Fredric, William et l’Amazone : deux super-psys sur le divan

S’il se vante, je l’abaisse ;

s’il s’abaisse, je le vante ;

et le contredis toujours,

jusqu’à ce qu’il comprenne

qu’il est un monstre incompréhensible.

Blaise Pascal, Pensées.

L’une des parties que j’ai préféré écrire dans mon Qui est le chevalier noir ? concernait le psychiatre Fredric Wertham, souvent considéré comme le plus grand super-vilain de l’histoire des comics pour l’efficacité de sa croisade contre le medium dans les années 1940 et 1950, et qu’il m’avait passionné d’essayer de comprendre. C’est que ses prises de position paraissent évidemment d’un ridicule puritain et réactionnaire… alors que ce disciple de Freud cultivait parallèlement un admirable progressisme, s’investissant par exemple énormément dans une clinique pour les adolescents défavorisés afro-américains qu’il avait fondée à Harlem.

Bien sûr le succès monstre du comics dans les années 1940 devait susciter des réactions radicales, et bien sûr l’histoire a entièrement donné raison à William Moulton Marston, le psychologue ayant créé et longuement scénarisé Wonder Woman, défenseur ardent des bénéfices de la bande dessinée pour la formation de l’enfant. Or de même que Wertham avait sa part solaire, Marston avait sa part sombre, trop peu montrée dans le pourtant très joli biopic Professor Marston and the Wonder Woman diffusé en 2017.

Quel ne furent pas mon étonnement et ma joie d’apprendre la parution de la bande dessinée Fredric, William et l’Amazone, scénarisée par pas moins que Jean-Marc Lainé, l’un des plus éminents chercheurs sur le comics, scénariste, traducteur (Kingdom Come, les Hellblazer d’Azzarello, Terreur Sainte…) et auteur entre autres du séminal Nos Années Strange et du remarquable Frank Miller : Urbaine Tragédie, probablement le premier essai que j’aie lu sur les comics, et auquel on peut assurément imputer en partie ma vie actuelle !

Dessiné par Thierry Olivier, publié par Comix Buro (désormais un label de Glénat), Fredric, William et l’Amazone a précisément pour ambition de raconter les débuts du comics sous les regards de ces deux médecins de l’esprit, souvent croisés intellectuellement (notamment sur le personnage de Wonder Woman et l’influence de la bande dessinée), mais jamais physiquement.

Bien sûr la démarche peut laisser dubitatif : il s’agit après tout, pendant 85 planches, de narrer deux parcours parallèles, n’évoluant pas tout à fait dans les mêmes sphères, aux étapes très différentes, et de faire émerger aussi bien une histoire qu’une réflexion de cette non-confrontation. Un scepticisme vite éteint par la maturité évidente du projet, Lainé et Olivier étant les premiers conscients des écueils à éviter.

Fredric, William et l’Amazone est découpé en quatre chapitres

Le premier, recouvrant la période 1922-1935, s’intitule « Sigmund Freud », et commence avec l’arrivée du Bavarois Wertham aux États-Unis pendant que Marston échoue à faire reconnaître la légitimité juridique de son détecteur de mensonges.

Le deuxième chapitre, s’étalant de 1935 à 1940, est intitulé « Albert Fish », du nom du tueur en série cannibale homonyme qui traumatise Wertham au cours de ses auditions en tant qu’expert juridique en psychanalyse, et lui fait voir d’un mauvais œil tout ce qui peut susciter la violence dans la société, à commencer par les comics. Marston fait le constat inverse en découvrant leur impact positif sur la jeunesse, et se fait remarquer chez National Periodics (les futurs DC Comics) par son article « Don’t laugh at the comics » dans The Family Circle.

