N’étant pas allergique au travail de Brian M. Bendis et curieuse de voir ce qu’il ferait sur cet event, j’ai décidé de tester Leviathan, poussée également par le nom des dessinateurs associés au scénariste sur ce titre : Steve Epting et Yanick Paquette. Avertissons toutefois le lecteur, malgré une couverture mettant en avant Batman, Green Arrow et The Question, ce sont Superman et Loïs Lane qui sont au centre de l’intrigue, ce qui ne change rien à sa qualité, bien au contraire.
Un résumé pour la route
Le scénario de ce premier tome de Leviathan, intitulé Ascension, est signé Brian M. Bendis auquel vient se joindre Greg Rucka pour la dernière partie. Les dessins sont assurés par Steve Epting, Yanick Paquette et Mike Perkins est chargé de l’encrage. La couleur est confiée à
Jimmy Olsen est sous le charme de Ella qui l’emmène faire une virée dans un endroit inconnu. Le jeune reporter se retrouve au milieu d’une réunion de l’organisation secrète Kobra, un groupement terroriste qui vénère un dieu serpent et qui appelle de ses vœux l’apocalypse. Alors que Jimmy Olsen est en mauvaise posture après avoir tenté de prendre des photos du rassemblement et arrive à fuir hors du bâtiment, ce dernier explose, signant la fin de l’organisation Kobra. Il semble que quelqu’un ait décidé de s’en prendre à toutes les organisations occultes et se cache sous la signature de Leviathan…
L’avis de Sonia Dollinger
Il me faut confesser que je me suis lancée dans Leviathan sans aucune idée du contexte et que j’ignorais ou presque l’existence de la plupart des organisations mentionnées dans ce récit. Mais, l’inconnu ne me faisant pas peur, j’ai profité de l’excellent résumé d’Urban Comics pour me mettre dans le bain et enrichir ma connaissance du contexte général. Première surprise, contrairement à ce que laisse penser la couverture, les personnages principaux appartiennent à l’univers de Superman et l’intervention de Batman est assez marginale. Tant mieux pour les amateurs du kryptonien qui trouveront dans Leviathan une bonne histoire avec un Superman qui n’a pas à affronter une menace surpuissante mais doit, un peu comme son ami de Gotham, mener une enquête qui s’apparente parfois à un scénario de James Bond. L’autre intérêt du titre, à mon sens, est de laisser de la place aux autres personnages, notamment Jimmy Olsen et Loïs Lane que Brian M. Bendis met fort bien en avant et qui ne sont pas de simples faire-valoir pour Superman.
On sent également la maîtrise de Bendis dans ce récit d’espionnage / policier. Il se sert de tous les outils en sa possession et convoque l’ensemble des sociétés secrètes proches ou non du gouvernement et en fait, de manière inhabituelle, des victimes de l’histoire. Ces organismes qui sont habitués à oeuvre dans l’ombre et à éliminer leurs adversaires. Les rôles sont inversés et voir ces agences d’espionnage se faire dégommer les unes après les autres est à la fois jouissif et étonnant. Certains de leurs dirigeants sont de vraies personnalités, à l’image d’Amanda Waller, créatrice de la Suicide Squad ou le propre père de Loïs Lane, Sam, avec lequel Loïs entretient des rapports complexes, ce que Bendis retranscrit parfaitement ici. Les rapports humains sont bien présents et ne cèdent pas à l’action. Le personnage de Superman m’a beaucoup plu dans ce récit, il est un peu à contre emploi et on voit combien il peut être un peu gauche dans le rôle de détective, tout simplement car l’infiltration et le mensonge ne sont pas ses points forts. Loïs se moque de lui car il ne sait pas jouer la comédie et fait donc un mauvais espion. Il fait aussi trop confiance aux gens qui sont inévitablement plus retors que lui. La relation entre Loïs et Clark est vraiment bien exploitée et on sent la tendresse que le scénariste porte à ce couple. Bendis met également en avant Clark Kent jouant ainsi avec les deux identités du kryptonien avec un ton bienveillant. Bendis et Steve Epting jouent avec le look des personnages puisqu’ils disposent d’une technologie permettant de leur faire changer d’apparence, on se retrouve avec un Superman barbu aux cheveux ondulés du plus bel effet.
