[review] New Mutants de Bill Sienkiewicz et de Chris Claremont

Depuis l’adolescence, j’ai une tendresse pour cette équipe et c’est avec joie que j’ai appris que Panini allait publier le run de Bill Sienkiewicz et de Chris Claremont mais je me suis mis un peu tard à la lecture. Après le premier volume de l’intégraleComicsHaveThePower poursuit l’exploration de la première série dérivée de X-Men.

Un résumé pour la route

NM_1Ce Marvel Icons rassemble les épisodes 18 à 38 de la série New Mutants publiés par Marvel aux États-Unis entre 1984 et 1986. Ils ont été publiés en France dans la revue Titans mais largement censurés. Ce volume publié en mars 2018 se concentre sur les épisodes dessinés ou encrés par Bill Sienkiewicz (Daredevil lien, Elektra). Même si je comprends le choix de centrer sur le dessinateur, je regrette qu’il manque les épisodes à Asgard déterminants dans la vie de l’équipe.

Il y a plusieurs mois, les X-Men ont disparu dans l’espace mais tout le monde les croit morts. Désemparé, Xavier songe à tout abandonner mais le hasard le pousse à créer une équipe de jeunes mutants. Ce sont les New Mutants. L’institut doit leur apprendre à maîtriser leurs dons mais elle leur permet aussi de former une équipe et une bande d’amis.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Dès la première page, j’ai été scotché par la superbe image de cauchemar – Danielle Moonstar dans son lit voit ses draps se confondre progressivement avec un ours. A nos yeux habitués au numérique, le dessin de Sienkiewicz est aussi très physique. On voit le crayon – la courbe rouge sur le visage de Magma. Ces innovations graphiques peuvent paraître naïves aujourd’hui mais pour moi c’est superbe. Sienkiewicz arrive à être réaliste sans multiplier les traits. L’alternance des visages ultra précis et d’autres éléments inachevés est impressionnant– Solar, devenu un monstre, est un bloc d’encre noire avec des cercles pour les yeux et des rectangles pour les dents, comme si un enfant les dessinait. Il contraste avec une position et un visage très réaliste de Moira. Ses démons font penser à un dessin de Basquiat alors que l’esprit de Légion, un bloc rectangulaire des cristaux colorés, est proche de Kandinsky. L’artiste a une manière très originale de montrer la technologie – des blocs noirs et des lignes jaunes avec des soleils aux deux mains dans la superbe image de Magnus attaquant Warlock. Ces expérimentations s’étendent à la mise en page avec des cases gribouillées à la main pour montrer la perte de repères. Dans l’épisode 19, le lecteur suit l’action mais on voit aussi une carte aérienne avec des taches noires où l’ours étend son emprise. Je dois avouer que son style n’est pas évident au premier abord. Dans l’épisode 26, il se concentre sur ce qui lui plait ou sur l’action alors que le reste est parfois très vide – le paysage de l’île de Muir. Le run sur Legion est aussi parfait thématiquement et visuellement pour le dessinateur qui se lance dans le collage.

Pour l’épisode 32, Steve Leialoha remplace Sienkiewicz mais il reste à l’encrage et influe sur le style : des angles pointus affirmés, des paysages réduits à leur plus simple expression contrastant avec le réalisme des visages. J’ai beaucoup aimé le combat entre le roi d’ombre et Xavier vu de l’extérieur – en deux cases sans aucune parole, on voit juste le roi qui tombe. Bien que la mise en page permette une lecture agréable lors des combats le dessinateur perd en subtilité en évoquant des références visuelles simplistes (Iliyana qui se montre douce par une robe bleue). Claremont travaille vraiment en duo et chacun se pousse vers le haut… ou vers le bas. Sans Bill Sienkiewicz, on retrouve un ton paternaliste sans le gothique du dessinateur. Mary Wilshire retrouve le réalisme dans l’épisode 35. L’organisation des planches est aussi différente – des cases plus grandes. L’épisode est inégal mais j’ai aimé certaines cases – l’image en clair-obscur de Bobby à genoux dans les vestiaires mangeant des cookies mais en pleurs. Est-ce grâce à l’encrage ou au dessin ? On a l’impression avec ces deux dessinateurs d’être dans une école avec les élèves comme à la Renaissance.

