[review] Nemesis (tome 1)

Lors notre interview, Laurent Lerner, le directeur de Delirium avait évoqué la sortie prochaine d’un titre de science-fiction anticlérical. Forcément, cela m’a intrigué. Nemesis, puisque c’est de cette série qu’il s’agit, étant sorti m’a poussé à partir en croisade pour vous vanter sa grandeur.

Un résumé pour la route

Nemesis_1Nemesis le sorcier, les Hérésies complètes est le premier volume d’une intégrale à venir sorti en septembre 2019 par Delirium. Ce tome regroupe les épisodes 167 à 406 publiés dans 2000 AD, la revue anglaise de référence, entre juillet 1980 et février 1985 ainsi les Annuals 1981 et 1983. L’ensemble est écrit par Pat Mills (La Grande Guerre de Charlie, Judge Dredd). Les dessins sont de Kevin O’Neil (La ligue des Gentlemen extraordinaires, Marshal Law), Jesús Redondo (Tharg’s Future Shocks, Time Twisters), Bryan Talbot (Tharg’s Future Shocks, Batman).

Dans le futur, la planète Termight est au centre d’un empire car des tunnels la traversant sont la voie de transport la plus efficace vers un trou noir qui permet d’aller et donc de diriger mille mondes. Torquemada est le chef de la police de ce réseau mais aussi celui d’une Église. En effet, la religion n’a cessé d’étendre son emprise pour finir par diriger l’État. Le grand Inquisiteur doit faire face à une rébellion dont le leader charismatique Nemesis ne cesse de contester son autorité par des actes médiatiques et libertaires.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Comme pour toute bonne série, le méchant est passionnant. Mills s’est inspiré d’un professeur de son école privée fier de ses sévices et en fait une caricature. Torquemada est hypocrite : dès le premier épisode, il se sauve plutôt que d’aider un enfant. Parlant des autres comme des roturiers, il est méprisant… à l’image de l’aristocratie anglaise. Il fait toujours passer l’idéologie en premier comme lorsqu’il condamne le frère Behell à être dévoré dans la fosse aux aliens. Il conduit un traîneau totalement délirant qui ressemble à une gondole pointue avec un gyrophare. Après sa mort, Torquemada devient un esprit omniscient comme Dieu ou Big Brother dans 1984. Il s’empare ensuite de différents corps pour continuer à vivre. Un épisode explique l’origine de ce groupe religieux, les terminators : Terra était parfaite avant de subir une attaque alien qui forçat les indigènes à se réfugier dans les profondeurs. Jeune adulte, Torquemada a voulu mener une croisade des enfants puis crée les terminators pour éliminer tous les aliens. Par racisme et intolérance, ils ont envahi les autres planètes pour poursuivre leur purification. Ces fanatiques ont transformé la peur de l’autre en religion. Ils s’opposent à la science provoquant la déchéance de la civilisation. En effet depuis l’âge perdu de la science, les connaissances se sont perdues. Pour Mills, une société fermée se sclérose. L’auteur se place contre les humains et défend des étrangers. O’Neil montre leur violence par une image forte des chevaliers au masque grimaçant massacrant des extra-terrestres. La série est aussi anticolonialiste comme le prouve les galions stellaires des terminators. On découvre d’autres inquisiteurs comme la touchante histoire de Frère Gogol – allusion à l’écrivain russe. Ce bourreau découvre par les transformations de son corps qu’il est une mandragore (mi-alien et mi-humain). L’oncle de Nemesis, tel Frankenstein, est un sorcier qui recherche l’origine de la vie. Des vierges de guerre donnent aux terminators méritants le baiser de vie. On visite la bibliothèque des frères enlumineurs gardant les manuscrits sous clef. Ces livres mentent en exagérant la violence des aliens.