Bendis ne se contente pas de ce focus sur Superman et ses proches, il développe également une intrigue complexe qui fait intervenir des personnages variés avec, là encore, une vraie intensité, qu’il s’agisse des dirigeants des organisations menacées par Leviathan – Amanda Waller, Sam Lane ou un Mr Bones particulièrement réussi – mais également des individus qui apparaissent fugacement ou sont juste évoqués comme Adam Strange, Talia Al Ghul ou encore The Question. Le scénariste tire de nombreux fils et utilise toute la palette à sa disposition. Il présente Leviathan comme une menace extrêmement violente et puissante, qui s’apparente à une organisation terroriste voulant tout éradiquer sur son passage mais Bendis sait aussi ménager son suspense : à la fin de ce volume, on ne connaît pas l’identité de celui qui se cache sous le masque de Leviathan ni finalement ses vraies motivations, toutes les hypothèses sont permises. La place laissée à Greg Rucka dans les dernières pages renforcent cette idée de récit d’espionnage dans lequel Rucka excelle.
L’alliance avec Steve Epting m’a parue très appropriée étant donné la maîtrise du dessinateur en matière d’histoires mêlant complots, espionnage et trahison. Son dessin est à la fois doux et dynamique et le look de son Superman et de sa Loïs Lane m’ont vraiment convaincue. La dernière partie du récit est confiée à Yanick Paquette que j’ai trouvé plus inventif dans sa mise en page. Son style plus anguleux marche également à la perfection sur ce titre.
Si, indéniablement il me manque un peu de background pour apprécier pleinement ce titre, je l’ai toutefois vraiment savouré. C’est un bon récit d’espionnage, bien écrit avec une vraie empathie pour les personnages et une volonté de multiplier les intrigues pour ménager le suspense. J’aime beaucoup la façon dont Brian M. Bendis écrit Superman et met en avant son univers, on est très loin d’un récit de baston intergalactique et c’est très intéressant à suivre. Les deux dessinateurs aux styles très différents mettent vraiment en valeur le récit. Je poursuivrai l’aventure avec plaisir.
L’avis de Siegfried « Moyocoyani » Würtz : un petit poisson qui veut s’appeler Léviathan
Si j’avais mes réticences sur la fin du run de Grant Morrison sur Batman, on ne peut lui retirer le véritable sentiment de menace que Léviathan y faisait planer sur le chevalier noir, sa famille et le monde, et donc une certaine réussite dramaturgique dans le traitement de cette mystérieuse organisation secrète, dont chaque révélation et chaque nouveau mauvais coup était plus terrible que le précédent. Le retour de Léviathan pour un event assez majeur de l’univers DC, et cette fois dans les pages d’Action Comics, donc pour tenter de consacrer le run de Bendis sur Superman, a de quoi intriguer, quoi que l’on pense de ce que le scénariste a fait de l’homme d’acier dans les arcs précédents.
Ce retour tient aussi de l’astuce, et c’est évident dès le début, où l’on apprend la destruction de nombreuses organisations secrètes canoniques. Il y en avait trop, il était de plus en plus étrange d’en traiter une comme si le monde ne tournait qu’autour d’elle puis de l’abandonner pour passer à la suivante, et il est assurément tout à l’honneur de DC de tenter de faire le tri, même s’il est sans doute un peu facile de se débarrasser d’éléments devenus si dispensables seulement pour faire émerger une autre super-méga-organisation hyper-secrète.
D’ailleurs c’est bien simple, en dehors du DEO de Bones, ces organisations si majeures dans certains arcs disparaissent hors-champ, l’air de rien, comme si l’on nous disait « Léviathan doit être terrible pour avoir fait tout ça » au lieu de nous le faire ressentir, de nous le montrer comme un drame humain ou au moins politique. Et c’est à mon avis le gros problème de ce qu’on nous fait lire, du début d’event proposé dans ce volume, l’absence du véritable et profond sentiment de menace qui irriguait tout de même le Léviathan du New 52. Quand on nous promettait « le plus dangereux secret de l’univers », on pouvait s’attendre à un peu mieux qu’à une énième méga-organisation faisant un peu de tri sélectif (pas question non plus de toucher à des personnages qui comptent).
C’est que Léviathan lui-même apparaît pratiquement comme un prête-nom classieux, un argument marketing irrésistible pour attirer le chaland, plus que comme un retour du Léviathan connu. Y avait-il la moindre raison d’appeler ainsi une organisation dont tous les personnages nous répètent « ça ne ressemble pas à Léviathan/Talia » ? On ne le saura que plus tard, mais la présence sur la couverture d’un Batman en fait présent dans une poignée de vignettes, sans aucun indice pour nous rappeler qu’on est dans du Action Comics et que le seul super-héros de cette partie de l’aventure est l’homme de demain, témoigne d’une part de supercherie aussi regrettable qu’assurément efficace. Pas mensonger : de nombreux super-héros interviendront plus tard dans la nouvelle crise que traverse leur monde. Tout de même trop précoce pour ne pas être un peu trompeur : ce ne sera pas le cas dans ce début d’arc.
