[review] Bitter Root tome 1 : Affaire familiale

Depuis la parution de son tout premier titre – The Few – Hi Comics s’est fait une spécialité de publier des titres engagés, nous offrant ainsi de véritables petites pépites. C’est ainsi que j’ai pu découvrir Invisible Republic, Skyward ou Coyotes. Avec Bitter Root, David Walker, Chuck Brown et Sanford Green nous proposent de nous plonger au cœur de la culture afro-américaine et de nous ramener dans les années 1920, à la fois époque de terribles épreuves pour les Noirs américains et d’effervescence intellectuelle et culturelle. Connaissant très mal cette période, je me suis dit que Bitter Root pouvait être une bonne porte d’entrée et je n’ai pas été déçue.

Un résumé pour la route

bitter-root_1Bitter Root est co scénarisé par David F. Walker et Chuck Brown et illustré par Sanford Green, épaulé à la couleur par Rico Renzi. Aux Etats-Unis, le titre est publié chez Image Comics. En France, le premier volume, Affaire de Famille, est publié chez Hi Comics en 2020.

Harlem, 1924, des notes de Jazz s’échappent d’une boîte de nuit tandis que les couples s’enlacent amoureusement. Ruby et Ossie décident de faire une petite escapade romantique dans le parc mais, alors que le couple se rapproche tendrement, un terrible événement met fin à leur quiétude. La nuit suivante, la famille Sangerye s’adonne à la chasse aux Jinoos, ces terribles monstres qui dévastent tout sur leur passage, apportant haine et désolation. Qui sortira vainqueur de cet affrontement sans merci ?

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

La thématique du Harlem noir des années 1920 et la promesse d’un récit teinté de vaudou m’ont directement poussées à la lecture de Bitter Root. Ce titre a l’avantage de pouvoir être lu à plusieurs niveaux. On peut juste avoir envie d’y voir une histoire horrifique, qui met aux prises une famille experte dans le vaudou et la bagarre et des monstres difformes, sortes de brutes sans cervelle. On peut donc prendre plaisir à voir lutter les deux clans dans un Harlem souvent nocturne et effrayant. La mise en page de Sanford Green aide d’ailleurs grandement au dynamisme du récit, ses personnages hurlant en tendant la main vers le lecteur sont particulièrement frappants. La mise en page qui joue avec les tailles et les superpositions pour donner à l’ensemble un rythme effréné entraînent le lecteur dans un véritable vertige de coups et de sang qui gicle. Les personnages principaux sont badass et le style allie le steampunk avec des éléments futuristes ou horrifiques. Le style de Sanford Green rend hommage à Mike Mignola qui le lui rend bien avec une couverture alternative des plus réussies pour le premier chapitre.

Oui, vous pouvez lire Bitter Root de cette façon, comme un titre mettant aux prises des humains et des êtres mutants luttant les uns pour leur survie, les autres pour la domination.

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Cependant, bien évidemment, Bitter Root est bien plus que cela. L’ouvrage est écrit par des auteurs afro-américains qui connaissent fort bien l’histoire du peuple noir aux Etats-Unis et qui en rappellent donc les traumatismes et les grandeurs. Bitter Root parle de racisme et de lutte pour sa survie et pour ses droits. Pourtant, les scénaristes n’ont pas choisi la période précédant la Guerre de Sécession, pendant laquelle l’esclavage sévissait ni celle des luttes pour les droits civiques qui voyait à leur tête Martin Luther King d’un côté et Malcom X de l’autre. Ils ont préféré évoqué un entre-deux moins connu des lecteurs peu spécialistes du sujet dont je suis. Le récit débute à Harlem avec des notes de Jazz et, pour mieux comprendre cet environnement, il faut lire le texte de John Jennings qu’Hi Comics a eu l’excellente idée d’insérer dans son ouvrage. Jennings évoque la Renaissance de Harlem, une période de bouillonnement artistique et intellectuel où le « New Negro Movement » s’exprime dans les domaines de la littérature, la peinture ou encore la musique. C’est l’époque de Duke Ellington, Count Basie, Fats Waller ou Louis Armstrong. C’est aussi celle des écrivains noirs comme Alain Locke ou WEB Dubois qui valorisent et revendiquent l’identité noire.

On peut donc lire Bitter Root comme un ouvrage militant qui rend hommage aux combats des Noirs américains dans une société dont ils restent encore les parents pauvres. Les Jinoos sont l’allégorie des Blancs touchés par le racisme. Un être humain normal se transforme au contact des autres et devient littéralement fou, attaquant les personnes qu’il rencontre. L’allégorie est transparente : le racisme mue l’humain normal en bête fauve dénuée de sentiments. A Harlem, la famille Sangerye tente d’endiguer le fléau et de trouver un antidote : un Jinoo peut-il guérir ? C’est une des questions fondamentales du titre, peut-on redevenir un être humain après avoir été aussi loin dans la haine ? Comment garder son âme pure ? Le débat existe d’ailleurs au sein des membres de la famille Sangerye, certains gardant espoir de guérir les Jinoos tandis que d’autres ne voient le salut que dans la mort des monstres. Ces querelles rappellent celles qui traversent la communauté noire à toutes les époques : faut-il lutter de concert avec les Blancs ou se battre contre l’oppresseur. Tuer avant d’être tué, le fond du débat est bien là.

