[review] La Trilogie du Bronx

Nos lecteurs sont désormais habitués à me voir écrire sur les titres de Will Eisner car je suis une inconditionnelle de cet artiste, tant pour ses scénarios percutants que pour ses illustrations d’une inventivité folle et son encrage majestueux. C’est la profondeur et l’affection avec lesquelles Will Eisner dépeint des citoyens ordinaires coincés dans une existence parfois triste ou médiocre et sa description d’un New York au quotidien qui m’intéressent particulièrement dans sa trilogie du Bronx. Delcourt a sorti une belle intégrale qui complète très utilement celle consacrée à New York, nous permettant ainsi de nous immerger dans la vie des habitants de ce quartier.

Un résumé pour la route

TRILOGIE DU BRONX C1C4.inddLa trilogie du Bronx est entièrement scénarisée et illustrée par Will Eisner. L’ouvrage se compose de trois récits différents : Un pacte avec Dieu, Jacob le Cafard et Dropsie Avenue. Un pacte avec Dieu comporte lui-même quatre chapitres consacrés à des personnages variés. Le point commune de l’ensemble des histoires présentées ici est de se situer dans le Bronx et notamment sur Dropsie avenue. Originellement, Un pacte avec Dieu sort aux Etats-Unis en 1978, Jacob le Cafard en 1988 et Dropsie Avenue en 1995. La présente édition regroupe donc les trois récits en une intégrale sortie chez Delcourt en 2020.

Dans les récits présentés ici, Will Eisner présente l’histoire d’un quartier, le Bronx, d’une rue, Dropsie Avenue et de ses habitants successifs, issus des vagues d’immigration qui se sont succédé depuis la fin du XIXe siècle.  L’artiste dépeint les heurs et malheurs de celles et ceux qui voient leurs ambitions contrariées ou favorisées selon leurs choix et leur destin. Quels que soient ses habitants et les vicissitudes des temps, le Bronx vit ou survit, se transforme sans cesse tandis que l’auteur nous propose de réfléchir au poids du destin et à la notion de vivre ensemble.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

 Un Pacte avec Dieu est considéré comme un véritable tournant dans la carrière de Will Eisner mais aussi dans l’histoire des comics. puisqu’il contribue à donner ses lettres de noblesse au roman graphique. L’ouvrage édité par Delcourt nous offre une préface rédigée en 2004 dans laquelle Will Eisner revient sur la genèse de ce livre dans laquelle il explique combien ce Pacte avec Dieu doit beaucoup à sa propre histoire de New Yorkais, jeune garçon pauvre à l’époque de la Grande Dépression. L’auteur montre aussi combien la publication de cette oeuvre, qui est aujourd’hui une véritable référence, fut complexe tant son projet fut rejeté par les éditeurs. Dans cette trilogie du Bronx, on retrouve toutes les qualités attachées au travaux de Will Eisner : son sens du détail, son amour des personnages tragiques et simples, son intérêt pour l’architecture urbain et son histoire et son sens de la dramaturgie.

 

Un Pacte avec Dieu débute sur une courte histoire illustrée de Dropsie avenue et notamment de l’immeuble portant le numéro 55, peuplé de gens pauvres d’origines diverses qui cohabitaient tant bien que mal dans un esprit de chamaillerie mais aussi de solidarité. Le premier chapitre du recueil est celui qui lui donne son nom : Un pacte avec Dieu évoque l’histoire dramatique de Frimme Hersh qui doit beaucoup à l’histoire personnelle de Will Eisner puisque l’auteur raconte la perte qu’éprouve Frimme avec la mort de sa fille adoptive, un deuil que l’auteur a lui-même subi avec sa propre fille. On comprend mieux pourquoi le récit est si intensément douloureux. Dès les premières pages, on peut admirer toute la science de l’artiste qui inclut les titres et la prose dans son récit, comme de véritables personnages. Ainsi, lorsqu’il pleut, les lettres dégoulinent d’eau. Les éléments déchaînés ajoutent à la lourdeur du récit : la pluie envahit les rues et tombe en trombes sur les épaules courbées d’un individu abattu, comme si le ciel pleurait lui aussi la perte que Frimme Hersh vient d’endurer.

