[Keep Comics alive] Les débuts d’Image Comics : DV8

Notre cycle sur les débuts d’image comics se poursuit. Comme je l’ai dit dans l’article sur Darkness, j’ai très vite dérogé à mon principe de départ – ne pas acheter de nouveaux comics mais seulement relire ceux que j’avais aimés à leur parution. J’ai en effet trouvé un lot incluant une série que je n’avais jamais lue, DV8. Après Wildstorm, WildCATS et Wetworks, c’est donc mon troisième article sur la maison d’édition de Jim Lee.

Une petite présentation

DV8_1DV8 est une série dérivée de la très populaire Gen13. Elle est surtout écrite par Warren Ellis (Black Summer, The Wildstorm, Transmetropolitan) et dessinée principalement par Humberto Ramos (The Superior Spider-Man, Champions, Crimson). A partir de l’épisode sept, les dialogues sont de Shon Bury. Je possède l’intégralité des épisodes traduits en français soit les douze premiers épisodes. Ils ont été publiés par Image comics aux États-Unis à partir d’août 1996. Ils arrivent en France avec Semic en septembre 1997.

Un groupe d’adolescents, issus d’expériences génétiques sur plusieurs générations opérées par l’armée, travaille pour les Opération internationales – IO, sorte de S.H.I.E.L.D. chez Wildstorm. Cependant, leur chef est chassé de cette agence. Elle conserve son équipe afin de mener des opérations les plus lucratives possibles.

Ce comics a-t-il le Power ?

L’introduction des personnages est bien faite – pour rentrer dans leur nouvelle base, il faut passer par une serrure à reconnaissance vocale et donc révéler son nom et son identité. Chacun explique ensuite son pouvoir lors de la première attaque :

  • Copycat a un pouvoir mental qui force les autres à se tuer
  • Powerhaus dynamise ses muscles avec les émotions des autres
  • Bliss apporte du plaisir ou de la souffrance par toucher. Elle est une nymphomane meurtrière.

Certains personnages semblent le négatif de Gen13 :

  • Frosbite absorbe la chaleur et renvoie des jets d’énergie comme une version négative de Burnout
  • Evo se transforme en loup et son style fait de lui la version négative de Grunge
  • Sublime manipule la densité. Voulant être le leader du groupe, elle m’a fait penser à Fairchild

DV8, comme la plupart des équipes Wildstorm, me semble très militaire et même liée à l’armée – comme Wetworks ou Stormwatch. L’équipe est dirigée – manipulée – par Threshold et sa sœur Ivana qui avaient pourchassé Gen13 au début de la série. DV8 est plus une expérience qu’un projet. Chaque héros a un numéro de cobaye. Ivana les a sortis d’une île pour étudier les interactions des surhumains avec les hommes normaux.

L’équipe se démarque très rapidement de Gen13 par la noirceur de ces ados. Après avoir vu Kids, le film de Larry Clark, Jim Lee et Brandon Choi veulent créer une nouvelle équipe d’adolescents mais plus sombres que Gen13. Ils confient donc à Warren Ellis le soin de mettre en œuvre ce projet. Le nom – mais aussi le symbole pour lecteurs avertis – indique également cette idée car DV8 est une abréviation de déviant. Cela se poursuit par l’ouverture à froid dès les premières cases – dans un hôpital psychiatrique, une femme en rouge traumatisée est entourée de peluches qu’elle déchire.

