[Keep comics alive] Batman Silence

Après les chroniques de Sonia sur Batman le culteEuropa et La légende secrète, il était temps que je me penche à mon tour sur un des héros les plus connus de DC comics. J’ai profité de l’achat récent de Batman Silence pour écrire ce texte.

Une petite présentation

Batman Silence est une série en douze épisodes écrite par Jeph Loeb Batman : un long Halloween, Superman, Nova) et dessinée par Jim Lee (X-MenWildC.A.T.S.…). Scott Williams s’est occupé de l’encrage et Alex Sinclair l’a coloriée. Absolute Batman Hush a été publié par DC Comics entre décembre 2002 et novembre 2003. L’édition que je possède est celle d’Urban Comics publié en mai 2013.

Un nouveau danger plane sur Gotham. Des incidents se multiplient et Bruce se rend compte qu’un ennemi très proche le menace mais qui est ce Silence ?

Ce comics a-t-il encore le power ?

J’ai une histoire personnelle avec Batman Silence. Avec Ultimates que j’avais emprunté à la bibliothèque, c’est la BD qui m’a fait relire des comics après une pause bien trop longue. De plus, je l’ai racheté lors de la venue de Jim Lee à Paris pour le faire signer.

Comme pour Long Halloween, une seule équipe créative réalise l’ensemble du run ce qui apporte une stabilité et une profondeur que j’apprécie souvent. Comme le dit Loeb, la série est faite pour lancer l’arrivée de Lee chez DC et c’est un succès car Silence est pour moi un chef-d’œuvre du dessin où chaque case est parfaite. Jim Lee utilise de plus grandes cases que dans WildC.A.T.S. mais son trait reste fin et très précis. Il réussit à peaufiner chaque case sans jamais que l’on ait la sensation d’une urgence – pourtant réelle. Dans l’interview des artistes, on constate qu’ils parlent beaucoup du rythme de travail. Personne ne pensait qu’un fondateur d’Image pourrait tenir le rythme mensuel. Visuellement c’est superbe mais chaque case reste également dynamique. Je ne peux que prendre le temps d’observer les détails – sur une double-page, l’ombre de Catwoman est dans l’arrière-plan. Lee déploie une très large palette de techniques qui impressionne par son talent juste à chaque fois – le passé de Bruce est raconté par des dessins à l’aquarelle en camaïeu mais il y a différentes couleurs – l’aquarelle pour les souvenirs d’Alfred est mauve par exemple. A Metropolis, les aquarelles ont des couleurs vives pour être en harmonie avec les couleurs plus chaude de la ville de Superman. Ces aquarelles ponctuent le volume dans différents épisodes – dans l’épisode neuf, ces cases expliquent les blessures anciennes de Batman. Lee réussit à rendre facilement lisibles des récits entrecroisés – tout en combattant par un dessin classique, Bruce se souvient des meurtres passés du Joker du plus ancien au plus récent par un dessin au feutre brut mais très précis. Dans ces souvenirs sanglants, Lee choisit un cadre rouge autour des cases. L’épisode huit est une explosion stylistique avec le style habituel mais aussi des cases modifiées par sang ou les aquarelles.

Des pages sont totalement bluffantes – la superbe scène dans le train au début puis à l’opéra. J’ai été impressionné par la variation d’angles différents entre les cases ce qui tend le regard qui bouge beaucoup. On voit aussi visuellement les différences de mouvement – Nightwing bouge comme un acrobate et Catwoman comme un chat alors que Batman est plus lourd et brutal. 

Non seulement les cases sont superbes mais Lee organise aussi diablement les pages. Par exemple, dans l’épisode huit, deux pages sont séparées par une ligne verticale mais elles ont un lien – Batman donne son identité à Selina alors qu’Harvey Dent se révèle au Joker. J’ai simplement regretté que les visages de Superman et de Batman se ressemblent.

Il faut aussi signaler les couleurs superbes d’Alex Sinclair qui ne se contente pas des couleurs sombres et grises habituellement utilisées à Gotham – dans l’épisode onze, le combat de nuit dans un cimetière est habilement représenté par un ciel rouge.

