[interview] Aurélien Vives, de lecteur à community manager pour Panini France

J’ai eu la chance de rencontrer des éditeurs de structures indépendantes avec Bliss, Delirium et une petite unité, Hi comics, chez un grand éditeur. Avec cette interview, j’ai voulu découvrir comment on travaille dans une structure d’une échelle bien plus grande. Aurélien Vives, community manager pour Panini Comics France a eu la gentillesse de passer un moment pour répondre à mes questions très diverses.

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Quel était ton rapport à Marvel avant de commencer chez Panini ?

C’est le côté fan de mythologie qui m’a fait venir. Attends je te retrouve le numéro de Strange (il cherche sur internet). C’est le Strange 241 où on voit Thor et Arès en train de se battre. J’ai lu beaucoup pendant cinq, six ans : les X-Men, Titans… J’ai arrêté à la fin des années 1990. Quand il y a eu le premier film X-Men, je suis allé chercher les kiosques et depuis je n’ai pas lâché. J’ai rapidement eu un pied en v.f. et un autre en v.o. Par exemple, ma collection d’Ultimate Spider-Man, je dois avoir neuf formats différents ! Je ne cherche pas forcément à avoir une bibliothèque uniforme mais ce qui m’intéresse le plus, c’est l’histoire.

Que penses-tu des fans attachés à un format ?

Je le comprends et avec l’âge je commence d’ailleurs à virer de ce côté-là. Par respect pour les lecteurs, c’est important de faire attention. J’ai plus de mal à comprendre les tensions sur les numérotations. Si c’est la suite des histoires et que le titre se pérennise ainsi, ce n’est pas grave. Les numéros sont beaucoup moins mis en avant sur les éditions softcovers mais il faut en tenir compte pour les gens pour qui cela a de l’importance.

As-tu des titres Marvel préférés ?

J’ai quelques personnages qui sont chers à mon cœur : Kitty Pryde des X-Men, Spider-Man, Rocket Racoon… Il y a aussi des personnages dont l’inclinaison est liée à des runs d’auteurs. Je vais suivre certains auteurs même sur des personnages qui ne m’intéressent pas et ces héros vont devenir des favoris.  Il y a des auteurs que j’adore pendant un temps, certains qui me lassent ou ne résonnent plus de la même manière. Kieron Gillen écrit toujours des séries intéressantes. Donny Cates actuellement m’éclate. Il a une telle énergie et un côté geek qu’il transmet. J’ai adoré Dan Slott sur Spider-Man.

As-tu le temps de lire autre chose ?

Je n’ai pas le temps mais, tant pis, je le fais quand même ! Je pourrais citer Locke & Key, Kingdom Come, Invincible, Walking Dead, Les Tortues Ninja, The Wicked + The Divine…

Est-ce un paradis pour le lecteur de bosser pour Marvel ?

Un peu ! Je reçois tous les mensuels et les livres sur lesquels j’ai travaillé. J’ai une très belle collection mais c’est compliqué à Paris. J’ai réaménagé ma cave pour les comics avec des boîtes hermétiques. Du coup, c’est à la fois le paradis et l’enfer !

Quelle est ta fonction actuelle chez Panini comics ?

Je travaille en freelance avec comme principal client Panini où j’ai plein de casquettes. Pour le côté public, je suis community manager de Facebook depuis quelques années, Instagram et Twitter depuis un peu plus d’un an. Je fais aussi des conférences à la Comic Con, à Angoulême et dans divers salons. J’ai également une casquette d’éditeur car je m’occupe d’écrire les éditions des softcovers et des éditions librairies entre autres de Star Wars. J’ai aussi des rôles moins visibles. Je m’occupe des checklists et de fiches qui servent le lien entre la rédaction et les équipes de commerciaux. La diversité est un aspect très satisfaisant. Si je subis le syndrome de la page blanche sur un édito, je peux aller m’occuper des réseaux sociaux.

Comment ce poste a-t-il évolué au fil des années ?

Cela s’est construit sur le long terme. Je suis rentré chez Panini en 2012 quand ils cherchaient des éditeurs français. J’ai passé des essais que j’ai relus récemment et je me demande comment ils ont trouvé cela acceptable mais ils ont vu le potentiel (rires)… Au début, je me suis essentiellement occupé de petits choses comme le courrier des lecteurs dans Spider-Man. Petit à petit, comme cela se passait bien et que je progressais, on m’a donné plus de travail. Quand Star Wars est arrivé chez Panini, on me l’a proposé. J’ai toujours été un fan. Je lisais les comics, les romans de l’univers étendu, le magazine officiel. J’ai fait du jeu de rôle. Avec la supervision de la rédaction, je propose les épisodes, le contenu éditorial… C’est plus simple que Marvel car c’est moins foisonnant. On a fait des couvertures exclusives pour le premier Star Wars. Dans ce cas, on a non seulement des relations avec Marvel mais aussi avec Lucasfilm. Forcément, les validations prennent plus de temps et de vérification. Sinon, en parallèle de tout cela, j’étais prof de math en CDI en même temps. Comme Panini me confiait de plus en plus d’activités, il a fallu que je choisisse. J’avais le luxe d’avoir le choix entre deux boulots qui me plaisaient. Du coup j’ai choisi le boulot dans ma passion.