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Quelques cases sur le ghetto du Bronx avec un gars qui se pique montrent une volonté d’évoquer une réalité crue et douloureuse. Dès le premier épisode, j’ai été perturbé par cette version trash et punk de Wildstorm. Avec l’argent donné par Ivana, chacun sort faire la fête à sa manière – Bliss ramène un mec, Powerhaus va dans un club de striptease, Frosbite mineur finit dans un bar pour se saouler, Evo choisit un squat de rock, Copycat danse dans un club mais ses personnalités multiples créent des soucis. Plus sage, Sublime est en hélicoptère au-dessus de New York. En intervenant dans une secte millénariste de genactifs, ils découvrent que ces dangereux psychopathes devaient devenir les nouveaux membres de leur équipe. Ils sont si dangereux que les DV8 préfèrent les tuer. Ce voyage était voulu par Ivana pour les tester. L’humour noir d’Ellis est comme souvent présent par le truchement de Sideways Bob le gardien d’immeuble dérangé qui demande aux nouveaux locataires d’embrasser une tête de mannequin ensanglantée. Plus loin, il boit avec sa tête de mannequin entourée de roses – « Notre amour est comme Walt Disney : congelé et souriant »

DV8 part, je pense, d’une idée très originale – faire vivre une équipe totalement antipathique. Le lecteur ne ressent aucune empathie pour eux. Ellis ne cherche pas du tout à jouer sur l’identification du lecteur pour ces héros. Contrairement aux héros de Marvel, ce ne sont pas des héros avec des failles mais juste des ados perdus et sans but. Dans l’épisode deux, ces prétentieux vont déverser leur fric dans le bar de super-héros de Wildstorm. Il y a souvent beaucoup de scènes de bar chez Ellis. Le barman refuse de les servir et Stormwatch intervient. Pour de l’alcool, ils déclenchent une bagarre. Le scénariste en profite pour faire apparaître des héros d’autres compagnies – la Chose, Savage Dragon, le Silver Surfer, Spawn et tout Wildstorm. Des idées me semblent même très radicales pour une série grand public. Le début m’a fait penser aux romans de Brett Easton Ellis qui montre souvent une jeunesse perdue uniquement intéressée par l’hédoniste trio – sexe alcool et drogue.

Ces personnages évoluent parfois. Sideways Bob raconte son passé complètement délirant ou fantasmé – il vivrait dans une demeure tout droit venue des films d’action de l’époque. Frosbite adorait tuer mais il s’est vite lassé de le faire sans raison. Des tensions apparaissent. Powerhaus torturé fait réagir le bippeur. Ivana ne veut pas agir mais l’équipe refuse. Censé montrer qu’un esprit d’équipe se forme, ce conflit intéressant est traité froidement. Ils se soudent peu à peu – ils font tout y compris se révolter contre Threshold pour sauver Copycat coincé dans un vide mental. Ignorés par le reste du monde, ils n’ont qu’eux mais même cela Sublime n’en veut plus – « chacun pour soi ». Leur look change aussi mais la moustache les vieillit trop. Sont-ils des ados ou des adultes ? Une nouvelle promenade de plusieurs personnages en ville m’a fait penser aux récits de Claremont qui alternait vie personnelle, relation d’équipe et action. Ces épisodes faibles en action rendent bien plus profond les personnages. Copycat est la plus réussie. Cette schizophrène possède des pouvoirs mentaux mais elle est submergée par les nombreuses personnalités. De plus, les autres utilisent les personnalités en fonction de leurs besoins. Elle tente de s’unifier mais, dans le dernier épisode, chaque personnalité de Copycat infecte un membre de l’équipe quand Ivana fait des expériences sur elle. Globalement pourtant, les héros stagnent dans leur marasme.

Des éléments sont moins crédibles. La chef chassée d’Opération Internationale a beaucoup d’argent pour payer un étage d’immeuble. J’ai trouvé cette série plus maladroite que Stormwatch ou Planetary. Ellis bascule parfois dans le cynisme ou la noirceur systématique. Bliss en corset en dentelle rouge, lance des vagues de plaisir à son frère mais concrètement, c’est de l’inceste. Aucun personnage n’est optimiste car même la leader blonde Sublime tente de se suicider.

