[review] Cinq ans

Alors que Delcourt publie l’ensemble des récits de Terry Moore, voici le temps de la sortie d’un crossover magistral qui réunit tous les personnages du « Terryverse ». De Katchoo à Rachel en passant par Sam ou Julie, elles sont toutes là les femmes de Terry pour tenter de sauver le monde. Embarquons pour une course contre la monde afin d’éviter la fin du monde.

Un résumé pour la route

Cinq ans est un titre scénarisé et illustré par Terry Moore publié en France en 2020 par Delcourt.

Depuis toujours, les hommes pratiquent la course aux armements pour pouvoir détruire leurs semblables avant qu’ils ne le fassent eux-mêmes. Depuis l’invention de la bombe atomique, les protagonistes savent que le premier qui déclenchera les hostilités sera à l’origine de la fin de l’humanité. Et pourtant, l’équilibre de la Terreur créé par le règne de l’atome ne suffit pas aux complexes militaro-industriels qui cherchent à inventer l’arme ultime : la bombe PHI qui, par une réaction en chaîne détruira les particules d’hydrogène et donc… la vie. Il reste à peine cinq ans pour empêcher l’inéluctable.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Cinq ans est un crossover qui marque l’aboutissement du Terryverse, l’univers créé par Terry Moore, un monde dans lequel les héroïnes féminines se taillent la part du lion. Dans ce récit pré-apocalyptique, l’auteur rassemble tous ses personnages et les réunit pour sauver le monde, rien que ça ! On retrouve donc côte à côte Katchoo et Francine, le couple phare de Strangers in Paradise entourées de leurs enfants, Sam, la jeune militaire traumatisée de Motor Girl et son gorille imaginaire, Julie, le personnage principal d’Echo, Rachel et Zoé le duo de choc de Rachel Rising ou encore Samantha. On le comprend vite, les femmes se taillent la part du lion dans cette histoire et ce n’est pas pour me déplaire. Elles vivent entre elles, dans un monde intergénérationnel d’entraide et de bienveillance. Les hommes, eux, représentent avant tout le complexe militaire, le manque de vision à long terme et la volonté de puissance sans conscience. Pas de jaloux, l’homme occidental est aussi inconscient que celui de l’Est et ils lancent la course effrénée à la création d’une arme ultime capable de supprimer l’hydrogène et donc la vie. Outre les questions métaphysiques et éthiques que cela pose, on peut se demander comment et pourquoi l’homme est capable de risquer la fin de toute vie sur Terre uniquement pour prouver sa supériorité à l’adversaire. On aimerait que le propos de Terry Moore soit caricatural mais il n’est que justesse et sa vision noire de l’humanité ne fait que dépeindre une vérité. Alors que le paradis est sous nos yeux, l’homme cherche à en faire un enfer.

Pourtant, cette noirceur et ce pessimisme voisinent avec l’espoir. Terry Moore conserve foi mais sa foi semble résider dans la gente féminine. Consciente de la proximité de l’Apocalypse, Katchoo et ses comparses sont prêtes à tout sacrifier pour protéger leur famille et, au delà, la vie. A une idéologie mortifère, à la fourberie, elles opposent la force de la vie, l’abnégation et le courage. Pourtant, Terry Moore est loin de voir ses héroïnes comme des personnages fleur bleue et loin de lui l’idée d’opposer la brutalité masculine à une quelconque douceur féminine. Zoé découpe des gens sans aucun scrupule et le groupe de femmes est prêt à sacrifier quelques existences pour sauver l’humanité entière. Bien que toutes dotées d’un caractère fort, les femmes du Terryverse se reconnaissent à leur sens du devoir et leur solidarité. Elles ne sont pas toujours d’accord et se heurtent parfois les unes aux autres mais elle savent mettre leurs petits différends de côté pour que leur cause puisse vaincre. Terry Moore montre l’importance et la force de la sororité par delà les nationalités. C’est ce qui permet au groupe de s’en sortir. Est-ce un message que l’auteur souhaite délivrer aux femmes ? Vous serez plus fortes par votre alliance : les nationalités, les différences créées par les hommes peuvent être sublimées et dépassées pour le bien commun, si les femmes s’unissent, rien ne peut les arrêter.

Cinq ans est très représentatif du travail de Terry Moore. On y retrouve sa dénonciation d’un monde guidé par les militaires et par l’orgueil de l’homme qui se pense plus puissant que la Nature au risque de mettre sa propre existence en péril. Il montre aussi l’insouciance de l’humanité alors que les signaux alarmants sont déjà présents et connus comme en témoignent la présence d’isotopes néfastes dans l’air que nous respirons ou l’eau que nous buvons. Le mal s’infiltre, né de la folie des hommes, mais aucun risque ne fait reculer leur folie meurtrière. On sent beaucoup de mélancolie dans l’écriture de Terry Moore, conscient de la fragilité de la vie. Mais, le lecteur regagne un peu d’optimisme quand il voit évoluer ce groupe de femmes extraordinaires. Attention, il ne s’agit pas réellement de super-héroïnes, elles ne portent pas de costume et sont parfois très abîmées par la vie. Terry Moore aime les femmes et il n’en fait pas des personnages insipides. Bien qu’usées, traumatisées, fatiguées, elles savent se relever pour, à leur niveau, tenter de sauver ce qui peut encore l’être. C’est assez rare de se trouver dans ce type d’écriture qui peut évoquer un univers extrêmement violent, désespéré avec autant de douceur et de délicatesse, ce qui se ressent autant dans l’écriture que dans le trait de l’auteur, un trait tout en rondeur et en finesse, même dans les scène les plus gores. Tout en paradoxe, Terry Moore livre un crossover intelligent qui fait la part belle à chaque personnage sans qu’aucune ne vole la vedette à une autre et alterne entre la douceur et le traumatisme le plus profond.

Alors, convaincus ?

Même si je ne suis pas une très grande spécialiste du Terryverse, ce titre m’a énormément plu par les thématiques abordées et la manière de les traiter. C’est assez difficile de décrire la finesse de l’écriture de Terry Moore, il arrive à faire ressentir ses personnages au lecteur, on les sent palpiter en soi, ces femmes nous parlent réellement, ce qui provoque un sentiment assez étrange à la lecture de ses récits. Cinq ans semble en être la quintessence et reprend les éléments phares du Terryverse. Angoisse, empathie, désespoir et rédemption défileront sous vos yeux. La fin ouverte laisse presque espérer une suite et on se prend à adresser une sorte de prière à Terry Moore : s’il vous plait, donnez-nous encore un peu à voir ces aventurières dans un prochain crossover.

Sonia Dollinger

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