1940-1945 est bien sûr le chapitre « Adolf Hitler » de l’ouvrage, qui narre cependant l’étape la plus importante des deux parcours, la création progressive de la super-héroïne Wonder Woman pendant que Wertham interroge des enfants en difficulté sur leurs lectures, et commence sa croisade médiatique contre la dangerosité des comics, alors même que la fin de la guerre met fin au premier âge d’or super-héroïque…

Enfin, le chapitre « Joseph McCarthy » (1947-1956) est celui où la société prend la pleine mesure du « massacre culturel des les innocents » (selon la célèbre formule du journaliste Sterling North en 1940) réalisé par les comics et réagit : pendant que Marston décède (en 1947) et que son épouse est dépossédée de l’écriture de Wonder Woman au profit de Robert Kanigher, Wertham achève Seduction of the Innocent et témoigne devant une commission sénatoriale en faveur d’une censure forte des comics (1954).

On le sait, ses attaques connaissent un écho public très favorable, mais le gouvernement refuse d’établir un code de régulation (au contraire du Canada ou de la France) en préférant exiger de l’industrie qu’elle s’auto-régule, à la manière de ce que le code Hays infligeait au cinéma. Et en effet, sans doute par peur d’un changement d’avis, la sévérité du Comics Code va largement lisser la production des comics et l’élaguer de tout ce qui dépasse, en particulier des crime et horror comics… Les auteurs tiennent tout de même à achever le volume sur une note positive, en teasant le retour des super-héros avec le Flash en 1959 et en qualifiant joliment cette fin du volume de début d’une nouvelle ère.

Fredric, William et l’Amazone dresse ainsi un passionnant panorama de tout un pan de l’histoire du comics, mais peine à traiter ses deux protagonistes à égalité, sans même parler de la mort de l’un bien avant le climax du parcours de l’autre, l’un quittant trop vite le tableau tandis que le second n’a droit à aucun épilogue. C’est que Wertham a eu un impact bien plus visible sur cette histoire, tandis que sa mauvaise réputation rendait plus intéressante une approche empathique, par exemple en s’attardant sur l’horreur qu’il ressent face à la violence (orale et visuelle) à laquelle toute la société états-unienne semble le confronter, dans la rue et sur les étals, représentée dans des cases rouges qui tranchent bien sûr avec le noir & blanc caractérisant le reste de l’album.

Il était bien entendu très intéressant d’adopter une approche contraire pour dépeindre Marston. Alors qu’il jouit d’une assez grande popularité dans l’imaginaire collectif pour l’ouverture morale que semble dénoter le trouple dans lequel il vivait, sa pratique du BDSM, sa défense des comics et la création de Wonder Woman comme symbole de l’émancipation féminine, Lainé et Olivier n’hésitent pas à en faire un tyran domestique, imposant sa maîtresse à son épouse, utilisant leur travail au profit de son ascension médiatique, les manipulant émotionnellement, en insistant finalement assez peu sur son implication créative comme consultant puis auteur de Wonder Woman. 

Le dessin d’Olivier, qui m’évoque un peu Backderf ou Crumb (notamment sur American Splendor) favorise cette distanciation, entre l’absence de couleurs et les visages hiératiques et crispés des personnages. Il suffit d’ailleurs de voir les tentatives de colorisation de planches dans le « pensum » final pour comprendre pourquoi les auteurs y ont renoncé : on perdait beaucoup en expressivité à accorder un peu de chaleur au tout, alors que la froideur générale apporte une originalité assez saisissante, presque perturbante, et force à s’attarder sur les dessins plutôt que de passer rapidement sur les couleurs.

Cela n’empêchait pas d’appréhender le travail de Marston dans toute sa richesse. Si l’on évoque l’article « Don’t laugh at the comics », peut-être qu’en citer quelques paragraphes aurait par exemple permis de mieux approcher son auteur, de le comprendre plus intérieurement et intellectuellement, y compris dans ses ambiguïtés, quand il apparaît (presque) exclusivement comme un opportuniste.

Le plus curieux est à mon avis… que Wertham a consacré des pages de sa Séduction des Innocents à Wonder Woman, mais qu’il n’en est jamais question. Placer l’Amazone dans le titre, et sur la couverture sa silhouette derrière un Wertham intrigué et effrayé, n’invitait-il justement à étudier les deux médecins par rapport à elle ? Même si, pour des questions de droits, il n’était pas permis de reproduire de planches de comics ou d’extraits de livres, on perd une opportunité d’analyse en or, et c’est d’autant plus dommage qu’elle était bien sûr très attendue.

