[review] Tortues Ninja Classics (tome 1)

Un résumé pour la route

Écrire sur les comics c’est certes parfois critiquer mais c’est le plus souvent déclarer son amour tout en essayant de comprendre pourquoi on est si touché par ces êtres de papiers. Mon exemple typique ce sont les tortues ninja. Sonia vous a déjà transmis sa flamme pour les épisodes récents et moi-même sur les débuts de la relance. Ainsi lorsqu’Hi comics a édité la série d’origine, j’ai couru chercher le livre pour découvrir si les racines de notre passion étaient aussi bonnes que les fleurs récentes.

Ce premier tome des Tortues Ninja Classics regroupe les épisodes de trente-cinq pages 1 à 7 de Teenage Mutant Ninja Turtles publiés toutes les douze semaines entre mai 1984 et mai 1986 ainsi que la mini-série Raphaël. Ils sont scénarisés et dessinés en commun par Kevin Eastman et Peter Laird. Ils ont été publiés en indépendant à l’époque puis cette compilation est sortie aux États-Unis en 2011 chez IDW et en octobre 2019 en France par Hi comics.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Avec les notes passionnantes de fin d’épisode, on pénètre l’intimité des créateurs tel une petite souris (ou une tortue ici). Kevin Eastman et Peter Laird créent ce projet sur un coup de tête pour s’amuser. Ils se lancent dans l’auto-édition pour un one shot sans y croire. Ils mettent cinq mois pour dessiner ce long premier épisode et, manquant d’argent, ils économisent chaque page. Les premières cases posent tout de suite l’ambiance. De nuit, des tortues attaquent des truands qui croient faire face à des hommes en costume. Les dialogues lors des combats font penser aux films de kung-fu. J’ai été surpris par les images assez sanglants. On est très loin du dessin animé : les tortues tuent les truands. Sans couleur, on ne distingue les tortues que par les armes et les spécialités en arts martiaux. Leonardo y est le narrateur et présente sa famille. Les tortues sont des adolescents en construction et leur mission doit faire d’eux des hommes mais des différences apparaissent : Donnie est le spécialiste de technologie et Raphaël le leader. Rentrant dans les égouts, ils rejoignent leur tuteur Splinter qui décrit son passé à ses disciples. Animal domestique, il a appris les techniques en observant son maître Hamato Yoshi. Celui-ci est en rivalité amoureuse avec Oraku Nagi qu’il a tué pour avoir frappé son amoureuse. Il a choisi de fuir aux États-Unis mais le frère cadet de son rival, Oroku Saki, vient venger et tuer le couple. Les auteurs se sont renseignés sur la culture japonaise (le nom est placé avant le prénom). Cet épisode est aussi voulu comme un hommage au Daredevil de Miller. En effet, l’origine accidentelle des tortues et du rat rappelle celle du héros aveugle : après un accident de camion, les animaux sont aspergés de produit chimique.

Ce premier épisode est encore brouillon. Les péripéties sont très rapides : le grand ennemi Shredder est battu en un épisode. Par les notes, on découvre qu’une séance de vaisselle a permis de créer ce méchant armé d’une râpe à fromage. C’est au fil des pages que la série s’impose. Les tortues deviennent des justiciers classiques ensuite et s’opposent à un méchant archétypal, Stockman créateur d’un robot tueur de rat. April son assistante arrive aussi dans la série même si elle est encore très effacée. J’ai été passionné de voir des auteurs apprendre tout en créant. Ils passent plus de temps à faire les épisodes – dix semaines – car ils créent des scénarios plus complexes et réussissent des dessins plus détaillés. Les auteurs reprennent le plus souvent possible une structure à la Kirby qu’ils adorent : l’épisode débute par une image en pleine page pour introduire l’action puis double page pour plonger dedans. L’action de plus en plus mise en avant est réussie. Les personnages se multiplient aussi. Casey arrive dans la mini-série. Il joue tellement au gros dur qu’il en devient lourd : son appartement est tapissé de photos de filles en maillot de bain et il regarde simultanément quatre séries policières télévisées débiles. Cela lui tombe envie d’être un justicier. C’est Casey qui montre à Raphaël sa limite morale face aux malfaiteurs. La tortue refuse de les tabasser et les deux héros se battent. Le combat se finit en match nul et par une scène d’amitié comme dans L’homme tranquille de John Ford. La série naît quand les artistes relient les ennemis et oblige les auteurs à compléter le récit des origines : les tortues et le sérum viennent de l’entreprise IRTC. Cette entreprise cache une conspiration d’extraterrestres échoués sur Terre depuis vingt ans. Ces extraterrestres infiltrés au milieu des humains m’ont évoqué le film Invasion Los Angeles de John Carpenter. Bloqués sur Terre, ils se déguisent en humains et ont accumulé une fortune pour créer un immeuble adapté à leur besoin. Contrairement à la série actuelle, ce ne sont pas des méchants malgré leur laideur de façade. En effet, leur corps humain n’est qu’une peau qu’ils reposent comme un manteau et en dessous ce sont en grande partie des robots. 

