[review] Omega Men

L’avis de Thomas

Lors d’une Rubrique geek, un collègue podcasteur, SN Parod, affirmait que la galaxie Omega était son espace préféré chez DC. Très intrigué, j’ai alors vu cette série limitée qui me tendait les bras avec délice.

Un résumé pour la route

Ce volume est un récit complet rassemblant le prologue puis les douze épisodes de la série Omega Men: The End Is Here de septembre 2015 à juillet 2016 qui a été publié aux États-Unis par DC comics et en juin 2019 en France par Urban comics. Cette série a connu une histoire compliquée. Elle est annulée à l’épisode sept avant d’être sauvée par les réactions de fans en ligne. Le scénariste est Tom King (Mister MiracleBatman) et les dessins sont Barnaby Bagenda (Planet of the Apes/Green LanternHigh Level). Dans l’épisode quatre, il est remplacé par Toby Cypress (Blue EstateThe Gravediggers Union). Les couleurs sont de Romulo Fajardo Jr.

Lors du run de Geoff Johns, Kyle Rayner, membre des Green Lantern, a acquis les pouvoirs de l’ensemble des anneaux des émotions (vert pour la volonté, jaune pour la peur, mauve pour l’amour, bleu pour l’espoir, rouge pour la colère, orange pour l’avarice et indigo pour la compassion) devenant l’unique White Lantern. Il est envoyé en médiation sur le système Vega en guerre constante entre la Citadelle et divers rebelles.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Cette série est bien plus qu’une série d’action dans l’espace. L’élément futuriste est certes évoqué dans de très beaux paysages mais cette série est essentiellement centrée sur les personnages. Tout commence par une question d’interprétation : la Citadelle est-elle un oppresseur ou un protecteur des peuples ? Les Omega Men sont-ils des défenseurs de la liberté ou des terroristes ? L’opposition entre les deux est aussi celle entre le compromis et l’idéalisme. Vega est l’exacte contraire d’un monde « normal » pour les Occidentaux. Lors d’une attaque du premier épisode, un commando de la Citadelle violente des civils tout en disant « nous venons en ami ». Les Omega Men massacrent en affirmant « n’ayons pas peur ». Le lecteur est perturbé par ces réactions et se demande qui a raison. Cette désorientation est renforcée par le travail sur la langue car les dialogues des agents de la citadelle est écrit dans un alphabet inconnu. Dans ce monde inversé où la loi du plus fort règne, les terroristes sont les bons. Les Omega Men ont trahi leur promesse pour kidnapper Rayner. Radicaux, ils refusent de jouer le jeu de la négociation. Ce refus viendrait de leur religion binaire. Ils mènent des missions suicides comme des terroristes et le plus religieux va jusqu’au sacrifice. Comme un groupe sectaire vu de l’extérieur, les Omega Men paraissent monolithiques puis, en pénétrant l’intérieur, on découvre des individualités notamment par leur passé. Ce groupe de quatre hommes et deux femmes est issu de différentes planètes du système Vega. Au cours de l’action, on découvre le passé douloureux de chacun qui est lié à la Citadelle. Primus est le leader. Ancien apôtre de la non-violence, il possède une froide détermination. Il veut que le peuple de sa planète – un pays pour touristes où les habitants étaient à leur service – se redresse. Fils adopté d’un chef religieux, l’ancien dignitaire Charis-nar a dénoncé la corruption du clergé. Il est devenu un simple citoyen. Broot a bien changé car il tue un pilote sans remord. Tigorr, tigre humanoïde vient d’une planète sauvage où des clans s’opposent constamment. Il a été élevé par le gouverneur pour infiltrer son peuple puis il a tué son père. Scrapps, jeune femme en colère, révèlera son passé assez tard. « Doc » est le robot qui l’a élevé après avoir été chargé de tuer toute la population d’une planète minière. Même s’il est peu présent, ce robot très bavard, froid et moqueur est très drôle. En secret, ils sont dirigés par la princesse Kalista des Brahmins. Elle doit depuis l’ensemble s’entraîner au sabre tuant des indigènes. Ce groupe cache très longtemps ses intentions à Kyle. En effet, le mensonge est omniprésent chez les Omega Men, par la Princesse et la Citadelle. Le vice-roi n’est pas un ennemi archétypal. Il était au départ venu pour pacifier ce système solaire mais en raison de ses obligations de leader, il est devenu aussi sauvage qu’eux. Après un échec, il est sous la pression de ses clients qui sont prêt à le remplacer. L’ennemi serait-il le capitalisme ?

