics pouvait faire figure de passage obligé puisqu’il se place dans la continuité DC, une bonne manière de déterminer comment il peut s’approprier un univers préexistant et que je connaîtrais un peu.

Bien entendu, il l’approche d’une façon très originale, préférant raconter sa propre équipe que de se frotter à des figures trop emblématiques, où sa liberté artistique serait restreinte. Aussi commence-t-on par voir comment se forment les Terrifics, un pastiche évident des FF, dès le nom lui-même puis dans la distribution des pouvoirs et des caractères.

La dimension humoristique en est assumée dans le ton comme dans la structure éditoriale et la nature des péripéties : aussi importantes qu’elles puissent paraître, celles-ci sont systématiquement résolues en un ou deux fascicules, avec force deus ex machina.

Pour autant, ce n’est pas un run que l’on peut attaquer par n’importe quel bout, puisque Lemire change plus ou moins légèrement l’équipe au gré des épisodes, et surtout imagine pour chacun des protagonistes un fil rouge permettant de lui conférer un peu de profondeur : Phantom Girl souhaite ainsi retourner sur sa planète d’origine, Metamorpho souffre de devoir vivre sous le toit du père de sa compagne, lequel exploite ses pouvoirs, Plastic Man regrette d’avoir abandonné son fils, Mr. Terrific est dans le deuil de sa femme, tuée lors d’un accident de voiture…

Le procédé est artificiel, mais très efficace, et rend à mon avis les ultimes fascicules de ce run (Lemire abandonne l’écriture des Terrifics après le numéro 14, soit à la fin du premier volume publié par Urban) bien meilleurs que les premiers, moins gratuitement fanfarons, une certaine texture humaine s’ajoutant à la légèreté un peu fatigante des aventures.

Cette préférence est peut-être liée aussi à l’arrivée de Viktor Bogdanovic. Globalement, la multitude d’artistes ne gêne pas, parce que la cohérence narrative entre les épisodes n’est pas assez importante pour justifier une cohérence graphique, et que les petites spécificités et le grand talent de chacun (et vraiment ils sont tous très impliqués) ne distinguent pas assez fortement leurs styles pour perturber une lecture suivie. Mais avec un trait évoquant irrésistiblement celui de Capullo, il offre une patte un peu moins lisse aux aventures qu’il dessine, où les effets de style, la distinction entre les dialogues plus terre-à-terre et les belles planches d’action cosmique, ressortent mieux.

Vous l’avez senti, je suis dans l’ensemble resté en dehors de ces Terrifics, sans avoir pour autant regretté ma lecture. Si l’idée de réunir une équipe improbable était tout à fait amusante, Lemire les explore plus individuellement que collectivement, et je n’ai pas assez senti d’étincelles entre les protagonistes, de ces petits moments d’alchimie qui font aimer une équipe et peuvent la rendre inoubliable. Aussi triste que cela soit, j’y ai préféré Plastic Man, le héros que je connaissais déjà le mieux et que j’étais déjà certain de trouver à nouveau très réussi.

Le comics m’a plutôt donné envie de voir une série animée The Terrifics, parce qu’il me donnait régulièrement l’impression de voir une série animée avortée, où tout aurait mieux fonctionné, les combats, la rupture entre les épisodes, le décalage général, les transformations hilarantes de Plastic Man… Une telle série serait l’aboutissement de cette esthétique « cartoon » à laquelle le comics cherche trop à ressembler, en se frottant évidemment souvent à l’impossibilité de transposer exactement un medium dans un autre.

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