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Cet homme, qui n’est que douleur, se recroqueville dans son chagrin et son incompréhension, lui qui fut toujours un homme bon et serviable, lui qui fit un pacte avec Dieu. Son deuil le transforme en homme cynique, en homme d’affaires impitoyable, il jette ses scrupules et sa bonté aux orties après que Dieu lui ait enlevé son enfant. Ce récit est aussi l’occasion pour Will Eisner de raconter le parcours d’un jeune immigré juif russe arrive aux Etats-Unis à la fin du XIXe siècle, à une époque où les pogroms ravagent l’Empire russe. Mais le texte est avant tout un dialogue entre Eisner et Dieu à travers le destin de Frimme Hersh. A quoi bon être un homme serviable, suivre un chemin vertueux si la divinité ne nous protège pas et nous enlève les êtres chers ? La pleine page où Frimme hurle sa douleur, le poing serré et les bras tendus vers le ciel est tout simplement magnifique et illustre à elle seule tout ce que peut signifier le désespoir. La transformation physique accompagne son éloignement de Dieu, l’homme pieux se mue en redoutable businessman. La conclusion montre pourtant combien Frimme aurait tant désiré être aimé de son dieu. Si vous êtes ou avez été croyant et avez été confronté à un deuil, ce texte devrait vous parler très directement et dans tous les cas, il est d’une force rarement égalée, tant dans son écriture dense et désespérée que dans sa traduction graphique sombre et tortueuse. Je reste admirative du travail réalisé par Eisner sur les visages et les corps qu’il sait si bien tordre de douleur que sur les architectures si précises ou sur les aléas climatiques toujours importants dans ses récits. On peut ressentir la pluie vous transpercer jusqu’aux os et les bourrasques vous traverser le corps, on entend presque le vent siffler entre les immeubles.

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Les récits suivants rendent hommage à des types de personnages que l’auteur a croisés dans sa jeunesse : un chanteur des rues un peu roublard qui séduit une diva déchue qui ne rêve que de recouvrer sa gloire passée à travers ce jeune homme. Comme souvent, on assiste à un jeu de dupes dans lequel tout le monde est perdant et la conclusion renvoie chaque personnage à sa situation de départ. J’ai été particulièrement bluffée par la planche qui montre le chanteur en bas de l’immeuble, vu depuis le dessus, l’impression donnée par cette page est vertigineuse et j’ai passé un bon moment à en admirer la conception. Après le chanteur des rues, c’est le destin du concierge que Will Eisner dépeint. M. Scuggs est un homme haï des locataires, que l’artiste présente comme un être massif, une sorte de brute épaisse accompagné de son molosse, un immigré lui aussi, mais d’origine allemande, à la solde du propriétaire. En vérité, c’est un homme seul, uniquement occupé de ses fantasmes mais sa vie bascule en un instant par la faute d’une jeune fille. Eisner invite son lecteur à se méfier des apparences : l’innocence n’est pas forcément où on l’imagine. Victime de son apparence et des ragots, Scuggs finit tragiquement.

Le dernier des quatre récits compris dans le recueil Un pacte avec Dieu s’intitule Cookalein et montre comment les habitants modestes de Dropsie Avenue parviennent à faire de maigres économies pour passer quelques jours dans des pensions de famille à la campagne, les plus jeunes espérant y trouver le grand amour, si possible avec un beau parti riche et bien fait de sa personne. Les maris en profitent pour tromper leur femme restée en ville et vice-versa. Tout le monde ou presque ment sur sa situation sociale et comme toujours, les gagnants de l’histoire ne sont pas toujours les plus honnêtes. Dans ce récit, Will Eisner use de postures dramatiques et ses personnages paraissent parfois tout droit sortis d’une pièce de théâtre. L’histoire se referme sur une planche splendide qui montre une avenue Dropsie toujours pluvieuse.

A la fin de ce premier recueil, Delcourt nous gratifie d’un texte magnifique de Scott Mc Cloud qui raconte à la fois la genèse d’Un Pacte avec Dieu, insiste sur l’importance du travail d’Eisner dans la bande dessinée et évoque son amitié avec le maître.