Silence est construit comme un mystère en douze épisodes. Le lecteur suit deux enquêtes – trouver l’argent de l’enlèvement de l’héritier et la personne qui provoque ces accidents. Batman parle peu mais explique tout en voix off, comme celle d’un enquêteur de film noir, mais aussi comme un questionnement personnel. Tel un récit policier d’Agatha Christie, des indices parsèment l’enquête. Ces indices sont ceux trouvés par Batman mais aussi visuellement par Lee. Les citations sur Robin ponctuent les dialogues entre Batman, ses alliés ou ses ennemis. On se perd heureusement parfois – une silhouette se cache derrière un panneau. Au départ, j’ai cru reconnaître le symbole de Robin mais c’était en fait un hommage à un auteur de Batman, Jerry Robinson. C’est donc aussi un récit sur la manipulation et le mensonge. Comme dans un excellent film classique hollywoodien, on est en terrain connu mais les surprises et les variations par rapport aux canons du genre ravissent. J’ai même eu l’impression que des pages sont copiées sur le film La Féline de Jacques Tourneur. Silence intègre un des meilleurs cliffhangers récents. Je me suis fait balader mais même sans le suspens ce récits d’action, plus léger que Long Halloween, et très agréable à lire. Le mystère est dissipé par un épisode d’explication comme dans les Agatha Christie.

A chaque épisode, Batman cherche qui est Silence et c’est pour cela que le récit multiplie les vilains en « guest star ». Au-delà de l’enquête, cette série est aussi un moyen pour le scénariste et le dessinateur de donner leur version des personnages principaux de Batman. Gordon est ici l’ami ou pour moi plutôt le père qui le convainc de ne pas tuer le Joker. Heureusement, Loeb ne présente pas systématiquement un nouvel ennemi ou allié par épisode mais il s’adapte au récit. Par exemple, dans l’épisode neuf, Batman pense que c’est Ra’s Al Guhl. Il part le combattre dans un désert mais, en parallèle, Catwoman lutte contre Lady Shiva à Gotham. Loeb s’amuse avec Huntress qui est confondue avec Batgirl. Il en profite pour lancer une pique sur la nouvelle Batgirl. Dans l’épisode sept, trois cases sont un hommage à Barbara Gordon, la première Batgirl. La nostalgie de Loeb se manifeste par une aquarelle où elle se tourne vers nous, comme si elle était sur le départ et regrettait le changement. Comme Huntress est la version plus dure de Batgirl, ses ennemis sont ici vulgaires – « tu vas voir où je vais te mettre mon bâton ». Ses interventions ponctuelles m’ont donné envie d’en lire plus sur ce personnage que je ne connais absolument pas. Dans l’épisode quatre, poursuivant une piste, Bruce arrive à Métropolis – ville de lumière moderne face à la Gotham sombre gothique. Comme Talia Ra’s dirige Lexcorps et Ivy a hypnotisé Superman, on découvre les ennemis hommes et femmes de chacun des deux héros. On voit même Krypto, le super chien. Nightwing a une nouvelle relation avec son père adoptif. Il trouve les mots justes d’un collaborateur qui n’est plus un enfant mais un adulte qui cherche à aider ou donne son avis. Tim Drake arrive très tardivement. Hélas, il est toujours comparé aux anciens Robins. Silence est seul alors que Batman est très entouré. Cette série m’a fait prendre conscience que Batman n’est pas une série individuelle.

Progressivement, voyant que Batman est fragilisé, ses ennemis deviennent plus violents et entreprenants. Dent a récupéré son visage et ses esprits. Dans l’épisode six, Harley Quinn a un costume et un humour proche de la série animée. Elle est assez drôle – pour elle, Catwoman est « la doublure lumière de Robin » et un Grosminet. Je n’ai pas compris pourquoi l’épouvantail intervient ? Était-il utilisé par Silence pour manipuler les vilains ?

