[review] Britannia (tome 1)

Les séries historiques, je connais bien en franco-belge, les séries fantastiques également mais que donnerait l’alliance des deux ? Le premier tome de Britannia parue chez Bliss Editions donne une partie de la réponse.

Un résumé pour la route

Britannia_1Ces quatre épisodes sont écrits par Peter Milligan (Shadowman, Brian Thies) et dessinés par Juan José Ryp (Ninjak, Black Summer) avec les couleurs de Jordie Bellaire. Ils ont été publiés par Valiant Entertainment entre septembre et décembre 2016 et par Bliss comics en février 2018. Cette nouvelle édition est sortie en février 2020.

Aux frontières de l’Empire romain, en Bretagne – la Grande-Bretagne aujourd’hui – de nombreuses morts étranges sont rapportées par une garnison. Antonius, enquêteur à Rome, est envoyé pour découvrir la vérité sur ces faits qui menacent la conquête.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

L’avis de Thomas

Dès la splendide couverture de Cary Nord, le ton est donné – un buste typique des sculptures romaines mais avec un homme grimaçant et des cornes de bouc. Cette série limitée nous plonge dans la face sombre de l’Empire. Totalement à part chez Valiant, elle n’a aucun lien avec le reste des séries de l’éditeur. On ne croise aucun super-héros mais c’est un récit historique d’horreur. Peter Milligan utilise avec malice les lieux communs de l’horreur – le brouillard masquant la menace, les bains de sang, les cultes païens démoniaques, un monstre de sang plein d’yeux… Il nous présente un Empire romain sombre et brutal. Néron est empereur et sa folie commence à apparaître. Reprenant la vision classique des auteurs antiques, la société s’est abandonnée au luxe et à la dépravation. Chacun ne cherche qu’à accroître son pouvoir sans respecter la morale. L’ambition et la jalousie des hommes conduit à des alliances contre nature. Milligan ajoute une dimension anticolonialiste. En Bretagne, sur les frontières de l’empire, les soldats romains sont brutaux et naïfs. Le scénariste britannique n’hésite pas à recourir à un vocabulaire anachronique pour se faire comprendre – impérialiste, terroriste – et dénoncer la domination romaine (et américaine aujourd’hui ?). La légion romaine est une armée d’occupation qui colonise un peuple celte en résistance. Au lieu d’apporter la civilisation, ils manipulent les croyances locales pour faire régner la peur. Milligan refuse l’héroïsation de l’armée. Ce sont les peuples conquis qui s’en sortent les mieux. Ils sont certes dominés militairement mais utilisent tous les moyens pour résister… L’esclave d’Antonius, né en Bretagne est malin. Il préfère rester esclave pour payer moins de taxes. Il est sarcastique vis-à-vis du peuple romain supposé supérieur.

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On sort des images fausses sur l’Empire romain car le récit montre la complexité du rapport entre hommes et femmes. Certes, la loi renvoie les femmes à un statut de dominées mais elle ont une marge de manœuvre. Être vestale est un outil de pouvoir. Elles échappent au mariage arrangé et peuvent être propriétaires, ce que réprouve Néron. La grande vestale Rubria est sarcastique et hautaine vis-à-vis des hommes qu’elles trouvent idiots. Pour elle, son pouvoir repose sur les mythes et on ne saura jamais si elle y croit. Les femmes sont plus intelligentes mais manipulatrices et dangereuses. Rubria menace d’éteindre le feu sacré qui garantit la stabilité de la cité. La société celte est présentée comme plus égalitaire car les prêtres peuvent être des femmes ou des hommes. L’ignorance des Romains est dangereuse alors que le savoir aide les vestales. Le Codex, livre sacré des vestales, est une carte pour comprendre le monde. Il offre une connaissance rationnelle et un esprit critique affûté.

Bien que les démons rôdent et que la folie meurtrière s’étende chez les légionnaires, le lecteur suit plus une enquête policière par un rationaliste qu’un récit d’horreur pure.

Milligan construit un personnage principal passionnant. Le musculeux Antonius est détruit moralement après son intervention contre des prêtres étrusques. Il souffre de stress post traumatique : il n’a plus confiance en lui et fait des cauchemars. Les vestales le reconstruisent en ayant recours à des rites initiatiques : un bain de sang, il est soulevé tête en bas au-dessus de la flamme sacrée puis doit lire le Codex. Elles lui enseignent à utiliser la logique plutôt que la religion. Elles le sauvent, non pas par altruisme, mais pour le manipuler. Cinq ans après, le centurion est devenu déceleur, l’enquêteur. Utilisant l’observation et débarrassée des superstitions, il devient un grand observateur comme Sherlock Holmes. Les autres sont tellement surpris de ses talents qu’ils le prennent pour un magicien. A la mort de sa femme en couches, Antonius a confié son fils Avitus (qui croit que c’est son oncle) à une autre famille car les vestales ne l’estiment pas capable d’être père. Est-il manipulé ? Naïf, il croit qu’elles ont raison mais, après une visite à son enfant, il va se saouler. Son aventure en Bretagne va ébranler ses certitudes. Au milieu de soldats violents, Antonius est le seul homme sage.