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Le texte est relativement long malgré peu de cases par page et se prête bien à la lecture par épisode, j’ai donc décidé à partir du deuxième épisode de ne lire qu’un épisode par jour pour prolonger le plaisir. Claremont forme un vrai duo avec le dessinateur et, lors d’un run du dessinateur assez long, son style change. Ce livre m’a vraiment questionné sur la liberté du dessinateur. Sienkiewicz transforme un groupe d’ados qui se cherche en une série sur les peurs et les pulsions des adolescents. Le scénariste sait parfois être très direct comme le montre la tentative de viol contre Dani. J’ai même été surpris que le sexe soit si visible – comme les tenues très sado-maso années 1980 des reines du Club des Damnés qui sont encore plus explicites que dans les X-Men tout en montrant moins de chair. Le scénariste adapte l’histoire au style de Bill en écrivant plusieurs récits d’horreur – des démons, un lieu public assiégé, les souvenirs de Rachel sur la destruction de l’institut Xavier, des possessions… On découvre les noirs desseins qui se cachent au cœur des ados. Certaines cases sont même de la méta-fiction car les mutants savent être dans un récit d’attaque d’hôpital. On sent chez Claremont le fan de cinéma hollywoodien classique et peut-être du peplum. Cependant, le dessin ne vise pas la copie d’un film mais cherche à immerger le lecteur – dans une case, on voit des crocs puis les cris dominent toutes une case mais on n’a jamais vu la bête.

J’ai retrouvé avec plaisir le style de Claremont. Il ne lâche jamais un personnage ou un lieu – les deux indiens rencontrés au début travaillent désormais à l’école. Les différentes lignes narratives se mêlent et il n’hésite pas à réaliser tout un épisode de transition où l’action est limitée. Dans l’esprit de Légion, le scénariste arrive très bien à faire suivre différents groupes qui ne savent pas où est l’autre. Il prend le temps de poser les enjeux – Solar devient la cape et Rahne l’épée mais cela prend trois épisodes. Claremont sait distiller des indices sur des histoires plus longues. Dès l’épisode 19, l’armure d’Ilyana commence à apparaître. Ce n’est que quelques cases mais on sent une construction sur le long terme. Amara habituée aux magiciennes lui fait plus confiance. Le scénariste donne une vision très moraliste du nightclub dirigé par Karma. Cet antre du mal très luxueux rassemble des personnes qui se pressent pour danser et oublier la réalité.

Comme dans l’intégrale, la question de la puberté est encore présente. Sous la pression et par peur de l’échec, Rocket plafonne avec son pouvoir et donc son corps en puberté – « Je comprends dans ma tête. Le souci est de faire passer l’information à mon corps. ». Ces ados perdent souvent le contrôle de son esprit – Kitty par Karma, Magick par le Beyonder. Des conflits naissent entre eux par l’impulsivité de la jeunesse comme Roberto. Les flirts entre ados perdurent mais ils ne sont pas au centre du récit – Doug aime Amara qui ne s’en rend pas compte. Mais, lors de la soirée pyjama entre filles de l’épisode 21, les dessins rendent cette innocente fête inquiétante – une ombre qui rentre dans l’école, les lycéennes qui partagent entre elles les rumeurs sur l’institut. On retrouve en fin de volume l’ambiance d’un internat avec fâcheries entre élèves et les changements dans les vestiaires comme dans Riverdale. Les Nouveaux mutants ne cherchent jamais les ennuis mais ces enfants sont souvent victimes et passifs comme pour l’enlèvement de Magma et Da Costa dans l’épisode 29.