Les scénaristes ne se privent d’aucun plaisir sans se prendre la tête – car le succès leur permet – et ce plaisir est communicatif. Fans de Star Wars, ils envoient les tortues dans l’espace. On découvre le Fugitoïde Myrmimon, un robot convoité à la fois par le général Blanque et les tricératons, des pirates intergalactiques ressemblant à des dinosaures. Les tortues mènent une attaque commando au pistolet laser puis se retrouvent dans un combat télévisé de gladiateurs où les commentateurs demandent d’insister sur les gros plans et les ralentis les plus gores tout en faisant des publicités pour la cire à corne. Il reste des maladresses touchantes. Dans l’épisode trois, la poursuite en voiture paraît figée et multiplie les coïncidences ridicules. Il s’agissait d’un challenge de créer la plus longue course-poursuite des comics.

Lire ce comics ancien est un merveilleux voyage dans le temps. Cette série décrit un New York aujourd’hui disparu. Ces ghettos urbains représentés avec des maisons délabrées, des sex shops et des fast foods ont été nettoyés dans les années 1990 et sont devenus des zones bourgeoises. Des remarques sur Richard Petty et l’Agence tous risques dans les dialogues sont une autre marque du temps. On hume également le parfum de l’époque dans le dessin comme le design du gang très punks. Une case d’un homme regardant de l’autre côté de la rue au téléobjectif semble copiée de Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock. On voit aussi ses références dans les livres dans le repaire : le Cerebus de Dave Sim, Stupid War pour se moquer de Secret Wars, DuneShakespeare… Le bord irrégulier des cases copie Frank Miller et on voit dans l’appartement de Casey une affiche de son Ronin. Ils cherchent à créer des doubles pages avec un effet 3D à la Jack Kirby.

Les fans de la série contemporaine peuvent être déstabilisés par les dessins au feutre en noir et blanc mais j’ai été totalement conquis. On sent le papier et la photocopieuse du comics indépendant. Dans l’épisode quatre, de belles scènes de combat sur les toits contre le clan foot mettent en avant les mouvements et les armes ninja. Le rendu des matières est particulier mais j’ai été intéressés par cet encrage ressemblant à un tag. Cette matière a aussi des avantages : Kang paraît plus gélatineux. Les formes souvent carrées s’adaptent bien aux animaux mais moins pour les expressions humaines. Splinter et les tortues font plus inquiétants que mignons. Par le cadrage, les artistes arrivent à rendre de petits robotisés angoissants. Le dessin et la mise en page progressent au cours du livre : l’encrage plus fin – peut-être en abandonnant le marqueur pour un feutre plus fin. 

Alors, convaincus ?

Avec cette découverte, j’ai été contaminé par le virus ninja. Certes, les thèmes ne sont pas originaux mais c’est tellement amusant à lire épisode par épisode. Les auteurs ne cessent de chercher à se dépasser. Le dessin qui m’a déstabilisé au début m’a beaucoup plus ensuite. Ce style brut change des dessins courants et cela fait du bien. Cette plongée dans les années 1980 a aussi été un vrai bonheur. De plus, comme l’histoire se clôt en fin de volume, vous pouvez profiter d’une histoire complète.

Thomas Savidan

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