[review] Golgoth, le dernier empereur

L’avis de Dragnir

Tous ceux qui ont bossé un jour dans leur vie peuvent le dire : y a pas plus con qu’un chefaillon !! Vous savez, le gars qui a une langue mesurable en mètre carré avec son patron et qui fait une tronche que t’as l’impression de lui avoir pissé sur les pompes quand tu lui dis bonjour.

J’en ai eu un comme ça dont la spécialité était de te demander de faire un taf trois minutes avant que tu partes en week-end et, quand tu lui amenais ta feuille d’heure, te disait : «  ha mais on ne s’est pas compris, les heures que tu as fait en plus c’est parce que tu le voulais bien. ». Dans des instants comme celui-là tu en viens à supposer que sa génitrice a pratiqué le coït avec un bouc un soir de pleine lune ! Fort heureusement, le malandrin fut contraint de quitter l’entreprise, poussé vers la sortie par son caractère immonde et quelques litres de puissants laxatifs versés dans son café et qui le contraignait à bien trop souvent se rendre aux commodités.

Mais que se passerait-il s’il avait gagné et pire s’il avait pris le pouvoir au sein de la société ?

Et bien c’est précisément le propos de «  Golgoth, le dernier empereur » de Mark Waid et Barry Kitson paru chez Delcourt.

Bon de quoi donc que ça cause ?

Golgoth est un super-vilain qui a réussi ! Mais réussi au point d’avoir quasiment conquis le monde en son entier. Il a vaincu le dernier super-héros, ce qui lui a ouvert la route pour l’édification de son empire planétaire de terreur. Oh bien sûr, il y a encore quelques poches de résistance deci delà mais avec son équipe de taré, l’empereur autoproclamé écrase sans coup férir les nations qui osent encore s’opposer à lui.

On sent pour autant que tout n’est pas rose mais plutôt rouge sang pour l’empereur car être le leader d’une bande de psychopathes que l’on ne tient que par une drogue nommé « eucharistie » impose une attention de tous les instants au point que l’empereur n’a que peu de temps à accorder à sa fille adorée. Mais une main de fer n’empêche pas certains de se poser des questions et même de mener leur enquête quant à la source du pouvoir.

Qu’est ce que l’on en pense sur comics have the Power ?

C’est un récit violent mais assez profond que nous sert M. Kingdom come, on peut même parler d’une volonté de subversion par la démonstration. Par l’exemple de ce que pourrait donner une dictature mondiale, Waid dénonce en vrac le contrôle de l’information, la religion, la torture d’état et le contrôle des masses par l’ignorance. Donc, comme à son habitude, l’auteur arrive à produire une histoire à la fois divertissante et intelligente. Et puis ses personnages montrent tellement de malsanité qu’ils exercent une forme de fascination, sans pour autant parler d’attachement. C’est donc avec une approche particulière mais tellement intéressante qui nous est proposée et franchement, ça fait le travail.

Ajoutons à cela que Kitson offre une performance excellente en parfaite adéquation avec le récit grâce des concepts graphiques vraiment fort et une mise en images très cinématographique.

Pourtant, ce Golgoth a une histoire chaotique. D’abord sorti chez Gorilla comics (la boite de Waid) en 2000, elle migre vers DC en 2003 et y reste inachevée. Elle aura même une version française chez Semic sous le titre d’Empire et qui fut à l’origine d’une de mes plus grandes frustrations vu que ce tome s’achevait sur un cliffhanger. Et voilà qu’en 2014, la série renaît, offrant enfin la suite tant attendue. Delcourt ressort dans cet opus la série d’origine et y inclut une première partie des récits sortis l’année dernière. Jubilation, joie et demi-molle.

Tout ça pour dire que …

Vous l’aurez compris, c’est du bon et même de l’excellent en plus d’être un récit inhabituel. C’est comme cette fascination qu’exerce le méchant d’un film d’horreur ou votre belle-mère quand elle vous invite à bouffer…. ah tiens fin de la demi-molle.

L’avis de Siegfried Würtz : Empire Come

Kingdom Come appartenant forcément aux comics que je traite dans ma thèse sur les super-héros qui prennent le pouvoir, je ne pouvais manquer d’être intrigué par Empire (Golgoth dans la langue de Mitton). Le même Mark Waid, accompagné de Barry Kitson, y raconte en effet le monde déjà conquis par un super-vilain, particulièrement dictatorial et puissant, de sorte qu’il m’intéressait beaucoup de savoir, pour ma thèse et pour moi, comment il allait en faire sept fascicules.