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Les terminators combattent Némésis qui dirige la résistance. Il est pendant plusieurs épisodes invisible caché dans son vaisseau et ne prononce que le mot credo. Patt Mills le dote progressivement d’une panoplie de chevalier : un vaisseau, une armure puis une épée. Il a même un animal de compagnie facétieux, Grobbendonk puis un robot serviteur maladroit. Son armure dissimule son corps d’extra-terrestre : il est un homme à tête de chien et pattes de cheval. Son museau à la même forme que son vaisseau. Celui-ci vit en symbiose avec lui. Par son épée ressemblant à Excalibur, le héros est plus proche de la mythologie que de la science-fiction. Un autre chevalier s’appelle d’ailleurs Richard cœur de dragon. Après la mort de sa mère, Nemesis a été élevé par ses ennemis, thème très présent dans les contes. Revenant sur sa planète natale Gandarvar, le lecteur observe la vie privée du résistant. Il est marié. Les femelles, des centaures avec un visage d’oiseau, se battent pour lui car elles sont plus fortes. Lors des relations intimes, Nemesis monte son épouse Magna comme un cavalier sur un cheval. Il n’est pas seul mais dirige un réseau de résistance. Ces extraterrestres persécutés ont souvent des noms russes : Vladivostok, Pouchkine… Est-ce par exotisme ou Mills a-t-il une influence communiste ? Cette résistance propose un contre-modèle positif face aux terminators. La Cabale, une assemblée décide face à la dictature des terminators. Nemesis envoie les terminators faits prisonnier sur une planète sous la surveillance d’araignées géantes. Ils sont là-bas « déprogrammés. » Rééduqués, les humains oublient la peur et retournent à la vie sauvage dans un paradis biblique. Némésis croit donc en une paix possible alors que Torquemada veut une guerre totale.

La série Nemesis est née en réaction à la censure d’un œuvre précédente et sous l’influence de la revue française Métal Hurlant. Au départ, Pat Mills voulait créer un univers jetable. Comme un tube rock, les artistes n’avaient pas de concept préétabli mais ils improvisent au fur et à mesure sans se soucier de la logique. Le premier épisode est d’ailleurs inspiré par le tube pop rock Going Underground des Jam puis d’une compilation anglaise de hard. Cela se sent car on est projeté à pleine vitesse dans une voiture spatiale avec eux et on les voit découvrir la piste au fur et à mesure des épisodes. Au fur et à mesure les épisodes se connectent entre eux comme un long run sur la fuite des prisonniers. Cette série a dérouté certains lecteurs et les scénaristes ont écouté les critiques mais, grâce au succès, les auteurs vont encore plus loin. J’ai l’impression que Patt Mills s’adapte au dessinateur. Parfois le dessin précède le récit et Mills doit donner un sens aux visions d’O’Neil. Avec l’arrivée de Jesús Redondo, le récit part totalement ailleurs. De la science-fiction et du Moyen âge, on passe à Conan le Barbare. Les terminators utilisent beaucoup moins de technologie mais combattent avec des dragons et des araignées intelligentes. Avec le retour d’O’Neil, Mills prend l’apport précédent pour aller encore ailleurs. Tous ces tournants scénaristiques sont passionnants à suivre.

Le début peut dérouter le lecteur habitué à Marvel et DC. Les épisodes quatre à six provoquent obligatoirement des répétitions et ils sont en noir et blanc comme la plupart des séries de 2000AD. Cependant, au bout de quelques épisodes, on s’habitue à ce rythme de lecture différent grâce à la qualité fantastique de la série. En effet, l’univers créé par les artistes est unique. La planète de Termight offre un cadre très original avec des tuyaux, des tunnels, des autoroutes dans tous les sens. J’ai été très heureux d’y perdre mes repères. Par une idée extrêmement actuelle, la communication et les flux sont au centre du pouvoir de l’empire et donc des actions de Nemesis bien que les habitants en souffrent : « je sens venir ma dix-neuvième dépression nerveuse. » Dans la Mer de neutrons, des visages et des parties de corps sont mélangés à l’eau et cherchent à attraper des surfers car des voyageurs ont été plongés pour l’éternité dans cette mer après un accident. On voyage ensuite une planète autour d’un arbre, un monde steampunk…

