[review] Thor par Dan Jurgens et John Romita Jr (T.1)

Sur Comics have the Power, on aime Thor. On vous a déjà parlé de la version féminine du dieu, de la déchéance actuelle d’Odinson et d’un volume de John Buscema. Profitant de la présence de Dan Jurgens lors de la Comic Con, je me suis procuré le volume qu’il a réalisé avec Romita Junior.

Une petite présentation

Thor_Jurgens_1Ce volume est principalement réalisé par la même équipe créative avec Dan Jurgens (SupermanJustice League) et John Romita Junior (X-Men, Iron Man, Superman). John Buscema (Ragnarok), Lee Weeks et Mike McKone interviennent chacun pour un épisode. Les numéros un à seize de la série Thor et le numéro deux de Peter Parker Spider-Man sont rassemblés dans ce recueil. Ils ont été publiés en 1998 aux États-Unis par Marvel et en France par Panini comics une première fois dans les revues puis dans cette version le 18 octobre 2017.

 

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

J’avoue que contrairement à ces nombreuses attaques lues en lignes, je suis fan de Romita Junior. Dès les premières pages, j’ai ressenti un sentiment immédiat de nostalgie et de me trouver dans un terrain connu. Les monstres ressemblent aux démons de son run sur Daredevil. J’adore ses cases denses et avec un sentiment unique de matière comme Andreas. Son travail sur les textures de la reine des dieux obscurs, Zelia est magnifique – une longue cape fripée contraste avec une robe qui se termine par des dalles suspendues. Je suis toujours impressionné lors des combats par son talent pour les destructions. Le moindre débris est fissuré de multiples lignes. Romita Jr alterne les angles mais aussi la taille des cases. Même s’il y a de superbes pleines pages sans aucune bordure blanche, il semble avoir une prédilection pour les petites cases. On a donc une lecture lente qui permet de profiter des dessins et du récit.

Je suis cependant un fan critique des derniers travaux depuis quinze ans. Thor n’est pas certes le sommet de son art – il rate complètement les Avengers avec une Sorcière rouge vulgaire et Iron Man par un assemblage hétéroclite de morceaux métalliques. Sur certaines cases, le dessin est moins travaillé qu’avant – on voit plus les coups rapides de crayons. Au contraire, quelques cases plus loin, mon chouchou représente avec brio le corps du dieu du tonnerre qui s’enfonce dans l’eau de plus en plus noire pour basculer dans le monde des morts. J’ai été bluffé dans l’épisode dix par une superbe double page de combat sans parole – les Visage d’Odin et de Zelia servent de décor alors qu’au premier plan les corps de leurs enfants – Thor et Perrikus – sont en lutte dans plusieurs positions. Dans l’épisode onze, comme des égouts cauchemardesques, les murs sont couverts de lignes. Tout suinte d’eau verdâtre. Les couleurs sont superbes tout le long.

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John Buscema réalise un dessin honorable mais totalement hors du temps par rapport à Image comics, l’éditeur qui explose à l’époque. Mike McKone a un style plus réaliste mais que j’ai trouvé anonyme. Lee Weeks ressemble au dessin réaliste de Neal Adams. Je n’ai pu m’empêcher de comparer ces dessinateurs avec mon chouchou. John Romita dessine Entakt, le même ennemi que Weeks mais Romita a des cases plus originales et raconte bien plus – sur une seule double page, on voit l’ennemi, deux des Trois guerriers à terre, Hogan attaquant et Olson sur une terrasse au fond regardant la scène.

Ce volume est l’occasion d’un hommage à Jack Kirby. Visuellement, l’architecture de la cité des dieux nordiques est très proche de Kirby. Les dieux obscurs ressemblent aux personnages du Quatrième monde. Odin est enchaîné à une structure très Kirbyesque. J’ai beaucoup aimé les pages sur l’enfance de Thor. On retrouve l’espièglerie de Loki mais aussi sa jalousie car Thor n’est pas puni pour avoir espionné un conseil de guerre. On ne voit par la réaction de Loki mais un lecteur de Kirby sait. Dans l’épisode quatorze, le lecteur retrouve Forsung et les Enchanteurs disparus depuis 1967.

Ce volume m’a permis de découvrir une période méconnue de Marvel. Comme l’indique l’éditorial en début de volume, ces épisodes suivent l’échec d’Heroes Reborn. Marvel a souhaité revenir en arrière et confier ses séries patrimoniales à des auteurs expérimentés. Jurgens semble avoir la mission de réintégrer Thor dans la continuité. J’ai pris plaisir de lire un récit classique – avec un guest star et un récit se concluant en un épisode. Il y a plusieurs récits dans un épisode souvent sur plusieurs lieux. En parallèle, on voit le combat de Thor et des Avengers contre le destructeur et les conséquences sur les civils. Cet épisode se clôt de manière fracassante sur la mort de Thor par le Destructeur. L’histoire avance bien plus vite que dans de nombreux récits actuels. Jurgens se concentre sur une petite partie de l’univers Marvel – les mêmes héros reviennent comme Iron man ou Hercule et aucun crossover n’interrompt le récit.