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As-tu des contacts privilégiés avec les artistes ?

Lors des salons, on peut proposer des invités. Si Kieron Gillen était à Angoulême par exemple, c’est suite à ma proposition. Toutes les rencontres avec les auteurs sont vraiment géniales. A Angoulême, j’ai accompagné Chris Claremont pour le petit-déjeuner et on a passé deux heures à discuter, c’était incroyable.

Comment se passe son travail de community manager ?

L’équipe de marketing me donne des previews et ce genre de choses clef en main. Pour les news ou la checklist, Panini comics me fait confiance et je choisis les illustrations. J’essaie de mettre en avant aussi des titres intéressants commercialement ou un coup de cœur pour moi. Nextwave est un titre culte et indisponible depuis longtemps que j’ai poussé en interne. Je sais qu’il y a un public à aller chercher pour permettre à ce titre d’être viable. Je vais répondre davantage sur Facebook, retweeter plus. Ce travail permet aussi un rapport plus direct avec le public. Ce que je préfère c’est quand un lecteur va me demander en message privé comment commencer les comics. Ce rapport existe aussi pendant les conférences le salon. J’ai un passé de prof et donc la transmission compte pour moi.

Les lecteurs ne le perçoivent pas comme cela mais je transmets aussi leur parole, leurs demandes ou leurs reproches. Parfois, cela va se cristalliser du côté de la rédaction sur le court ou long terme. Il y a aussi un élément d’explication. Je n’aime pas trop la communication la plus policée où toutes les marques parlent de la même manière. J’essaie de rester le plus naturel possible dans les échanges. Même si on ne peut pas tout dire, on peut échanger avec les lecteurs, leur expliquer les choses, être la courroie de transmission dans les deux sens. Cela me semble important.

On sait aussi que cela peut être très négatif. Des trolls et des haters vont écrire des choses qui vont dépasser leur pensée… La grammaire et les réactions sur internet ce sont des aspects que je maîtrise. J’étais sur les forums depuis le début des années 2000 et il m’est arrivé de m’engueuler avec des gens dans des proportions ubuesques. Le mur de l’écran fait que l’on ne réagit pas de la même manière en positif ou négatif. Parce que l’avantage d’internet c’est aussi qu’on a le temps de développer une argumentation construite que l’on n’aura pas dans une conversation normale car les gens vont s’interrompre… Mais le fait est que les réseaux sociaux actuels ne sont pas forcément taillés pour les discussions creusées. Les rencontres dans les salons sont souvent plus apaisées. Cela n’empêche pas les gens d’être critiques mais moins insultants.

Est-ce que tu adaptes ton discours en fonction du réseau ?

Twitter a une viralité énorme qui permet de toucher beaucoup de monde, de faire des blagues ou des sondages drôles alors que Facebook est la vitrine de la marque avec un discours plus policé. Instagram permet plein de chose visuellement en montrant des pages de manière bien plus facile que sur des forums. Je ne pense pas qu’il y ait un réseau meilleur qu’un autre. Chacun a ses forces et ses faiblesses. Après, je reste la même personne derrière. Je garde un discours globalement similaire mais avec des facettes un peu différentes.

Est-ce que l’on te fixe des objectifs chiffrés ? Comment évolue le nombre d’abonnés ?

Non, il n’y a pas vraiment d’objectif sur le nombre d’abonnés : de toute façon sur Facebook ou Instagram (c’est un peu moins vrai sur Twitter), l’augmentation significative du nombre d’abonnés passe plus ou moins obligatoirement par de l’achat de publicité. Avec Panini on est dans une relation de confiance. Le but n’est pas tant d’obtenir des objectifs chiffrés que de faire circuler les nombreuses informations. Moi, j’ai évidemment un œil sur les chiffres. Un truc qui me rassure c’est que la portée (le nombre d’abonnés atteints pour une publication) tourne en général autour de 5% mais sur la page de Panini, on touche en moyenne 10 à 15% (voire plus !) car je réponds aux commentaires et les gens se répondent entre eux. Ce dynamisme est donc bien noté par Facebook. La communauté est contente d’être là et d’échanger sur les comics. C’est quelque chose dont je suis satisfait.