Le volume commence par un bonus de deux pages sur les origines de Batman. Ce moment est aussi un bilan de vie pour Bruce, rongé par de nombreux regrets. Bruce compare sa vie à celle de Superman. En voyant le couple formé par Superman et Lois, Bruce se demande s’il peut être avec Selina. Bruce quitte Selina car il a un sens supérieur de son devoir et il est incapable de faire confiance. Batman blesse Selina qui veut l’empêcher de tuer le Joker. Superman refuse de tuer, il est fondamentalement bon alors que Batman pense être mauvais. Cette série est très reliée au passé. Dans le premier épisode, le chevalier noir libère un enfant innocent habillé comme un élève de collège privé alors que dans le deuxième épisode on en apprend plus sur l’enfance de Bruce. Il a été sauvé par un ami d’école, Thomas Elliott. Peu après la disparition des parents de Bruce, les parents du docteur Thomas Elliott sont morts dans un accident de voiture. Dans l’épisode six, il se souvient de son père, fan d’opéra, et, comme dans un opéra, souvent tragique, l’épisode se termine par la mort du médecin. Hors de lui après la mort de son ami d’enfance, il est prêt à tout pour remplir sa mission. Dans l’épisode douze, Loeb explique où Harold, un ancien assistant, avait disparu. Même les techniques d’attaque de Silence sont des souvenirs du passé.

L’édition très complète d’Urban propose de nombreux bonus avant et après le récit principal. On trouve un recueil de croquis et de commissions mais aussi des pages de dessin qui permettent la comparaison entre l’esquisse et les crayonnés. Jim Lee y commente les différences. J’ai apprécié l’interview entre l’éditeur de DC, le scénariste et le dessinateur mais le plus intéressant pour moi ont été les commentaires de Lee sur chaque épisode car ils permettent de comprendre sa méthode de création. Ce texte m’a poussé à parcourir à nouveau le livre pour voir les nombreux easter eggs – blagues ou citations visuelles qui parsèment voire structurent le récit. Ce dessinateur adore inventer des marques mais pas seulement. Il imagine tout une histoire pour ces compagnies et les réutilise – un soda fictif et une marque de pizza sont aussi présents dans sa série Divine Right. D’ailleurs, des personnages de cette série et de WildC.A.T.S. apparaissent dans l’opéra. On comprend alors qu’il est un maniaque du détail et qu’il a une vraie passion pour ses personnages. Je ne l’ai rencontré que quelques secondes mais ce texte m’a beaucoup ému car on retrouve le bon gars qui pense à ses collaborateurs ou ses voisins en notant leurs noms sur ses cases – cet esprit me semble très californien comme le montrait très bien Vengeurs de la côte ouest. On comprend aussi que le dessin et les allusions sont un moyen pour l’artiste d’exprimer ses sentiments de manière très cachée. Le prénom ou le visage de sa femme sont présents dans presque chaque épisode. Pour le combat dans le cimetière, les noms sur les pierres tombales ont aussi un sens – comme la tombe de Gene Grey pour Jean Grey . Lee est même un grand malade – lors du combat de Batman et le Joker dans une ruelle sombre, les tags ne servent pas juste de décors mais ce sont des noms de créateurs de Batman. Cependant, pour que le récit reste spatialement logique, le dessinateur doit reprendre les mêmes tags dans plusieurs cases pour conserver la logique géographique. Par ces tags, on voit que ces easter eggs ne sont pas juste des clins d’œil gratuits mais qu’ils sont totalement en lien avec le thème de l’hommage de Loeb

Alors, verdict ?

Silence est ma définition d’un très grand récit fun. C’est un hommage au comics classique, il est agréable à lire mais le scénario ne prend jamais le lecteur pour un idiot. Ce récit d’enquête est haletant. J’en ai longuement parlé mais c’est aussi une claque visuelle énorme d’un de mes dessinateurs préféré. Enfin, cette galerie d’ennemis et des proches de Batman est sans doute un bon moyen pour un nouveau lecteur de découvrir ce monde.

Thomas Savidan

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