Le fan de Tom King retrouvera des techniques de l’auteur : une case comme perturbée par un défaut de connexion visuelle puis une rupture ce faisceaux. Comme dans Mister Miracle, il utilise sur la plupart des pages le gaufrier jusqu’au chapitre six. Mais, il se moule aussi dans un récit de science-fiction. Contrairement à Last Knight on Earth, le scénariste utilise le réalisme pour rendre crédible la fiction. En effet, ce récit spatial est pleinement dans le monde contemporain en étant, par bien des aspects, un récit sur la guerre des États-Unis au Moyen-Orient. Bien qu’Américain, Tom King se place du côté des rebelles. Dans ce monde inversé, il propose au lecteur d’inverser son regard sur l’autre. Dès les premières pages, le lien avec le terrorisme islamiste est net. Broot installe Kyle avec un sac sur la tête pour l’égorger et plusieurs Omega Men s’adressent à la caméra dans une tonalité religieuse apocalyptique. Tout cela rappelle une vidéo d’exécution d’Al-Qaïda. Les costumes des Omega Men sont inspirés du Moyen-Orient. Les paysages naturels désertiques des planètes font penser à l’Afghanistan ou à l’Irak. Le nom de la planète de Primus vient du mot Égypte. Est-ce pour évoquer le lieu de naissance des frères musulmans, premier groupe de l’islam politique moderne ? Tom King attribue à Kyle Rayner les idées des États-Unis. Extérieur au conflit, il est venu non pas pour soutenir un camp mais proposer un retrait pacifique. Cependant, il a aussi un but implicite. Une fois la paix revenue, la démocratie s’installera « naturellement ». Il va changer son regard. Pour obtenir une large alliance, Kyle – et chaque Omega Men sur sa planète d’origine – n’impose plus ses valeurs mais utilise celle dominante de chaque planète. Ce changement est aussi celle de la politique américaine au Moyen-Orient. King rejette le discours civilisateur ou l’ingérence extérieure. Bien que le nom ressemble à la caste des seigneurs dans la religion hindouiste, l’histoire officielle des Brahmines m’a évoqué celle des Juifs. Pour eux, Alpha n’est qu’un homme comme Jésus pour les Hébreux. Le peuple est chassé de la citadelle mais obtient une terre vierge. En fait, ils devront se battre contre les autochtones pour survivre. Derrière le discours, ce peuple impose son autorité aux indigènes, comme Israël en Palestine. Le roi présente à sa fille des contre modèles. C’est un moyen de montrer la noirceur de la situation dans le système Vega – et peut-être le pessimisme politique de King – car aucune organisation sociale ne fonctionne : l’esclavage, la corruption, la guerre tribale, le libéralisme, l’enfermement derrière des frontières. Cette subtilité s’explique car Tom King a travaillé pour la CIA pendant sept ans. Le scénariste ne parle pas littéralement du Moyen Orient mais le fait par la science-fiction avant de le faire directement dans Shérif of Babylon.

A partir de l’épisode dix, Kyle a définitivement rejoint les Omega Men mais dans cette vie de combats perpétuels il a le blues alors que les autres s’épanouissent. Est-ce une démonstration de l’échec militaire américain ? La conception de son rôle de super-héros et ses fondements personnels sont fortement ébranlés dans ce volume. Kyle est le seul Lantern à ne pas avoir été sélectionné mais son choix est né du hasard. Suite à la mort de sa fiancée, il se donne pour mission de sauver les autres. C’est pour cela que la mort des otages au début du livre lui pèse tant. Le Green Lantern le plus idéaliste doit accepter la violence. Pour le marquer, son costume de Kyle passe du blanc au gris. Ayant laissé son anneau à la Citadelle conformément aux accords, Kyle se retrouve sans pouvoir. Venu pour la paix, Kyle se révèle un outil de la guerre. A partir de l’épisode dix, il a définitivement rejoint les Omega Men mais dans cette vie de combats perpétuels il a le blues alors que les autres s’épanouissent. Pourtant, dans un discours, Kyle refuse toujours de choisir entre sauvagerie d’une révolution et sauvagerie d’un empire mais propose la négociation. Sa vie sentimentale semble pour le moins tordue. Il veut sauver ses compagnes plus que les aimer. Au moment où elle lui dit je t’aime, Kyle révèle à la princesse qu’il sait pour son mensonge.