Ces jeunes adultes veulent être à la hauteur. Dans les premiers épisodes, Danielle veut être au niveau de son héritage mais aussi de sa fonction de chef d’équipe. La relation avec les parents est souvent problématique. Danielle a perdu les seins, Warlock risque d’être tué par son père. Rahne n’arrive pas à s’émanciper de sa culture familiale car elle considère toujours Diablo comme un démon. Xavier est un père de substitution de ces ados – il critique le t-shirt très échancré de Sam. Ce moralisateur est plus intéressant quand il parle de lui. On découvre aussi la première manifestation des pouvoirs de Xavier. Il était entouré de noirceur à l’époque. Il faut attendre le numéro 32 pour que l’équipe soit au complet et sans adulte. Cependant, ils n’arrivent pas à réussir l’attaque du QG de Karma sans l’aide d’un adulte – ici Tornade. Cette série est pourtant bien meilleure sans adulte.

Dani, dépassée par son nouveau pouvoir de Walkyrie, se découvre une face sombre à combattre comme Ilyana. Magma manipulée par le roi est hyper puissante avec un pouvoir très visuel. Dommage que l’on ne l’aie pas vue davantage. Bobby maîtrisant désormais ses pouvoirs refuse d’être un X-Man et veut rentrer. Ses repères sont brisés par sa rencontre avec le Beyonder. 

Cependant, à la première lecteur, Magick est celle qui m’a le plus intéressé. Elle parle de ses collègues comme des gamins. Mais, elle est en fait dépassée par ses pouvoirs. Ce paradoxe est passionnant. Sûre d’elle dans les limbes où elle est la reine et une sorcière puissante, elle contrôle encore mal sa téléportation à longue distance provoquant un voyage dans le temps et reste un enfant qui s’effondre de fatigue après un sort. Cette sorcière est si puissante qu’elle en devient odieuse et méchante – elle force Rahne à subir un sortilège. Le Beyonder veut instaurer l’ordre et Magick devient son apôtre. Il révèle Darchylde, la part démoniaque de Magick. Honteuse, elle a fui dans les limbes avec Rachel, Kitty, Sam et Dazzler. Elle doit reprendre sa part d’ombre pour sauver ses amies et donc s’accepter telle qu’elle est.

L’équipe grandit dans l’épisode 21 avec l’arrivée de Warlock. Objectivement c’est un personnage béta mais je l’adorais. Ce naïf qui ne comprend rien au passé des Nouveaux Mutants est peut-être un moyen d’accrocher le nouveau lecteur. Il prend progressivement plus de place. Comme un enfant, Warlock réclame vengeance face au Beyonder car il n’a pas encore compris le concept de justice. De plus, il correspond bien au style brut de Sienkiewicz. Ce personnage permet au dessinateur de montrer des références visuelles – il se transforme en Snoopy pour réconforter Rahne. Il est choqué de voir que Ilyana a tué les X-Men dans les limbes. Douglas Ramsey revient et est le premier à réussir à communiquer avec Warlock. On sent déjà une relation forte entre eux. Ces adolescents sont ambivalents. Karma devenue énorme a subi un changement radical et très sombre. Le dessin révèle progressivement son corps devenu une masse de chair répugnante qu’une armée de serviteurs gave et qui accumule les déchets devant elle.  Son visage hargneux réclamant vengeance est encore plus sombre. Elle organise non seulement des combats clandestins à mort entre mutants mais elle fait en plus du chantage aux riches spectateurs après. Elle use de son pouvoir avec perversion en brisant des couples.

Certaines histoires paraissent modernes comme la critique de la conquête européenne de l’Amérique. Pour lutter contre le démon indien, il faut arriver dans un territoire pur sans intervention des européens. A l’inverse, le Club des damnés, présenté comme un club réactionnaire vit dans un passé idéalisé et recomposé par le costume. Les New Mutants sont certes une équipe largement blanche – sauf Solar – mais majoritairement féminine. Certains épisodes sont aussi marqués par l’époque – des allusions à Star WarsMagnum…  Légion est israélien et a une personnalité parlant arabe. Ce n’est pas juste un aspect psychologique – Légion est un schizophrène dont les pouvoirs reflètent la maladie – mais aussi politique. Ses pouvoirs sont apparus après une attaque terroriste à Paris. Sa mère est la plus vindicative car l’attentat a changé son fils. Ce serait la faute de l’arabe ? Selon moi, tout ce run était qu’une métaphore du conflit entre Israël et ses voisins mais sans manichéisme – un arabe veut soigner David et a renié la haine. De plus, ses multiples personnages permettent au scénariste de jouer sur les styles narratifs – un aventurier baroudeur mais raciste comme dans les films hollywoodiens, un enfant cynique, un arabe en colère.