Bref Bendis veut se débarrasser des organisations secrètes pour faire monter la sauce, il le fait à la va-vite, ne leur accordant pas la stèle qu’elles auraient pu mériter, qu’importe, le plus important est qu’il en arrive à un point où il pourra réellement se déployer. Et puis le récit n’en est que plus accessible si vous ne les connaissiez pas, et croyez donc les personnages sur parole quand leur importance est soulignée. Pour déployer un event aussi important, il faut assurément un artiste d’une certaine ampleur… en quoi Steve Epting échoue à mon avis de façon assez flagrante. Il est indéniablement plutôt bon dessinateur, mais il semble coller des visages assez inexpressifs aux contours de ses personnages et se reposer beaucoup sur un encrage numérique trop visible pour ne pas limiter l’émotion sans doute voulue par quelques planches. En fait il est meilleur, plus expressif et inventif à chaque fois qu’il ne faut pas montrer de visage, ce qui est tout de même assez rare…
Heureusement, son art de filler sera vite remplacé dans Event Leviathan par Maleev, dans Action Comics #1012 par l’étonnant Szymon Kudranski et même dès Superman : Leviathan Rising par Yannick Paquette (et d’autres pour illustrer les segments écrits par Fraction et Andreyko, coupés dans l’édition française) produisant, à défaut de dessins formidables, un travail parfaitement correct et quelques séquences vraiment réussies, un peu plus ingénieuses et personnelles, peut-être en partie aussi grâce à leur scénarisation par Rucka. Ce n’est donc qu’un mauvais moment à passer… dommage qu’il concerne les cinq premiers fascicules d’un event !
En voyant Lois Lane dévoiler l’identité de Superman à son père dès Action Comics #1007, j’étais même certain que tout le volume serait une catastrophe intégrale. Dans Heroes in Crisis, je trouvais déjà désespérant qu’elle divulgue au monde les enregistrement pirates de Sanctuary que lui envoyait manifestement un super-vilain sans envisager une seconde qu’en discuter avec la Ligue pour déterminer un moment plus opportun serait sans doute la moindre des choses, la Vérité pouvant bien attendre quelques jours quand elle menace son mari et la plupart des super-héros dans une de leurs pires crises. Mais parler si ouvertement à un père avec lequel sa relation est tout de même très compliquée, sans en avoir référé à Clark avant, seulement pour créer du lien en révélant un secret, que Sam Lane semble seulement empêché par les circonstances de trahir ensuite à l’insupportable Amanda Waller…
Paradoxalement, après cet écart gigantesque, Lois et sa relation avec Superman sont à mon avis la plus grande qualité de ces numéros. C’est bien simple, elle n’a jamais été si forte et indépendante, et pourtant unie plus joliment à son super-héros de mari – Bendis ne lorgnerait-il pas sur le couple Batman-Catwoman, sans l’audace intimiste de King ? Quand ils sont ensemble, tout transpire l’amour qu’ils se portent, et je l’avais rarement ressenti de façon aussi convaincante que dans cet arc fort où décidément on ne l’attendait pas.
Bendis m’a toujours paru plus habile dans l’expression des sentiments que dans l’invention de grandes intrigues, même s’il est évidemment ridiculement réducteur de dire une chose pareille d’un scénariste aussi prolixe, dont l’œuvre peut assurément me démentir mille fois. Toujours est-il que cela me saute aux yeux ici d’autant plus brutalement que tant d’autres choses me paraissent (très personnellement, encore une fois) ratées dans la construction de l’aventure, le rythme et le ton, de temps à autre ouvertement cartoony alors qu’il a déjà tant de mal à être pris au sérieux, s’amusant soudain dans une plaisante sous-intrigue d’espionnage plus Kingsman que James Bond à un stade beaucoup trop dramatique pour ces petits plaisirs – et encore, Urban a pas mal coupé dans Superman Rising, qui du fait de ses nombreux auteurs présentait bien d’autres disparités ! Parfois même dans les réactions de certains personnages (par rapport à Waller entre autres) ou de façon plus anecdotique le traitement de leurs pouvoirs – on a l’habitude que les scénaristes évaluent différemment ceux d’un même personnage, en particulier Superman, mais le voir passer si vite chez le même de la toute-puissance à l’impuissance pour les besoins du scénario est assez déconcertant.

Je recommanderais donc vraiment d’attendre la sortie du second volume chez Urban Comics à ceux qui tiennent à lire l’event en français, afin d’avoir accès à quelque chose d’autrement plus satisfaisant qu’une énigme dont on se fiche un peu et d’une succession de péripéties assez ennuyeuse. En lire la première partie bien avant d’avoir accès à la deuxième risque d’annihiler toute curiosité pour la suite et même de vous en donner une image faussée… à moins que vous ne soyez amateur de Lois Lane, auquel cas ce Léviathan parvient à se hisser au niveau des incontournables !