Après tout, Wertham observait très justement que les nombreux emprisonnements de Wonder Woman semblaient relever du BDSM, belle occasion de mentionner les pratiques du trouple marstonien, tandis qu’il concluait assez bêtement à son lesbianisme, belle occasion de montrer ses limites. Le titre Le Lasso de Vérité, un temps envisagé, aurait peut-être mieux convenu, en conservant la symbolique liée à l’Amazone mais pour en faire une métaphore de l’exploration de Wertham et Marston plutôt qu’un semblant de promesse d’un véritable traitement de Wonder Woman au croisement de leurs méditations sur les pouvoirs du comics…

On pourrait regretter enfin que FredricWilliam et l’Amazone se repose un peu trop sur le postliminaire de l’histoire pour donner des informations qui auraient pu figurer dans l’histoire elle-même. Bien sûr, il est extrêmement stimulant de voir quelques croquis, d’entendre Jean-Marc Lainé parler de sa motivation à travailler sur ce sujet et de ses réflexions sur la manière de le mener, mentionner les clins d’œil et commenter une bonne bibliographie indicative… 

Bon, quand il donne un numéro de page, ce n’est jamais exact, sans doute parce qu’il cite le numéro des planches et que les références n’ont pas été ajustées au moment de la pagination de la maquette finale, regrettable quand on nous indique précisément une référence à Born Again ou Fantastic Four… et que cette précision nous trompe. Enfin, c’est une légère maladresse éditoriale qui n’enlève rien à la richesse d’un arrière-propos remplissant son objectif : faire sentir à quel point le projet compte pour Jean-Marc Lainé et apporter un complément d’informations au lecteur capable de lui faire apprécier mieux encore le livre qu’il tient entre les mains.

Mais qu’il est étrange d’apprendre là la fermeture d’EC Comics à cause du Comics Code (donc en partie à cause de Wertham, et en tout cas un fait tout à fait pertinent avec les obsessions du psychiatre), ou les nombreuses tricheries ayant abouti à Seduction of the Innocent (changement de l’âge des enfants interrogés, fusion de témoignages d’enfants différents ou scission d’un même témoignage entre deux enfants, transformation des titres cités, images extraites de leur contexte, toujours dans le sens de la démonstration), alors même que les entretiens apparaissent dans l’album ! J’oserais croire qu’il paraît évident, une fois la lecture proprement dite achevée, de se plonger dans ce qui la suit, surtout dans une postface aussi aérée et imagée, mais l’est-ce tant que cela ?

D’autant (il me semble) qu’on parle là d’éléments ayant parfaitement leur place dans l’histoire plutôt qu’après, non par souci d’exhaustivité – je ne demande par exemple même pas que l’on évoque la défense ardente des fanzines par Wertham dans les années 1970, comme une manière tardive de s’excuser du mal fait à la culture populaire : il fallait faire des choix par souci d’unité et d’équilibre –, seulement parce que cela l’aurait enrichie au lieu de créer des lacunes.

Fredric, William et l’Amazone n’est pas un essai. C’est une évocation du comics états-unien pendant les années 1930 à 1950 par le biais de deux personnalités qui ont très diversement influé sur ses mutations. L’objectif est ainsi historique (comprendre des faits) mais aussi humain (appréhender deux personnalités complexes), une double-dimension qui enrichit considérablement le propos parce qu’elle lui apporte de la personnalité. 

Jean-Marc Lainé et Thierry Olivier se livrent en effet presque à une psychanalyse de deux psys, avec ce que cela peut révéler des thérapeutes aussi bien que des patients. Bien mieux qu’après un ouvrage impersonnel de vulgarisation, l’invitation à continuer par soi-même d’approfondir et d’appréhender le sujet sous d’autres facettes n’en est que plus forte.

En complément, n’hésitez pas à consulter la très intéressante interview des deux auteurs par Aliénor Drake de Batman Legend !

Siegfried « Moyocoyani » Würtz

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