King relie cette évocation du Moyen-Orient à des empires plus anciens. Comme dans les Indes britanniques, le chef de la Citadelle est vice-roi. On retrouve des méthodes de répression typique de cette période – ou de toute domination étrangère. À la suite de la découverte des rebelles et de la mort de soldats, dix fois plus d’otages vont être exécutés. Le gouverneur essaye respectueusement de faire baisser le chiffre et de choisir les otages. Machiavélique, le vice-roi montre qu’il a compris le stratagème. Il le laisse choisir entre tuer moins de civils dans son clan ou plus de morts dans le clan ennemi. Quand le vice-roi réclame du pain et vin pendant une exécution, j’ai pensé à l’empire romain et donc aux persécutions des premiers christianisme. En effet, le terrorisme présenté dans cette série y est religieux en lien avec la géopolitique post-11 septembre. 

Ce système connaît à la fois une invasion extérieure par la Citadelle et un conflit intra-religieux. La religion de Vega, le seul ciment de cette galaxie multiethnique. Cette croyance repose sur l’Alpha qui est la cause de tout, donc l’origine de la vie et tout ce qui est bien. Omega Men est une passionnante réflexion sur la religion par le rapport personnel à la croyance, les débats, les différences collectives. Les Brahmins sont exilés pour divergences religieuses : pour eux, Alpha est un roi et non un dieu. Certains groupes de Vega – dont les Omega Men – considèrent qu’Omega est la conséquence de tout et la mort. Kyle reste au départ dans une pensée impérialiste car il pense que son dieu est supérieur car il est en une personne l’alpha et à l’oméga. Cela se voit lors d’une bagarre entre Kyle et Tigorr avec des poings et des arguments religieux. Le serment des Green Lantern devient ici une prière et, emprisonné par la Citadelle, Kyle se libère par la prière. Elle est un besoin humain irrépressible dans une citation de William James qui conclut chaque chapitre. Le White Lantern offre le pendentif avec une croix reçue de sa grand-mère lors de sa confirmation pour fuir l’enfer de Vega. Comme un prêtre plongé dans la guerre, Kyle pense qu’il a été kidnappé pour « trahir ses vœux. »

La fin est très belle, amère et déstabilisante. Elle remet en cause tout projet politique révolutionnaire : Kyle jette le signe Omega et sa croix dans le sang des perdants. Le seul avenir est dans l’art : dans la dernière page, Kyle explique que le gaufrier est une prison pour protéger la réalité d’une bd sauvage. C’est la plus belle définition possible.

Barnaby Bagenda se charge du dessin dans la plupart des épisodes. Je ne connaissais rien du dessinateur avant ce livre. Il est particulièrement doué pour les paysages urbains et les expressions des visages en particulier des animaux ou des extraterrestres même s’il manque encore de précisions pour les plans moyens. Le dessin participe à la thématique religieuse en montrant Kyle dans une position de crucifixion. On trouve une scène post (ou pré) coïtale entre Kyle et la princesse assez rare dans les comics. Au fur et à mesure le mise en page s’aère – comme Kyle se libère de sa vision figée de départ ?

J’ai été charmé par la jolie matière apportée par la colorisation de Romulo Fajardo Jr. La méthode de déguisement utilisée pour passer la douane passe aussi par les couleurs. Ils sont en gris et le reste en couleur quand les autres voient des extraterrestres sous le camouflage et l’inverse quand eux se regardent. Quand Hi-Fi est aux couleurs, il apporte moins de de nuances. Toby Cypress a un style plus grossier et déformé malgré la même colorisation. 

Alors, convaincus ?

Après avoir été désarçonné par The Vision, j’aime de plus en plus Tom King même si j’ai des lacunes : j’ai à peine entamé son Batman. Il prouve ici son grand talent en tenant jusqu’au bout un récit dense avec des personnages complexes ce qui est très rare. Cette série qui semble au départ présenter un groupe de rebelles idéalistes se révèlera bien nuancée et sombre avec des départs et des disparitions. Mis à part Kyle, représentant des États-Unis, aucun personnage n’est bon ou mauvais. Même le White Lantern se trouvera fortement ébranlé dans ses certitudes à la fin du récit. L’édition par Urban permet de comprendre que tout est réfléchi comme en indépendant chez Image comics. Toujours aussi insatiable (insatisfait diront certains), je rêve désormais d’une édition en français de la série originale.