Le deuxième recueil est intitulé Jacob Le Cafard et s’ouvre sur la vision de ces petites bêtes farfouillant dans les ordures. La question fondamentale de l’auteur est de savoir pourquoi toutes les créatures terrestres, cafards comme humains continuent, malgré les aléas, à lutter pour leur survie. Afin de tenter de répondre à son interrogation, Eisner emmène son lecteur sur Droopsie Avenue dans les années 1930, des années de misère qui font suite au krach boursier de 1929. Afin de mieux ancrer son récit dans la réalité, l’auteur alterne les extraits de journaux racontant les drames quotidiens de ces années de Grande Dépression et les planches où évoluent les protagonistes principaux. C’est à ce moment-là que Jacob perd tout : son travail et même la reconnaissance qui l’accompagne. Au désespoir, l’homme erre dans les rues et commence à philosopher avec un cafard : Dieu a-t-il créé l’homme ou l’homme a-t-il créé Dieu ? Le questionnement autour du divin traverse, là encore, tout ce recueil tout comme le crime qui s »invite dans les allées parfois sordides de l’avenue Dropsie. La Grande Dépression amène son lot de malfrats dans le quartier avec leurs combines dans lesquelles on est parfois entraîné à son corps défendant. De pauvres ères voient leur vie se transformer en cauchemar comme le montrent si bien les pages torturées d’Eisner lorsqu’Aaron délire dans une nuit sans espoir. Eisner dépeint aussi des familles juives qui n’acceptent pas toujours de bon œil les mariages avec les personnes issues d’autres communautés. Indirectement, Will Eisner parle aussi de la montée du nazisme et de la fuite en Amérique de certains membres de la communauté juive qui ont eu la prescience du drame qui allait se jouer en Europe. l’histoire se clôt là où elle avait commencé puisque la dernière planche montre une ruelle pluvieuse encombrée de poubelles, une épanadiplose des plus réussies.

Le troisième recueil intitulé Dropsie Avenue, biographie d’une rue du Bronx est une sorte d’histoire du quartier à travers les populations qui s’y succèdent et des mutations que cela induit sur le plan structurel et notamment urbanistique. Le récit démarre en 1870 alors que le Bronx est encore parsemé de fermes où habitent des immigrants d’origine hollandaise. On les voit se lamenter sur les changements du quartier où les Anglais construisent de nouvelles habitations. Ainsi, ces premières vagues d’immigration s’entrechoquent déjà. Bientôt ce sont les Irlandais qui concurrencent les Anglais qu’ils choquent avec leurs manières de parvenus. Ce sont ensuite les immigrés allemands qui s’installent au milieu de l’hostilité ambiante attisée par la guerre. Ils sont bientôt suivis par les Italiens et les Juifs qui entrent en concurrence puis par les Noirs. Chaque vague d’immigration nouvellement implantée est vilipendée par la précédente, peu se souvenant qu’ils étaient d’origine modeste et qu’ils sont eux-mêmes d’origine étrangère. Will Eisner montre avec une grande subtilité les discriminations subies par les nouveaux arrivants de la part de ceux qui les ont vécues auparavant et les changements urbanistiques que provoquent ces vagues de populations. Enfin, Eisner montre aussi les petits arrangements, les amours contrariées des jeunes issus de communautés différentes, les trafics qui alimentent une économie souterraine, les travers de la politique locale avec, pour toile de fond les changements politiques et sociaux : la Grande Dépression, la Prohibition ou les contestations liées à la guerre du Vietnam. Dropsie Avenue est un portrait à la fois tendre, ironique et sans concession de l’évolution d’un quartier sur un siècle.

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Alors, convaincus ?

On ne devrait pas avoir à répondre à cette question tant on ne peut être que séduit par l’écriture sensible et subtile de Will Eisner qui sais si bien croquer les gens ordinaires sans émettre de jugement, montrant leurs forces et leurs faiblesses au milieu des tourments d’une existence souvent difficile et laborieuse. Eisner pourrait être un véritable anthropologue, un peintre de la société tant il sait l’observer avec acuité. Que dire de son génie d’illustrateur : une planche de Will Eisner, c’est une oeuvre d’art, du lettrage à l’encrage en passant par une mise en page d’une inventivité sans égale. Que l’on soit amateur d’histoire, d’études sociales ou qu’on ait simplement envie de se régaler avec ces planches incroyables, il faut lire la trilogie du Bronx, cette intégrale de Delcourt en offre une belle occasion qu’il serait regrettable de manquer.

Sonia Dollinger

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