J’ai aussi le plaisir de lire pas mal de dialogues. Jurgens a une très belle écriture. Il arrive à jouer sur les différents niveaux de langue. Quand il évoque Asgard ou fait parler les dieux, il utilise un vocabulaire riche, un peu daté qui se fond parfaitement dans un récit mythologique. Ces paragraphes contrastent avec la langue courante des humains.

Le lecteur est plongé dans les sixties avec l’épisode dessiné par Buscema. Thor combat Replicus – un robot voleur de banques. Il est dirigé à distance par des enfants à la recherche d’argent facile. Ce récit classique peut cependant devenir conservateur – des truands blacks menacent la fille blanche d’Hannah. Des valeurs traditionnelles sont mises en avant – Odin a gagné la guerre contre une femme et il est important de construire sa maison à la main.

Le récit commence à New York. Thor est appelé pour une prise d’otage dans une école. Dès les premières pages, Jurgens intègre les badauds venus observer la prise d’otage. Ils sont impressionnés de rencontrer un dieu. Tout au long du récit, Jurgens intègre toujours la réaction des spectateurs. Est-ce un moyen de faciliter l‘intégration au lecteur dans le récit ? Au départ, les bassesses humaines sont opposées à des dieux qui se croient parfaits. On pense au Wonder Woman de Pérez. Son honneur étant très important, Thor en est arrogant. Quand Thor arrive en enfer, il rencontre Héla mais aussi Marnot – un nouveau dieu. Le dieu du tonnerre croit que cet étrange personnage est venu pour lui mais c’est pour l’ambulancier Jake Olson. Il s’est sacrifié et Thor n’a rien vu. L’arrogance de Thor jusqu’à présent s’efface quand il se rend compte du sacrifice d’un simple humain. Le corps de Thor mourant, il est intégré dans un humain mort le même jour, l’ambulancier.  Jurgens crée un récit faustien – Thor fait un pacte avec Marnot. Il peut revenir s’il aide Jake à réaliser son destin et si Thor devient à la fois un dieu et un héros. Comme avec Jekyl ou son avatar précédent Donald Blake, Thor est forcé de redevenir Jake une fois la mission achevée et quand il lâche trop longtemps son marteau. Ce partage d’un corps est déjà lu par le lecteur mais cela fonctionne. Le dieu apparaît dans l’ombre ou dans le reflet d’un miroir de Jake. En intégrant Jake Olson, comme le Clark Kent de Superman, le scénariste plonge Thor dans la vie quotidienne d’un humain.

De plus, Thor perd ses repères – son marteau Mjolnir ne revient pas et se transforme brièvement en monstre. Le dieu est un héros à un point faible ce qui est très classique chez Marvel et fonctionne très bien avec un dieu. Comme la série actuelle, cette maladresse sert le récit en rendant le dieu plus proche des humains – il est affaibli par un infarctus. Dans le premier épisode, le mensonge d’un aliéné est cru car le dieu se sent seul. Sa colère et son sentiment intense de solitude sont très bien rendus mais cela aurait mérité d’être prolongé. Dans l’épisode quatre, Thor finit dans un bar de marins à raconter des histoires. Thor dit que le mortel Jake est confus mais c’est lui qui ne sait plus où il est. Le discours misogyne « disparais femme » de Thor/Jake choque sa compagne mortelle Hannah. A l’hôpital, le fils d’Odin est content de retrouver avec Jane Foster un visage connu travaillant dans le même hôpital. Il cherche à la séduire mais elle est mariée. Jane est troublée que Jake opère en citant Blake comme formateur. Hannah est informaticienne dans le même hôpital que Jane et Jake. On a l’impression de voir naître un vaudeville.

Jurgens utilise ou crée une galerie de personnages intéressants. Le Destructeur est occupé par un général arrogant désirant que les humains s’agenouillent devant lui. Sedna, l’esprit de la mer, veut retrouver Thor. Déesse inuit des océans oubliée, cette sirène chante pour faire venir des monstres marins et charme par le regard.

Bien que le récit ne soit pas ouvertement un récit politique, Jurgens l’évoque parfois. L’épisode cinq commence par la diatribe d’un animateur de radio Chucky contre Thor car ce dieu ne respecte pas les propriétés des mortels. Selon lui, ce serait trop facile d’être un héros quand on est un dieu. Les dieux ne peuvent risquer leur vie et dépasser leurs limites. Ses paroles sont très ironiques pour le lecteur car pour l’agitateur les vrais héros sont les ambulanciers. Quand l‘animateur est pris en otage par un fan de Thor, il avoue que cette attaque verbale était juste destinée à faire du buzz.

