[review] These Savage Shores

Vampires, démons, voilà déjà des ingrédients intéressants qui donnent envie d’ouvrir These Savage Shores. Cependant, à côté de ces personnages tout droit sortis d’un film d’horreur, ce nouveau volume paru chez Hi Comics nous emmène dans un endroit inhabituel pour un lecteur de comics, les Indes. En route pour un voyage mystique sur la route de la soie.

Un résumé pour la route

The Savage Shores est un titre scénarisé par Ram V tandis que le dessin est confié au jeune artiste indien Sumit Kumar et la couleur à Vittorio Astone. A l’origine, le titre est publié aux Etats-Unis chez Vault Comics. En France, c’est l’éditeur Hi Comics qui déniche cette petite pépite en 2020.

Alain Pierrefont est un vampire un peu trop sûr de lui et qui maîtrise mal ses pulsions, ce qui lui vaut d’être pourchassé et blessé en plein coeur de Londres. Impossible pour lui de rester dans la capitale britannique où son existence et celle de ses semblables est menacée. Il est donc envoyé aux Indes sur un navire de la Compagnie des Indes afin de lui permettre de retrouver un peu de sérénité et de se faire oublier. Pourtant, tout n’est pas si simple et les contrées lointaines ne sont pas le meilleur des refuges.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

The Savage Shores démarre de manière assez classique. Nous sommes à Londres dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Symbole de la décadence d’une classe sociale privilégiée et déliquescente, Alain Pierrefont, un vampire, se montre un peu trop sûr de lui et se fait prendre aux côtés d’une de ses victimes. Il parvient de justesse à échapper à la mort mais paie son imprudence de l’exil. Son destin est finalement celui de nombreux jeunes gens de bonne famille un peu dépravés qu’on envoie dans les colonies américaines ou aux Indes orientales. Le pluriel indique un territoire plus important que l’Inde actuelle puisqu’il comprend notamment le Bangladesh et le Pakistan. Alain Pierrefont est accueilli sur place par un officier britannique. Et c’est là que l’histoire, qui pourrait passer jusque là pour une banale histoire vampirique, rejoint la grande histoire de la colonisation des Indes débutée au XVIIe siècle. On est très loin de Londres et des Carpates, décors habituels dans lesquels évoluent les vampires et cela fait du bien de changer d’ambiance : pas de vampire victorien qui dévore des jeunes filles en dentelles ici. C’est ce qui fait tout l’intérêt du récit : le vampire représente l’Anglais colonisateur qui vient sucer le sang indien et imposer sa façon de vivre tout en pillant les ressources économiques locales.

Ce récit, formidablement bien écrit, avec une grande poésie malgré la violence de certains combats, est totalement passionnant pour les amateurs d’Histoire. Il est très peu souvent question des enjeux de la colonisation des Indes orientales où, pourtant, les puissances occidentales se pressent pour jouir des richesses locales. L’histoire se déroule en 1766, juste après la Guerre de Sept Ans, totalement occultée dans nos livres d’histoire et qui a pourtant bouleversé les équilibres. La France n’a conservé que cinq comptoirs en Inde (Pondichéry, Yanaon, Carical, Mahé et Chandernagor) tandis que l’Empire britannique étend son emprise grâce aux rivalités locales qui lui permettent de s’allier à certains potentats locaux qui pensent y avoir un intérêt. Tous ces enjeux sont parfaitement bien restitués dans ce titre qui est un bijou de comics géopolitique. Ces enjeux de première importance sont restitués avec un style élégant, poétique parfois et détaillé par Ram V qui mêle la vision européenne brutale et colonisatrice et les contes où se côtoient les démons et les humains. Cette opposition entre un monde poétique, où triomphe l’imaginaire et un monde pragmatique assoiffé de conquête est intéressante : le démon n’est pas celui qu’on croit, le plus effrayant est bien l’humain, celui qui porte un uniforme ou qui trahit les siens pour une illusoire portion de pouvoir. Faut-il se muer en monstre sanguinaire pour finir par protéger les siens ? A quel prix peut-on conserver sa terre et son honneur ? Ram V est loin d’un manichéisme qui aurait gâché son propos, on sent qu’il manie avec une grande subtilité les enjeux géopolitiques qui régissent les relations entre la compagnie des Indes orientales et les princes locaux. Le récit est d’ailleurs ponctué de rapports envoyés par les militaires britanniques au Comité du secret, se rapprochant de journaux de marche, permettant au lecteur de s’immerger dans les éléments historiques.

Si le scénario est l’écriture de Ram V sont déjà extrêmement convaincants, ils sont en outre magistralement servis par le style graphique de Sumit Kumar dont le trait est aussi élégant que l’écriture de son comparse. Son trait est fin et il apporte beaucoup de soin aux détails architecturaux ou aux costumes qui sont réellement somptueux. La finesse n’exclut pas la violence et les scènes de combat sont d’une grande vigueur. La colorisation de Vittorio Astone colle parfaitement à l’ambiance : on perçoit la moiteur et la chaleur des territoires indiens, on a parfois presque l’impression de sentir l’odeur des épices tellement dessin et couleur sont d’une grande précision.

Alors, convaincus ?

En cinq chapitres, These Savage Shores parvient à nous faire découvrir ou redécouvrir un pan entier de l’histoire du XVIIIe siècle, une histoire marquée par l’expansion coloniale, par la violence et les calculs géostratégiques. Outre le caractère historique passionnant, l’ouvrage est également à lire absolument pour son aspect poétique où les créatures démoniaques évoluent aux côtés des humains, le pire n’étant pas celui qu’on pense. Enfin, si vous voulez régaler vos yeux, vous ne pouvez pas passer à côté du trait majestueux et élégant de Sumit Kumar auquel on souhaite une grande carrière. Hi Comics a trouvé avec These Savage Shores un titre de très grande tenue, digne d’être mis entre les mains des amateurs de bande dessinée et de celles et ceux qui aiment les récits historiques. Ce titre est un incontournable à mes yeux.

Sonia Dollinger

3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. YRADON - YourReadingsAreDoomed...OrNot dit :

    Qu’est-ce que j’ai pu aimé ce titre !! Et ce qui est cool c’est qu’il cartonne alors que Skyward pas du tt! Et c’est bien dommage car c’est génial également !! 😁

    Aimé par 1 personne

    1. Oui, je suis triste pour Skyward parce que c’est aussi un super titre, j’espère vraiment qu’il trouvera son public également

      Aimé par 1 personne

    2. YRADON - YourReadingsAreDoomed...OrNot dit :

      Il n’y a plus qu’un tome pr le premier cycle et ça serait dommage de rater le reste. C’est un peu comme pr les TMNT !! 😁

      Aimé par 1 personne

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