[review] Smile Killer/Killer Smile : le sourire ravageur de Lemire et Sorrentino

J’admire énormément le travail d’Andrea Sorrentino. J’aime à répéter qu’il est, avec Mitch Gerads, l’artiste le plus talentueux de sa génération. Mais comme tous les grands artistes, il a ses forces, en l’occurrence les représentations psychédéliques/oniriques/torturées, et ses faiblesses, en l’occurrence… le reste. Faiblesses naturellement accentuées par un style trop marqué pour qu’elles ne sautent pas aux yeux, quand celles d’autres artistes peuvent mieux passer. 

Il avait ainsi été judicieusement employé dans Secret Empire pour dessiner le puissant septième fascicule, quand dans Green Arrow Lemire commettait l’erreur de lui faire dessiner des dialogues et des bagarres urbaines, deux types de scènes juste capables de faire ressortir une dureté inutile du trait ou d’ajouter mille couches de maniérisme à ce qui est au fond parfaitement direct. Mais voilà qu’il retrouve Lemire avec un projet taillé pour lui (et avec les couleurs de l’exceptionnelle Jordie Bellaire), deux courts opus publiés dans le Black Label (donc garantissant une liberté artistique très étendue)… sur le Joker : Killer Smile et Smile Killer, l’occasion rêvée d’être plus égal encore que dans Gideon Falls

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

De fait, la partie graphique est sans aucun doute ce qui rend ces récits marquants, renforçant la dimension proprement horrifique de l’histoire, sinon très convenue, d’un Joker tentant de rendre son psy fou. L’originalité n’est pas dans le sujet, mais dans la manière très vive dont il est traité et dans la représentation de cette déchéance mentale, où les divers effets de style sorrentiniens expriment parfaitement le décalage avec un réel normalement rassurant.

Au point que l’on excuse volontiers le sentiment de redite, à la fois d’autres histoires du Joker (en particulier Killing Joke, avec le même délire du bad day, et bien sûr d’origin stories de Harley), plus généralement d’autres histoires de psychopathes internés (coucou Hannibal) et d’autres histoires de Lemire, moins synthétiques et moins crues que Killer Smile. En y ajoutant la terrifiante et splendide histoire pour enfants qui accompagne l’histoire principale, le comics est bien avant tout un kiff visuel, jouant sur le plaisir de retrouver une petite histoire horrifique sur le Joker comme on en manque parfois, quitte à rejoindre la longue liste de Lemire moyens.

Aussi est-il bien moins évident d’excuser le court Batman : Smile Killer, où Bruce est à son tour interné, apprenant de ses médecins que Batman n’a jamais existé que dans son imagination… Oui, exactement comme dans le récent Last Knight on Earth de Snyder, qui avait le double-mérite de gérer astucieusement ce postulat et d’enchaîner avec tout à fait autre chose, et qui citait déjà explicitement une histoire courte de Bryan Talbot (dans Legends of the Dark Knight 39), ou comme dans le run Moon Knight… de Jeff Lemire, déjà colorisé par Bellaire

Ce Smile Killer en copie le premier fascicule, point de départ d’un arc puis d’un run jouant très judicieusement d’un point de départ stéréotypé, mais préfère quant à lui nous laisser paresseusement face à un « The End ? » après quelques planches. Je ne suis pas toujours certain d’apprécier les scénaristes qui se répètent pour tenter de faire un tout petit peu mieux à chaque fois (et Lemire est un excellent exemple de scénariste obsédé), mais alors quand on se répète à ce point et aussi évidemment moins bien

Alors, convaincus ?

Prises ensemble ou même séparément, les deux histoires ne sont pas des incontournables, ni en matière de comics, ni en matière de comics de 2020 ou en matière de comics sur le Joker. Elles offrent cependant un regard optimiste sur la liberté laissée aux créateurs du Black Label, véritable havre de paix au moment-même où l’après-King est sur les titres Batman l’occasion d’un retour au « comics pour vendre des jouets ». En outre, voilà au moins un récit horrifique témoignant dans une certaine mesure de ce que la figure du Joker peut encore inspirer d’intéressant, un rappel salutaire au moment où la Joker War et, pire encore, l’album Joker 80 ans et ses 100 pages d’histoires inédites, semblent clamer l’exact contraire.

Siegfried « Moyocoyani » Würtz

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