Pat Mills fait de la série une charge anticléricale. Dès le premier épisode, la religion est omniprésente des deux côtés. Torquemada, l’inquisiteur est obnubilé par le respect de la règle. Nemesis, au départ, a aussi son credo – règle principale de l’Église catholique mis en prière – et on le remercie comme un dieu : « Nemesis soit loué. » Pat Mills utilise sa culture religieuse d’élève dans une école catholique comme le montre le recours à un vocabulaire ecclésiastique : inquisiteur, credo, chapitre… Derrière la foi, la religion est surtout un pouvoir. L’humour est aussi très réussi. On apprend que Torquemada doit donner une conférence sur la souffrance dans la torture moderne. Ensuite, il refuse de répondre au téléphone car il est en pleine torture. Des résistants ressemblent à d’amusants trolls facétieux qui tuent en s’excusant. Les blagues visuelles se font plus nombreuses par la suite comme le robot avec la marque Ford. Les terminators ayant détourné les robots de leur usage civil pour en faire des armes, l’un y prend plaisir, devenant un psychopathe sadique.

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Nemesis n’est pas seulement une série politique avec des personnages forts mais aussi une série d’action aux nombreuses péripéties comme le premier épisode qui est une course-poursuite. Je me suis aussi beaucoup amusé pendant un long combat entre Nemesis et les différentes incarnations zombie de Torquemada puis le siège d’un arbre-ville par des machines géantes. Mills profite de cette série pour faire ce qu’il veut. Il sort dans plusieurs épisodes de la science-fiction pour plonger le lecteur dans un film d’horreur à la Hammer. Après un combat aérien, le vaisseau de Torquemada tombe dans le village très médiévalisant : un forgeron mais il fabrique des robots. La foule décide de pendre Nemesis mais sa mort provoque une malédiction. Némésis est un démon qui ne peut mourir. Plus loin, le commandant de la troupe qui assiège sir Evric signe un pacte avec Nemesis pour devenir riche, courageux et jeune comme avec le diable. Certains passages peuvent être visuellement étranges mais le récit de fond classique. Une sorcière échoue en amour. Elle veut tuer la princesse pour récupérer un prince charmant. C’est un conte de fée mais chez des extraterrestres disgracieux, ce qui change tout. On bascule dans le steampunk lors de l’invasion du peuple Goth. Les habitants de cette planète ont intercepté un message de la terre en 1920 et ont copié le style : le spatioport Wells, le crime du fantôme à Whitechapel, un train avec le Crystal palace en guise de wagon… Nemesis reconstitue sur cette planète une compagnie de robots mercenaires qui combattent pour Termight dans un univers partagé avec ABC Warriors.

Kevin O’Neil a un dessin très précis et réalise de très beaux visages humains. Au milieu du volume, une superbe danse macabre ouvre une période d’apogée visuelle. De pleines pages splendides se succèdent avec je pense des copies de peintures sans pouvoir les identifiées. Le siège de l’arbre Yggdrasill donne lieu à des pages magnifiques. La base des inquisiteurs ce sont deux corps gigantesques au milieu d’un tunnel. Le design du casque de Torquemada est inspiré des capuches du KKK. Le design des personnages et des véhicules est très original en mélangeant des éléments humanoïdes, animaux et mécaniques. Un aigle est en fait un avion proche du concorde. Le dessin montre aussi la charge contre la religion ancienne. Dans une pleine page, O’Neil crée un cadre comme une enluminure mais ce sont des images de corps souffrant par la torture. Chaque muscle des terminators est détaillé pour les rendre odieux. Jesús Redondo arrive dans le livre deux. J’ai moins apprécié son style avec un encrage plus épais et un dessin plus brut. J’ai été content de retrouver O’Neil assez vite. L’édition est, comme toujours avec Delirium, irréprochable. Le livre est superbe avec une couverture imitant un livre ancien avec un dos rond et un signet. A l’intérieur, le sommaire est précis et lisible, les différents récits sont séparés en livres. La préface du scénariste Pat Mills est instructive.

Alors, convaincus ?

Nemesis est une magnifique série tant visuellement que pour l’histoire. Cette attaque contre la religion est prenante par les rebondissements et touchante par les personnages complexes. Elle montre aussi comment un scénariste part de quelques pages, ajoute des idées dans plusieurs épisodes de lancement puis organise l’ensemble dans une saga passionnante. C’est une lecture dense prévue par épisode et je ne conseille pas forcément de le lire tout d’un coup. Mais par elle, j’ai plongé dans l’univers 2000AD. J’ai hâte d’en découvrir plus et j’attends vos conseils.

Thomas Savidan

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