[review] Batman / Huntress Cry for Blood

Deux raisons principales m’ont fait choisir de lire Huntress Cry for Blood : en premier lieu, le nom du scénariste, Greg Rucka dont j’aime la manière dont il écrit les personnages féminins – comme dans Lazarus ou Wonder Woman – et ma volonté de découvrir un peu mieux le personnage d’Huntress dont j’ignorais à peu près tout. La nouvelle collection DC Confidential, initiée par Urban Comics est donc une bonne occasion pour approfondir la question…

Un résumé pour la route

batman-huntress_1Le volume publié par Urban Comics en 2020 reprend plusieurs récits indépendants. Le premier, Batman / Huntress : Cry for Blood #1-6 est scénarisé par Greg Rucka. Les illustrations sont de Rick Burchett, les couleurs de Tatjana Wood. Le récit paraît initialement aux Etats-Unis en 2000 chez DC Comics. Le deuxième récit, est tiré de Batman Chronicles #1, paru en 1995 avec au scénario Chuck Dixon, Lee Weeks au dessin et un encrage assuré par le géant Bill Sienkiewicz tandis que les couleurs sont confiées à Gregory Wright. Enfin, le troisième récit, qui n’est pas consacré à Huntress s’intitule The Question #1, l’histoire est signée par Dennis O’Neil et elle est illustrée par Denys Cowan, encrée par Rick Magyar et colorisée par Tatjana Wood.

Dans la nuit pluvieuse de Gotham, Batman et le commissaire Gordon retrouvent un cadavre sur les docks. Le corps du mort est transpercé d’une flèche d’arbalète. Les mâchoires de Batman se crispent car il croit reconnaître la signature du meurtrier. Et si c’était Huntress qui avait fait le coup ? Que devrait faire Batman, arrêter la justicière ou lui donner le bénéfice du doute ?

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

L’histoire d’Helena Bertinelli – alias Huntress – pourrait être celle de Michael Corleone et les similitudes entre le Parrain de Coppola et le récit de Greg Rucka sont multiples. Le scénariste nous propose une origin story d’Huntress et de sa famille et nous ramène à la fin du XIXe siècle puis à l’époque de la Prohibition, l’âge d’or de la Mafia. Rucka aime les histoires de familles, de réseaux et de haine et s’épanouit pleinement dans ce récit où les membres de clans rivaux s’allient puis se déchirent, faisant porter le poids des haines anciennes sur leurs descendants. L’ascension puis la chute de la famille Bertinelli en est un bel exemple et marque Huntress d’une empreinte indélébile. Seule rescapée de sa famille, la jeune femme cherche à comprendre pourquoi elle a été épargnée et semble vouloir coller à un destin tout tracé : celui qui veut que le sang appelle le sang et entraîne les familles dans des vendettas interminables.

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D’autres scènes rappellent inévitablement la trilogie de Coppola comme la scène du mariage, moment durant lequel on peut demander n’importe quel service au père de la mariée. J’ai particulièrement aimé ce passage et la subtilité d’Huntress qui, tout en respectant sa parole auprès de Batman, arrive à ses fins.

Comme Michael Corleone, Helena fait un passage initiatique en Sicile, terre de ses ancêtres, où elle apprend les règles du clan, mue par sa volonté de vengeance, elle devient une tueuse aguerrie. Pourtant, il lui manque encore quelque chose et c’est sa rencontre avec Batman qui s’avère décisive et paradoxale. Le Chevalier noir poursuit les criminels mais il est aussi à l’origine de la vocation d’Huntress, qui devient en quelque sorte « un enfant de Batman », mais un enfant plus ambigu et dont le sens moral diverge de celui de son modèle. Dans ce récit, Batman est d’ailleurs présenté, dans un premier temps, comme un être froid et rigide, qui juge sans trop chercher à comprendre et sans grande nuance. Toutefois, la Batfamily veille sur Huntress et lui permet de progresser tout en lui laissant un espace de liberté. Rucka nous permet ainsi de nous interroger sur ce qu’est réellement une famille : celle du sang ou celle qu’on choisit ?