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Le dessin est également une réussite. A part la très agréable introduction dessinée par Raúl Allén et Patricia Martín (Secret Weapons) expliquant la place des vestales dans l’Empire, les quatre épisodes sont dessinés par Juan José Ryp. Son travail réaliste et sale renforce encore le côté sombre du scénario. Chaque visage masculin ou féminin est brutal. Le sol est constamment boueux. Plus l’habitant est proche de la la magie et plus sa maison se confond avec la terre. Les limites entre les cases sont floues comme entre les éléments – entre la terre et le ciel avec le brouillard. On voit ainsi que la frontière entre les mondes réel et démoniaque s’estompe. Il n’hésite pas à représenter le gore et suggère le sexe. Les couleurs sombres de Jordie Bellaire – vert, marron, rouge toujours foncé – s’adaptent à la quête contre le mal. L’arrière-plan des pages ou une image au fond est sombre créant un sentiment de claustrophobie amplifient l’ambiance d’horreur. L’éditeur fait le pari de changer le format plus proche d’une bd que d’un comics. C’est une très bonne idée car la bd historique fonctionne très bien en franco-belge alors qu’encore trop de lecteurs ont des a priori sur les comics. J’espère que cela va permettre de faire connaître ce livre prenant et plus globalement cette très bonne série. De plus, le livre est de très belle qualité avec une couverture mat qui met en valeur deux belles illustrations.

Alors, convaincus ?

Britannia est pour moi un des meilleurs titres de Bliss Editions. Le dessin et le scénario se mêlent avec plaisir pour nous emporter dans le passé sombre de Rome et parfois même dans des mondes démoniaques. Il s’agit donc d’un très bon début d’une série d’enquête occulte mais, pas d’inquiétude, le volume se lit très bien tout seul.

 

L’avis de Siegfried « Moyocoyani » Würtz

Mieux vaut tard que jamais, j’entre enfin dans l’univers Valiant par une porte dérobée, qui me paraît un peu plus accueillante que les autres parce qu’elle accumule les éléments connus : le scénariste Peter Milligan bien sûr, grand nom de l’invasion britannique et particulièrement remarquable sur Enigma et Shade, dans une certaine mesure son court run sur Animal Man, le dessinateur Juan José Ryp, connu pour son sens du détail et sa sauvagerie sur des comics aussi marquants que No Hero et Black Summer, et ayant justement déjà commis avec Milligan le plutôt bon Punisher : Happy Endings ; l’invasion romaine de la Grande-Bretagne, objet de fascination de mes études de latin.

Dès les premières pages, la parenté avec le Murena de Jean Dufaux et Philippe Delaby (puis Theo) est évidente, Rome néronienne, héros patricien à la merci de l’Empereur et déchiré entre sa rationalité et son inclination vers la folie, présence de l’Histoire en arrière-plan (dans les références bibliographiques pour Murena, dans la postface de chaque volume de Britannia par des historiens), voyeurisme complaisant dans les représentations de la violence et de la sexualité…

Britannia assume cependant une dimension autrement plus régressive. On s’amusera des quelques anachronismes dont Milligan parsème son histoire : le héros, Antonius Axia, est detectioner pour ne pas dire détective privé et se livre à des déductions holmésiennes (même s’il ne le fait qu’une fois, ce qui est un peu décevant) ; un esclave décrit la Grande-Bretagne par « la pluie, de la bière chaude, des punks » pour que Néron identifie la repoussante contrée dont il est question, quand Axia lui-même explique que « C’est froid, et humide, et ne parlons même pas de la nourriture… » afin de décourager son souverain de l’y envoyer ; il y fera face à un KKK romain… Ces anachronismes ont valeur d’art poétique en ce qu’ils brisent volontairement l’immersion pour rappeler au lecteur qu’il n’a pas face à lui un comics bien sérieux, que l’amusement qu’il en tirera doit dominer toute autre recherche.

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De fait, Britannia est tellement plus ouvertement régressif que réflexif ou informatif qu’il n’y a rien de réellement « bon » à en retirer, sinon un bon gros délire pour qui y sera sensible. Le fantastique n’est même pas particulièrement bien imbriqué à une Histoire de carton-pâte, les images du monstrueux sont aussi cliché que Néron, les Vestales et les femmes en général, purs objets de fantasme, et même les hommes et leur virilisme.

Ryp y est bien sûr en terrain connu, et livre les planches de la qualité attendue, parfois superbement éthérées par la colorisation de Jordie Bellaire dans certains effets de texture du sol et de brume, même si je le trouve plus fin quand ses excès veulent signifier quelque chose, comme dans ses trois travaux avec Ellis, quand il se dégage de cette grande récréation d’hormones et d’hémoglobine une mélancolie, ou du moins une dénonciation de la violence, qui lui donnent quand même quelque chose d’un peu profond ou intéressant.

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Alors, convaincus ?

Je ne me précipiterai donc pas vers les deux suites de Britannia, Who we are about to die et The Last Eagles of Rome, mais quand j’en aurai l’occasion je saurai les parcourir avec curiosité, comme le plaisant divertissement que les auteurs annoncent, voire en en espérant un tout petit peu plus.

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