D’un point de vue extérieur, on a l’impression d’un Panini bashing sur internet.

C’est un peu pareil pour Marvel aux États-Unis. C’est la rançon du succès. Quand tu es suivi par beaucoup plus de monde, la moindre de tes erreurs ou choix va créer cela. Après, oui, quand des sujets qui fâchent surviennent, comme par exemple l’augmentation des softcovers, se prendre des dizaines de messages négatifs tous les jours ce n’est pas agréable. Mais je sais que cela n’est pas moi que l’on attaque.

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Comment travailles-tu avec une entreprise basée à Modène en Italie…

Tout se passe à distance. Une partie de la rédaction est en Italie, une autre partie à Nice. C’est une entreprise internationale qui a son siège social en Italie mais Panini France a son siège social à Nice. Il y a des gens comme moi qui ne sont dans aucun des deux endroits. Je suis déjà allé à Nice et plus souvent à Modène quand on retrouve les Italiens et les Français.

Comment travaille une multinationale de l’édition ?

Une partie des albums sont en coproduction pour diminuer les coûts. Les 100% sont publiés plus ou moins en même temps en Italie, en Allemagne etc. Mais il y a toujours une part variable : les Marvel Anthologie, les grands formats en noir et blanc sont des créations de notre rédaction et il y a toujours la possibilité de proposer des idées.

Panini a supprimé les Icons mais j’ai du mal à comprendre pourquoi.

On se trouvait à un point où on devait trouver des titres pour la collection qui soient vendeurs, avec des personnages et des auteurs iconiques. Ce n’était plus un choix naturel. Dès que l’on commence à juste faire vivre la collection, ce n’est pas bon signe. De plus, les Icons marchaient sur les pieds d’autres collections alors que l’on essaie d’avoir une lecture plus simple de la collection et des prix. Par contre, on réfléchit à divers moyens de proposer aussi bien au lecteur occasionnel qu’au fan d’accéder à des prix plus intéressants. On va avoir des classiques de Marvel entre autres.

Comment vois-tu l’évolution du marché ? N’est-on pas dans une surproduction ?

On est dans une position particulière. Comme on publie principalement Marvel en français, on s’adresse à un certain type de public. Il y a un public de Spider-Man, des mutants… Si on ne publie pas de Hulk ou de Punisher de l’année, on ne touche pas ce public même si on publie du Deadpool. Inversement, si un héros a du succès comme Venom en ce moment, ce serait stupide de ne pas publier plus. Mais, il ne fait pas pour autant oublier le lectorat des X-Men par exemple… Ces univers partagés ont leur public mainstream qui n’est pas en concurrence avec le public indé. La question se pose plus sur les titres hors Marvel que l’on sort et dans ce cadre là on a diminué les sorties. Maintenant, on cherche à les accompagner au mieux : un prix réduit sur les deux premiers tomes de Buffy, une tournée d’auteurs sur Nomen Omen, une campagne de presse pour sortir du public comics, etc.

J’ai l’impression que le public comics vient de la même génération.

Sur Facebook ou d’autres réseaux, je vois des nouveaux lecteurs. On est sur un lectorat qui se renouvelle mais on ne le repère pas forcément en salon. Je trouve très bien que l’on publie les Marvel Action destinés aux enfants publiés par IDW aux États-Unis.

Quelles prochaines sorties lui tiennent à cœur ?

Nextwave avec Stuart Immonen, le meilleur dessinateur du monde. Cet artiste a une narration parfaite et en plus il produit vite. Ce n’est pas forcément celui auquel le public va penser mais ce qui est fou ce sont ses différents styles : Superman Birthright, les livres avec sa femme Kathryn sortis chez Akileos…

House of X et Power of X de Jonathan Hickman. Je discutais de la sortie du comics en anglais toutes les semaines avec des copains ce que je n’avais pas fait depuis une éternité. La lecture est très dense avec des pages de datas pour nourrir la lecture et changer le rythme. Je conseille de suivre la série en mensuel pour le plaisir d’échafauder des théories.

Spider-Man l’histoire d’une vie dépasse les clins d’œil (un récit qui voit vieillir Peter en temps réel) pour s’intéresser à l’ancrage émotionnel des personnages.

Wolverine par Greg Rucka et Darick Robertson est l’exemple d’un titre de qualité qui a été éclipsé par d’autres runs. Roberston au top fait un Logan râblé, un peu usé qui correspond très bien au scénario de Rucka orienté vers le polar.

Je suis aussi curieux de lire Marvel Ruins, la version sombre de Marvels par Warren Ellis.

 

Pour terminer, je tiens à remercier Aurélien Vives pour sa disponibilité et sa franchise.

Thomas Savidan

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