Plus globalement, tous les dieux ont des défauts. A l’arrivée de Thor venant l’alerter d’une menace, Hercule s’énerve très vite car on interrompt sa fête. Hédoniste jaloux, il frappe l’Asgardien. Cependant, lors du combat, Hercule a plus de succès que Thor auprès des femmes du public mais aussi des hommes. Ce côté plus moderne est présenté sans exagération, juste ce qu’il faut. L’Olympe est détruite comme dans la saga de Perez mais ici c’est par les Asgardiens.

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De nouveaux dieux d’un autre univers apparaissent – Perrikus, Adva et la reine Majestron Zelia. Le démon Tokkots est un dragon ailé lanceur de flammes. Son nom en palindrome et ses paroles en vers amplifient encore l’ambiance épique. Slototh a un corps gluant comme une branche de pétrole. Dans l’épisode sept, on découvre que la lutte a commencé il y a longtemps par un chagrin d’amour – Zelia est éconduite par Odin. Les dieux obscurs veulent se venger.

La partie mythologique offre une rupture brutale avec le quotidien de Peter Parker quand il apparaît en guest-star. Parker et Olson se rencontrent par hasard à l’hôpital quand sa tante May vient faire des examens. Affrontant Torroks, Spider-Man se moque des rimes – « n’importe qui fait des rimes. Moi seul combat le crime ». On peut d’ailleurs saluer le beau travail de traduction de Geneviève Coulomb et Sophie Watine-Vievard. Dans l’épisode Peter Parker Spider-Man, on sent que Romita Junior retrouve sa série favorite et familiale. Il réalise de superbes pages de combat. On a l’impression que par pression familiale, il fait plus d’effort pour cette série. De plus, Jurgens se fond très bien dans le récit avec un Peter torturé entre son retour au métier de héros et son soutien pour tante May malade.

Dans l’épisode neuf, par un récit en flash-back, un explorateur asgardien a découvert Narcissin, le monde des Dieux obscurs. Comme l’Apokolips du Quatrième monde, ce monde est l’opposé d’Asgard – les dieux sont honorés par des sacrifices humains et se nourrissent d’ordures et de cadavres. Jurgens est un auteur DC qui semble vouloir faire rentrer DC dans l’univers Marvel. Une guerre entre ces deux mondes éclate avec une allusion explicite à une guerre entre la liberté et la contrainte. C’est à ce moment les dieux obscurs sont bannis alors que Perikkus est placé comme otage sous Asgard. Dans le présent, ces dieux font souffrir le martyr à Thor – Perikkus brise Mjolnir. Thor doit fuir pour ne pas montrer sa métamorphose et Romita le montre superbement comme un rat apeuré dans un trou. La lutte finale entre les dieux obscurs et les Asgardiens fait partie des meilleurs épisodes de ce recueil. Jurgens clôt très bien l’arc dans un cadre original – les ruines perverties d’Asgard. Thor a dépassé son arrogance car se sentant en infériorité, il part chercher de l’aide. Jurgens montre bien la honte des dieux devant ce choix. Il rassemble tous les fils narratifs et les personnages depuis l’épisode un. Le combat devient titanesque – une foule d’Asgardiens lutte contre le peuple de Zelia qui se rassemble en un géant de pierre et d’énergie rose.

Par Jake Olson et la vie à New York, Jurgens en profite pour construire un récit policier. Demetrius, le collègue de Jake n’est pas net. En effet, un trafic de médicaments est mis en évidence par la police sans que l’on en connaisse l’auteur. Dans l’épisode treize, c’est chez Jake que la police trouve les médicaments volés. J’ai particulièrement aimé ce mélange entre un danger intergalactique et de petits vols. Jake est-il un dealer, un être plus faible que le dieu du tonnerre ?

Alors, convaincus ?

Ayant lâché les comics à l’époque de la publication en France, j’ai découvert un moment méconnu de l’univers Marvel – l’après Heroes Reborn. On peut certes trouver que le récit global est peu original pour un fan de comics – on sent l’influence de Kirby – mais c’est terriblement très bien écrit. J’ai passé un bon moment de lecture et je pense qu’un néophyte adorera découvrir un style tellement différent à l’époque et encore plus aujourd’hui. Visuellement, Romita a une personnalité graphique qui me touche énormément. Ce n’est certes pas le meilleur Romita Jr mais les dessins restent très beaux. Dès le premier épisode, j’ai suivi avec inquiétude les scènes d’action. Le récit se termine dans ce premier volume sur un super retournement et je ne peux donc que courir séance tenante lire le second volume.

Thomas Savidan

3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Cedric dit :

    Ce run a l’air sympa, je ne le connais pas. Je vais peut-être me laisser tenter, d’autant que moi non plus le style de Romita Jr ne me rebute pas… De mon côté j’ai lu le run de simonson sur thor en deux tomes en marvel icons. Vraiment excellent !

    Aimé par 1 personne

    1. thomassavidan dit :

      Ce livre est vraiment sympa. Ce n’est pas un chef-d’œuvre mais un agréable voyage. Le run de Simonson est aussi fantastique. J’en suis au 1er tome et tiens tu me donnes envie d’écrire un article dessus.

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