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D’ailleurs, les auteurs n’oublient pas d’évoquer les traumatismes subis par la communauté afro-américaine. Une partie du récit se déroule dans le Mississippi, l’un des états qui s’est montré le plus hostile à l’émancipation des Noirs avec l’Alabama. Le Ku Klux Klan y a longtemps régné en maître, multipliant les exactions et les lynchages y compris dans les années 1960 – on ne saurait trop recommander de visionner si ce n’est déjà fait l’excellent film Mississippi Burning. David F. Walker, Chuck Brown et Sanford Green montre d’ailleurs une scène hélas très réaliste où des membres du Klan s’apprêtent à pendre un jeune homme. Les auteurs mentionnent également à plusieurs reprises le massacre de Greewood à Tulsa en Oklahoma qui se déroula le 31 mai et le 1er juin 1921. Il s’agit de l’épisode de violence raciale le plus meurtrier aux Etats-Unis, un épisode très peu mentionné voire pas du tout dans les manuels d’histoire américains. Le nombre de tués reste encore à ce jour imprécis, oscillant entre 100 et 300 morts, des Noirs américains massacrés après la rumeur d’une agression d’une jeune femme par un garçon noir de 19 ans. Les tombes des victimes de Tulsa viendraient juste d’être retrouvées : deux charniers au cœur du cimetière local. Il est bien difficile pour un lecteur blanc de se mettre à la place de celles et ceux qui portent ses souffrances dans leurs souvenirs communs et leur généalogie. Pourtant, Bitter Root est extrêmement bien fichu. Il n’est pas manichéen et montre que, même au sein de la communauté noire, les débats font rage pour savoir s’il faut exterminer l’ennemi ou si l’on peut espérer le changer. D’ailleurs, si le docteur Sylvester et sa chère mademoiselle Knightsdale appartiennent à la communauté noire, ils s’adonnent à des expériences étranges qui les rapprochent parfois des Jinoos, montrant ainsi que personne n’est exempt d’une mutation incontrôlée. Le traumatisme qu’ils ont subi à Tulsa explique sans doute cet aspect. Les Blancs ne sont d’ailleurs pas tous des vilains Jinoos et j’ai beaucoup aimé le tandem improbable formé par l’ex adepte du Klan, Johnnie et l’impitoyable justicier noir Ford Sangerye. Tout le monde a le droit a sa chance, il faut vouloir changer.

Les textes universitaire en fin de volume permettent également de compléter ses connaissances sur toutes les notions abordées dans le récit et j’en conseille fortement la lecture attentive qui donne vraiment envie d’en savoir plus sur chacun des sujets traités : la Renaissance de Harlem et ses mouvements artistiques, l’afro-futurisme, le folklore et notamment le hoodoo.

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Les auteurs mettent également en avant le rôle des femmes dans la communauté et les débats intergénérationnels entre Ma Etta et sa petite-fille Blink. Ma semble être la tenante d’une vision plus rétro : les femmes s’occupent de fabriquer les potions et de maîtriser les rites vaudous tandis que les hommes vont au combat. Elle le résume autrement : « les hommes sont les bras et les femmes la cervelle ». Blink, elle, rêve d’aventures et d’égalité, citant avec admiration Bessie Coleman, la première femme afro-américaine à détenir un brevet de pilote. Mais tout n’est pas si simple, Ma Etta sachant se montrer une guerrière impitoyable lorsqu’il le faut.

Alors, convaincus ?

Si l’on peut lire Bitter Root comme un ouvrage de baston se déroulant dans des Etats-Unis revisités et prendre plaisir au style explosif de Sanford Green, il n’en est pas moins vrai que l’ouvrage est un titre engagé, qui, par des allégories, démontre les fractures de la société américaine du début du XXe siècle et ses répercussions actuelles. Bitter Root rend hommage à la culture afro-américaine avec intelligence, parsemant le récit de références littéraires, musicales ou historiques qui donnent envie d’en savoir plus sur les sujets abordés. Bitter Root aborde le racisme, le rôle des femmes, les dissensions et débats qui parcoururent et parcourent encore la communauté afro-américaine mais sans jugement péremptoire, le lecteur cheminant avec des personnages contrastés même s’ils ont un caractère parfois bien trempé. J’ai vraiment beaucoup aimé les textes des différents chercheurs placés en fin d’ouvrage, cette documentation apporte beaucoup à la lecture. C’est toujours un bonheur de refermer un livre en se sentant plus intelligent, c’est le cas avec Bitter Root.

Sonia Dollinger

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