L’avis de Siegfried « Moyocoyani » Würtz : pourquoi ce n’est pas Mr. Miracle

Arrivé chez DC Comics en 2013, Tom King en devient dès 2015 un scénariste incontournable, commençant The Omega Men et The Sheriff of Babylon, préparant Batman, et The Vision chez la concurrence. Après des premiers pas plaisants, mais loin d’être incontournables, sur Grayson notamment et dans quelques publications isolées, il se cherche un style propre à l’imposer comme un scénariste singulier, et tente plusieurs voies qui deviendront des marques de fabrique, une introspection poussée des héros, une politisation de leur combat, toujours en passant par une logorrhée très nolanienne, surexplicative et pouvant être perçue comme prétentieuse dans sa volonté de paraître incomparablement lyrique et intelligente. Dans l’ensemble cela fonctionne sur moi, chez King comme chez Nolan, mais je comprends très bien ceux que cela peut rebuter, et même chez ces auteurs, j’aime quand le discours est associé à une histoire, chacun s’appuyant l’un sur l’autre et s’approfondissant l’un l’autre.

Soit The Omega Men, un projet très libre, puisque reprenant une équipe créée par Marv Wolfman et Joe Staton en 1981, qui avait eu droit à ses propres comics dès 1983, dans les pages duquel Lobo avait par exemple fait ses premiers pas. Malgré quelques apparitions épisodiques et une série limitée en 2006, cette équipe remplaçant les Green Lanterns dans le système Vega, dont l’accès est refusé aux porteurs d’anneaux, est cependant trop mineure pour que son univers s’avère réellement contraignant, et c’est un véritable reboot que l’on laisse Tom King opérer sur les 12 numéros de ses Omega Men.

Lisant cela après un run inégal, mais personnel et passionnant, sur Batman, après tant de bonnes surprises sur Vision ou l’excellent Mister Miracle, pendant l’aussi excellent Strange Adventures, on peut rétrospectivement espérer le meilleur. Or The Omega Men n’est pas le meilleur, même s’il sait être excellent sur certains points isolés, ses couvertures de Trevor Hutchison notamment. Moi qui ai l’habitude de déplorer cette fâcheuse habitude prise par les comics de demander régulièrement à des artistes extérieurs de réaliser des couvertures bien plus belles que les dessins intérieurs, dans ce qui s’apparente en partie à de la publicité mensongère, ou du moins au regrettable opportunisme consistant à faire désirer la couverture au détriment du reste, je n’en ai pas été choqué ici. D’abord parce qu’on peut trouver de la picturalité de Hutchison dans le trait de Bagenda ; ensuite parce que leur abstraction ne laisse jamais penser qu’elles diraient quoi que ce soit des dessins ; enfin et plus injustement parce qu’elles ont une personnalité tranchant tout à fait avec les conventions du comics, une prétention artistique qui fait ressortir The Omega Men, l’ambition d’être des posters plus que des couvertures, et quels posters !

Ensuite, qui aime King se délectera de son sens magistral de la séquentialité, même s’il peut, au début surtout, s’amuser un peu gratuitement d’ellipses brutales, ce qui élève encore un dessin très inégal, mais presque toujours passable à excellent. Bien sûr il cède à son amour du gaufrier, et à raison, puisqu’il en capte l’essence avec l’intelligence d’un Moore pour exprimer idéalement des idées très variées. Une très belle planche par exemple :

Et même dans la présentation de l’équipe, enfin au complet et posée après l’In-medias res assez puissant, il y a quelque chose :

Au contraire, les splash pages plus convenues font surtout ressortir le désir du dessinateur de faire ressentir quelque chose de puissant – et le relatif échec de ce désir, dès lors qu’il ne s’appuie plus sur un besoin de narrer :

Enfin, pour clore cette partie sur les qualités graphiques et narratives du titre – qui est aussi la partie sur ses qualités en général, j’en ai peur – j’ai sincèrement apprécié les conclusions à la Watchmen, citant constamment un seul auteur, le fondateur du pragmatisme et de la philosophie analytique William James (accessoirement frère de Henry James, mais ce n’est pas qu’accessoire). Un peu comme les couvertures, le procédé permet de grandir le sujet, de s’achever sur autre chose qu’un cliffhanger de comics (même si ceux de The Omega Men sont vraiment réussis, comme King sait les écrire), sur une idée extraite de notre réalité plutôt que sur une simple image parmi des centaines d’autres de la réalité diégétique, dans un décalage qui confond partiellement les deux réalités, suggérant au moins poétiquement que la philosophie de notre monde peut irradier un monde fictif.