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La drogue est très présente même dans des coins de cases – en voiture, on voit drugs sur plusieurs devantures et des drogués qui se piquent ou qui snifent. Evo et Frosbite sortent dans les bas quartiers sous prétexte de chercher de la dope. Ils sont attaqués. Ils se défendent et tuent les agresseurs. Ivana drogue son frère Threshold en le gavant de stimulant de pouvoir. Elle lui enfonce une longue aiguille dans le ventre tout en l’embrassant – pour affirmer son pouvoir, cette femme pénètre l’homme. Dans l’épisode sept, Powerhaus est défoncé mais ce n’est jamais dit – il parle à un cadavre à super pouvoirs, porte des lunettes pour cacher ses yeux rouges, n’arrive pas à formuler des phrases, lèche des pâtes au mur.  Avec cet épisode qui ne sert à rien, on a vraiment l’impression qu’Ellis est tout aussi perdu que ses personnages. Cela peut être bien d’être perdu mais on sent plus de la confusion.

Le sexe est présent mais il est souvent vain ou glauque. Tout le monde a couché avec un membre de l’équipe sauf Copycat. Elle force Frosbite à coucher avec elle grâce à son pouvoir. Ce viol n’est pas le seul – Bliss fait la même chose avec son frère. Elle l’inonde de vague de plaisir pour qu’il dise qu’il l’aime comme elle l’a déjà fait à Frosbite. Elle veut prendre le contrôle de son frère et des déviants. Ce sexe omniprésent est-il fait pour refléter la vie d’ado ou est-ce une dénonciation morale du sexe sans sentiment ? Le sexe n’est pas un signe d’amour ou de plaisir mais il est plutôt vu comme une source de pouvoir sur les autres ou d’affirmation de soi-même. En fait, il est comme une drogue en apportant un faux sentiment de puissance. Ces thèmes sont très peu traités dans le mainstream.

Le dessin est à l’image du récit avec des couleurs mêlant un noir profond et des rouges assez présents. Au départ, je n’étais pas forcément très fan du dessin de Ramos. Un peu comme Lee, il cherche à mêler le style du manga et des comics américains mais je trouvais son cocktail bien moins pétillant que Lee. Les traits sont plus anguleux et les corps sont très déformés – des corps allongés, la taille ridiculement fine, le torse dont la poitrine très large, des pieds, des mains gigantesques. Ramos tombe parfois dans l’hyper vulgaire – des tétons visibles et un sein au 3/4 alors qu’on est dans une scène d’action et surtout que cette sexualisation n’est jamais présente pour les personnages masculins. Les angles de cases sont aussi très exagérés – on est souvent au niveau du sol à droite. Le sang fait trop sauce tomate. Comme souvent au début d’Image, le dessinateur star a du mal à suivre le rythme mensuel. Dans l’épisode trois, Lopez, plus réaliste, est aux dessins et Evo bien est plus humain que chez Ramos. Dans l’épisode six, le dessinateur est Kevin West. A partir de l’épisode sept, les dessinateurs se multiplient. Comme pour Darkness, j’ai trouvé que la série ne menait progressivement à une impasse à la fois pour le scénario et pour les dessins. Dans l’épisode huit, les nouveaux dessinateurs – Michael Lopez et J.J. Kirby – ont un style proche du graffiti avec des visages très expressifs et anguleux. Mike Heisler arrive au scénario et cela devient du n’importe quoi – un commando attaque la base sans que l’on sache pourquoi. Ellis a quitté le navire sans savoir quoi faire du projet de départ et les autres salissent encore plus le travail. La dimension politique voire nihiliste disparaît au profit d’une simple série d’action.

Alors, verdict ?

DV8 est au départ une bonne idée de départ – rassembler des jeunes marginaux dans un monde sombre et cru. Le récit est bien mené mais je n’ai pas ressenti un grand intérêt à la lecture. Il manquait le supplément d’âme qui transforme ces personnages très différents de moi en des êtres de papier touchants. DV8 est-elle un brouillon de grandes œuvres à venir ou une série annexe inégale ?

Thomas Savidan

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