L’intervention de la Question est plus étonnante, on ne comprend pas réellement ses motivations, ni pourquoi il entraîne Huntress dans une sorte de quête initiatique auprès d’un Sensei dans des scènes évoquant des films à la Karaté Kid. Si cette intervention tombe un peu comme un cheveu sur la soupe, cela permet toutefois de retrouver ce personnage énigmatique et de faire progresser Helena dans sa quête personnelle. Pourtant, la conclusion montre, de fort belle manière, combien cette dernière s’est affranchie des recommandations paternalistes des uns et des autres pour tracer son chemin et aboutir à ses fins. La conclusion de ce récit est magistrale et clôt une histoire très réussie.

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Graphiquement, le trait de Rick Burchett est très agréable bien qu’un peu inégal, j’ai trouvé les planches soit très réussies soit assez fades. J’ai bien ri lorsque l’artiste fait un clin d’oeil au style de Rob Liefeld dans un article consacré à Huntress où l’on voit une représentation de la chasseresse avec des muscles saillants, des seins démesurés et des jambes déformées. L’artiste délaisse souvent les arrières-plans pour se concentrer sur les personnages et leurs émotions, c’est d’autant plus dommage que, lorsqu’il se risque à ajouter du décor, cela donne une vraie profondeur à son trait. Il n’en reste pas moins que Rick Burchett offre un travail dynamique.

La deuxième histoire, intitulée Le train de minuit, est un récit très court, centré davantage sur le commissaire Gordon que sur Huntress et montre toutes les contradictions d’un personnage complètement perdu et désemparé dans une ville où le crime grouille. C’est percutant et efficace, notamment grâce au dessin de Lee Weeks, encré par Bill Sienkiewicz qui accentue l’aspect sombre et l’atmosphère étouffante. L’avant-dernière planche est à tomber !

Enfin, la troisième histoire contenue dans ce volume n’a absolument pas le moindre rapport avec Huntress et se concentre sur La Question. Le scénario de Dennis O’Neil est forcément percutant. Il montre un Victor Szasz aux prises avec une ville gangrenée par la corruption avec, à sa tête un maire complètement obnubilé par le sexe et l’alcool, manipulé par un homme d’Eglise austère et cynique. Ce portrait d’un Amérique des années 1980 est terriblement actuel et pourrait être écrit aujourd’hui. Seul, Victor se bat à la fois pour faire éclater la vérité en tant que journaliste d’investigation et pour faire tomber le système corrompu sous le masque de la Question. Le récit est sombre, désespéré et montre un homme déterminé et droit que rien ne détourne de son but, pas même la menace de perdre son travail ou la vie. Cette histoire, belle bien que désespérée, est symptomatique de ce milieu des années 1980 avec des récits sombres qui ne se terminent pas toujours bien. Le scénario est bien servi par l’élégance du trait de Denys Cowan qui parvient à travers ses planches à nous faire ressentir le froid, la pluie glaciale et l’atmosphère délétère qui règne à Hub City.

Alors, convaincus ?

Si le choix de rassembler ces trois récits en un seul volume peut paraître étonnant, il n’en reste pas moins que Batman / Huntress est un titre intéressant. Il m’a permis de connaître un peu mieux les personnages d’Huntress et de Question qui sont d’autant plus intéressants qu’ils sont ambigus et beaucoup moins bridés que Batman qui reste ici engoncé dans une rigidité qui contraste avec les autres protagonistes. Les multiples références au Parrain de Coppola ne pouvaient manquer de me plaire et le récit centré sur la Question m’a donné envie de mieux connaître ce personnage. Notons dans le volume édité par Urban la qualité des textes qui présentent les récits, avec une contextualisation fort bienvenue par les lecteurs néophytes dont je suis. Je recommande fortement ce titre, ne serait-ce que pour les écritures de Greg Rucka et Dennis O’Neil.

Sonia Dollinger

 

 

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