C’est que le monde de The Omega Men, ce système Vega, revendique une certaine densité, notamment dans un mysticisme troublant tant il s’inspire directement du monothéisme chrétien, alors qu’il est relativement inhabituel de représenter d’aussi près une religion réelle, généralement plutôt une façade pour caractériser un personnage, définir rapidement ses valeurs morales, justifier quelques allusions iconographiques et des discours facilement profonds. Cette espérance puissante entre d’ailleurs directement en résonance avec le catholicisme de Kyle Rayner, que l’on voit souvent prier et portant une croix autour du coup qui symbolise son rapport changeant à la religion. Si je n’ai pas été fondamentalement sensible au recours à la religion et à ce que le comics essaye d’en dire, il m’a surpris, et en bien, puisqu’il serait difficile de se montrer tout à fait réticent à une telle ambition thématique.

En termes de sci-fi, The Omega Men est cependant un peu moyen. Nous faisant visiter plusieurs planètes, il commet le cliché de toutes les caractériser à grands traits, comme si une planète devait avoir une unique caractéristique résumable en trois mots – on a du mal à croire que des Terriens puissent imaginer ça. La société mystico-technocratique a heureusement de bons relents des Méta-Barons, qui me paraissent également avoir influencé quelques idées de design pour le décor ou des personnages, et si l’on est en terrain connu, surtout avec ce Vice-Roy tyrannique et sanguinaire, cette paresse a du sens en ce qu’elle devra être creusée par les Omega Men, et surtout par Kyle, tout au long des 12 fascicules.

Le plus gros reproche que j’aurais à adresser à The Omega Men tient à l’absence fascinante d’alchimie entre les personnages. De temps à autre, on essaye bien de nous faire croire à une relation entre deux des Omega Men, mais je n’ai jamais cru à l’amour familial supposé les réunir, à la place que chacun était supposé avoir dans le groupe auprès des autres. C’est dû en partie à une représentation qui n’est pas du tout égalitaire, alors même qu’avec 5 à 7 protagonistes et l’entièreté de 12 numéros, on aurait cru que chacun serait réellement développé. Quand l’un a soudain droit à sa longue séquence, l’absence d’un tel traitement pour les autres ne s’en fait que plus cruellement sentir, et on notera avec ironie qu’avec tous ses excès, le fort moyen Heroes in Crisis créait bien plus finement de petites synergies entre les personnages.

Que le quatrième fascicule, qui se voudrait particulièrement introspectif et explicatif, soit soudain dessiné par Cypress au lieu de Bagenda, n’aide pas bien sûr. Alors que l’on commence seulement à être installé dans cet univers narratif et graphique, la rupture créée par le style très « cartoon », volontairement grossier, de Cypress est particulièrement malvenue, surtout dans un fascicule qui devrait être à ce point essentiel à notre immersion, ou au moins à notre sentiment d’une profondeur de ce monde et de ses personnages. L’inégalité de Bagenda lui-même participe énormément au plaisir et à l’intérêt de la lecture, en nous éloignant d’un dixième fascicule très brouillon (et creusant l’écart avec ce que Gerads fera sur une idée similaire dans Mr. Miracle) et en nous aidant à adhérer à aux deux derniers fascicules, bien plus soignés.

Néanmoins, les variations que l’on a dans la foi en l’univers qui nous est exposé ne changent rien au peu de portée finale de l’intrigue. On n’en spoilera rien bien sûr, mais à force d’espérer que la simplicité de chacun des personnages donne enfin lieu à des surprises, on peut être assez découragé au terme de 12 fascicules qu’on n’en arrive que là, à une situation que l’on pouvait anticiper dès le premier, et dont on espérait qu’elle serait remise en cause pour relancer l’aventure en plein milieu plutôt que de lui apporter un point final aussi dénué de force réflexive et dramatique. Du moins ce soulagement de voir enfin arriver ce que l’on savait devoir arriver fait-il du bien, surtout quand il est aussi accompli graphiquement, notamment grâce au découpage séquentiel.

La méditation sur le Plus Grand Bien que prétendait mener King n’en apparaît que plus vide et prétentieuse, voire confuse dans sa volonté de penser la violence comme outil pour le Bien ou ennemie du Bien. Évidemment l’art peut poser des questions sans y répondre, et certains en ont même fait l’une de ses fonctions essentielles. On n’attend après tout certainement pas d’un comics qu’il nous dise comment résoudre des problèmes philosophiques qui peuvent avoir l’allure d’apories. La dernière planche constitue ainsi une jolie invitation (très méta) à penser par-delà les cases, par-delà la cage du gaufrier, par-delà le comics, mais une œuvre d’art cherchant à interroger ne doit pas juste bien formuler une fois une question, elle doit savoir bien en poser les éléments. Or je n’ai rien trouvé dans The Omega Men qui nourrisse une réelle réflexion, rien du moins qui n’aurait été aussi bien exposé en trois fascicules.

Siegfried « Moyocoyani » Würtz

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