C’est qu’il est bien beau d’imaginer cette perspective neuve sur le monde super-héroïque, mais y a-t-il vraiment quelque chose à raconter, surtout quand on veut absolument éviter une conclusion « les super-héros gagnent et restaurent la démocratie », qui ôterait toute sa fraîcheur à l’histoire pour la faire ressembler à tout ce que Waid voulait éviter ?

Empire réussit le pari de raconter une histoire intrigante, dont chaque fascicule offre un semblant de twist tout à fait honnête, sans mentir sur son concept. Mais c’est aussi sa limite. Afin d’éviter de faire rentrer son impressionnant personnage central dans les clous, il va essentiellement se focaliser sur les intrigues de cour de ministres que l’on identifie assez vite, sans qu’ils bénéficient d’un réel background, et sur une guerre un peu quelconque, dont il faut attendre assez tard pour découvrir le potentiel.

Mais à chaque fois que l’on touchera à quelque chose de vraiment essentiel, on le glissera habilement sous le tapis, en l’utilisant seulement pour montrer que les auteurs ont créé un vrai univers, doté d’une densité par-delà même les situations qui vont être résolues dans les comics, sans pour autant s’en servir pour remettre réellement quelque chose en cause.

C’est qu’Empire impose d’emblée Golgoth comme un personnage presque omnipotent, un être humain mais qui ne vit plus que sous son armure, au point que plus rien d’humain n’en émane. Véritable machine à tuer, il peut de surcroît se téléporter et téléporter son armée, ce qui le rend incomparablement redoutable. Il sait aussi s’entourer de fidèles, à la fois terrifiés à l’idée de le décevoir, jouissant des plaisirs que cela leur octroie (la torture des nombreuses victimes du régime, la satisfaction de servir l’Empire)… et complètement drogués à une « eucharistie » qui leur conserve leur lucidité tout en rendant un sevrage impensable.

L’un de ses ministres s’occupe même de l’information, au point d’être entièrement connecté au réseau, et de manipuler le texte et l’image de tout ce qui passe sur un flux auditif ou audiovisuel. Enfin, il sait se montrer un tyran exemplaire, peut-être un peu prompt à la violence, mais exécutant surtout ceux qui le trahissent, se rendant toujours lui-même sur le champ de bataille en première ligne, gérant très efficacement tous les problèmes qu’on lui expose, en équilibrant à peu près meurtre d’intimidation et séduction autoritaire.

Il n’aurait qu’une faiblesse, sa fille, dont la mère s’est récemment suicidée, et pour laquelle il éprouve une tendresse évidente. Cela ne le rend cependant pas plus sensible aux enfants des autres, et il s’assure de l’isoler assez et de la voir trop peu pour qu’elle devienne une distraction ou l’objet d’une menace.

En somme, tout est bien organisé pour raconter des histoires qui n’entacheraient pas la promesse initiale d’un monde sans super-héros (Superman/Endymion, le dernier d’entre eux, a été clairement vaincu), afin de montrer Golgoth autant que possible sans vraiment le placer au centre de ces intrigues, pas assez en tout cas pour l’attaquer frontalement, ce qui a son intérêt tout en s’avérant frustrant.

Si ces sept fascicules laissent assez de pistes en suspens pour autoriser une suite, elle n’est ainsi pas nécessairement souhaitable parce que ce monde n’a pas le potentiel pour la permettre. Cela peut sembler paradoxal, et il faut bien voir qu’Empire ne repose que sur l’idée d’un Golgoth vainqueur, c’est son originalité en termes de com et la sève de sa diégèse. Prolonger Empire, raconter davantage d’histoires, finirait par contraindre les auteurs à se répéter ou à menacer Golgoth. Ce qui, dans les deux cas, ce qui est contraire à l’essence du comics.

On ne lira donc pas Empire pour découvrir un univers inventif, ou même pour lire un « bon » comics, seulement pour profiter d’une éphémère perspective taquine sur les histoires de super-héros, agréable grâce à ses limites. Les comics présentant des super-héros tournant mal, soit parce qu’ils contrôleraient le monde maladroitement soit parce qu’ils se comporteraient exactement comme Golgoth, restent plus intéressants pour l’auteur et le lecteur voulant explorer les mêmes pistes dans une forme moins récréative. Aussi Golgoth apparaît-il comme une espèce de bouffée d’air entre Kingdom Come et Irrécupérable, chaînon fort amusant et badass entre deux œuvres plus essentielles à la méditation de Waid.

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