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New Mutants n’est pas une série secondaire – la simple version ado des X-Men. Je ne me souvenais pas de liens si fort avec la série principale. Le pouvoir de Malicia a un rôle pour aider Roberto et Rahne. Cette technique pour inciter à lire les deux séries est non seulement maligne mais bien intégrée dans le scénario. En effet, Claremont profite d’une série supplémentaire pour développer son univers cohérent immense – le retour Rachel et on comprend comment l’astéroïde M a été détruit, comment Sélène est rentrée au Club des damnés. L’humanisation de Magnéto commence ici par sa relation avec Forrester et les cauchemars liés à son passé. Par deux pages en parallèle, on voit la naissance d’un amour entre Magnéto et Forrester et les souvenirs d’un échec avec Xavier et Gabrielle Haller. Claremont a-t-il, dès ces épisodes, prévu d’en faire le directeur des New Mutants ? La reconstruction morale de Magnéto s’achève quand Xavier blessé par le Beyonder lui confie la garde des X-Men et donc la direction de l’équipe junior. Ce nouveau professeur les teste sans ménagement dans la salle des dangers. Est-ce pour les connaître comme il le dit ou pour montrer sa force ? L’agression dont est victime Dani permet de montrer la façade dure de Magnéto mais aussi sa volonté inébranlable de protéger ces ados. On retrouve aussi des proches des X-Men. Dazzler devenue choriste chez Lila Cheney a vu sa carrière s’effondrer à cause de la haine des mutants. Elle a même été une gladiatrice. Mais, malgré la proposition du Beyonder, elle n’est pas prête à perdre son âme pour la gloire. Le scénariste dénonce la starification car la lumière de Dazzler est une drogue pour le spectateur ébloui par tant de beauté. Étrangement ce sont parfois les personnages extérieurs aux Nouveaux Mutants qui sont le plus développés : Cape, Légion, Dazzler. Sans pouvoir, l’Épée reste altruiste mais la Cape bégaye et devient égoïste. Il est rongé par la noirceur et s’en veut d’avoir tué un ami.  Sa peur le conduit à l’égoïsme mais le contrôle de sa peur lui apporte un réconfort. Ce duo follement amoureux malgré leurs différences sont des personnages trop peu mis en avant dans l’univers Marvel, je trouve. 

Dans l’épisode 37, Beyonder tue tous les Nouveaux Mutants et efface leur existence de l’esprit de tous leurs proches. Cette fin très sombre est haletante pour une lecture mensuelle. Le mois suivant la célèbre couverture d’Arthur Adams indique la résurrection de toute l’équipe. Par un monologue de Dani, on apprend que le Beyonder les a ressuscités avec le souvenir de cette mort mais où cela s’est passé ? L’épisode commence très fort par un cauchemar de Magnéto qui rêve des Nouveaux Mutants alors qu’ils n’existent pourtant pas. Ils retournent se coucher dans leur tombe. La Reine blanche lui offre son aide pour guérir les Nouveaux Mutants traumatisés. Tous ses élèves ont régressé au niveau de départ. Magnéto comme ses élèves est en plein doute : sont-ils au niveau ?

Alors, convaincus ?

J’ai tout d’abord été subjugué par la splendeur du dessin de Bill Sienkiewicz. Ce volume est aussi une preuve du génie de Chris Claremont avec un enchevêtrement de lignes narratives et une finesse des personnages. J’ai en particulier apprécié les runs sur les parents de Mirage et sur Légion. La fin du dernier épisode est frustrant. Ne trouvant de solution, Magnéto ferme l’école et Nouveaux Mutants vont dans l’école des Hellions d’Emma Frost. Espérons que je puisse lire la suite dans l’intégrale.

Thomas Savidan

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