[review] Coyotes tome 2

Après un premier tome très dense et, à mon sens, très réussi, Sean Lewis et Caitlin Yarsky proposent, en version française chez Hi Comics, un second et dernier volume pour Coyotes. Ce récit poursuit sur sa lancée, offrant un propos militant, percutant dont Sean Lewis est coutumier grâce à son style complexe inimitable. Sans faire durer le suspense, il est évident pour moi que ce deuxième tome est encore meilleure que le premier.

Un résumé pour la route

coyotes-2_1Coyotes est un titre scénarisé par Sean Lewis et illustré par Caitlin Yarsky. Le récit sort aux Etats-Unis chez Image Comics et le deuxième volume sort en France chez Hi Comics en 2020.

La cité des filles perdues, symbole d’oppression, est devenue la cité des filles retrouvées, un lieu où les femmes de tous horizons sont recueillies et protégées par une communauté dont les têtes pensantes sont Duchesse, Abuela et Rouge qui, soudées par un idéal commun, surmontent leurs divergences pour mener un combat émancipateur. Elles vont pourtant faire connaissance avec un autre groupe, les femmes d’Eléos – en grec, Eleos, fille de Nyx et d’Erèbe est la personnification de la Pitié –  qui abordent la lutte d’une toute autre manière. Les femmes sauront-elles passer au dessus de leurs désaccords pour faire face aux loups qui semblent décider à en finir ?

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Après la présentation d’un univers extrêmement riche, puisant dans le répertoire de folklores et traditions hétérogènes, Sean Lewis approfondit encore cet aspect pour servir ses propos. Il fait notamment appel au mythe de Gaïa, personnification de la Terre-Mère sous son nom grec, notion remise au goût du jour par le sociologue français Bruno Latour dans son ouvrage du même nom. Sean Lewis évoque ainsi les divinités matriarcales primordiales, évincées au fil du temps par des dieux masculins puissants puis par les différentes représentations d’un dieu monothéiste, qui évinçant les déesses féminines, les réduit au rôle de la mère dévouée. Pourtant, si Sean Lewis montre combien la redécouverte des divinités primitives féminines est importante, il insiste également sur le fait que le mythe ne suffit pas à vaincre l’adversaire : on ne peut se cacher derrière l’histoire, c’est au quotidien et dans le présent qu’il faut combattre. L’Histoire sert juste à montrer que les loups n’ont pas toujours dominé le monde, à redonner une forme de fierté et d’assurance aux femmes. « On ne naît pas femme, on le devient » écrivait Simone de Beauvoir dans son fameux essai Le Deuxième Sexe. Pour combattre l’hégémonie des loups, il faut en avoir conscience. Pour moi, les grands-mères présentées par Sean Lewis représentent le féminisme né à l’époque des Suffragettes puis du MLF, un féminisme de combat qui a permis, dans un premier temps, de tenir les loups à distance. D’ailleurs, Abuela est tout aussi bien dans une logique de combat que de transmission : le féminisme a une histoire et il ne faut pas la négliger car elle permet de combattre les menaces présentes.

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Pourtant, ces grands-mères, filles de Gaïa, malgré leur hargne et leur pugnacité n’ont jamais éradiqué les loups. Ces derniers sont fils des Ténèbres et, pour les personnifier, Sean Lewis est allé puisé dans différentes sources qu’il s’agisse de la mythologie nordique avec Fenris ou de la littérature shakespearienne avec Bardolph. L’auteur démontre que les loups sont partout, depuis la nuit des temps, en quête de violence, de viol et de domination et qu’il faut toujours rester sur ses gardes face à un homme, même repenti, au cas où le loup resurgisse en lui. Lorsque Lyulph, le loup enflammé échange avec les hommes, sa gueule béante s’ouvre sur ces mots : « mieux vaut être un dieu qu’un égal ».

Les filles d’Eleos, elles, représentent une autre tendance qui refuse la loi du Talion : tuer les hommes n’est pas la solution : il faut leur offrir une chance de rédemption, à condition toutefois de leur faire connaître la vie d’esclave domestique à leur tour. Les débats font rage entre les différentes communautés de femmes rappelant les courants parfois contraires qui traversent les mouvements féministes. On retrouve aussi chez certaines jeunes femmes la volonté de parler à un homme sans penser forcément à l’ennemi, c’est le cas de Faustina qui semble avoir envie de se rapprocher de Coffey tandis que les grands-mères trouvent ça plutôt incongru. Là encore, c’est une opposition entre une génération militante qui a eu à combattre dès sa jeunesse et une génération plus jeune qui n’aspire qu’à la paix.

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C’est très bien écrit, sans caricature, sans parti pris et sans manichéisme car l’héroïsme est parfois présent là où on ne l’attend pas. La conclusion est d’ailleurs magnifique, prouvant qu’il ne faut pas attendre la solution des autres mais être acteur -et en l’occurrence actrice – de son propre destin. Coyotes est-il un ouvrage existentialiste ? L’attitude de Seff, de Coffey ou celle de Rouge tend à le prouver. Si certains protagonistes se croient déterminés par leur rôle de dominant ou de proie, d’autres refusent ces étiquettes pour imposer leurs propres choix, parfois face à leur communauté d’origine.

Sur le plan graphique, ce deuxième volume de Coyotes est tout aussi réussi que le précédent, Caitlin Yarsky impose sa marque avec brio en sachant se nourrir des influences diverses évoquées dans le scénario, on sent parfois souffler le vent des steppes au milieu des Baba yaga puis souffler le feu de l’Enfer au passage de Lyulph ou on se retrouve dans un univers amérindien avec Abuela. Les personnages de Caitlin Yarsky ont une grande expressivité et une grande fluidité et elle sait varier ses atmosphères sans brutalité. Comme dans le premier volume, on retrouve un certain art chorégraphique dans sa mise en page et j’avoue avoir hâte de voir cette artiste dans d’autres œuvres. Hi Comics a ajouté en fin de volume un cahier de recherches photographiques qui permet de voir comment Caitlin Yarsky prépare ses planches et travaille à reproduire gestuelles et atmosphère.

Alors, convaincus ?

Le décor ayant été posé dans le tome précédent, on pouvait craindre un dénouement rapide mais il n’en est rien : Sean Lewis prend son temps, développe son propos militant avec justesse, parfois, on le sent, avec force et colère mais avec un ton juste qui laisse place aux entre-deux, aux personnages ambigus et aux revirements. Coyotes est une allégorie, un conte parfois cruel mais également le reflet de la construction de nos civilisations et des fractures qui la composent. Un peu idéaliste, Sean Lewis présente un monde où les intérêts communs permettent de surmonter les divergences, même si, pour cela, il faut parfois qu’un monde ancien laisse place à un nouveau. Le propos est toujours extrêmement bien servi par le talent de Caitlin Yarsky dont le style est vraiment intéressant et que j’espère vraiment avoir l’occasion de revoir. Comme avec The Few, Sean Lewis livre une oeuvre de combat et un récit complexe qui est, à l’instar de l’existentialisme de Sartre « un humanisme ».

Sonia Dollinger

 

 

 

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