[review] Intégrale Green Arrow tome 1

Comme deux avis valent toujours mieux qu’un, Thomas et Siegfried vous proposent une chronique bicéphale sur le premier tome de l’intégrale Green Arrow scénarisé par Jeff Lemire. Suivez la flèche !

L’avis de Thomas Savidan

La raison du choix pour cette chronique est simple : j’adore les archers. J’ai dû voir tous les Robin des bois au cinéma et j’ai même défendu les débuts des Vengeurs de la côte ouest. Cependant, je connais très mal Green Arrow et cette intégrale était une bonne occasion d’en savoir plus.

Un résumé pour la route

Green_Arrow_1L’ensemble du volume est écrit par Jeff Lemire (Bloodshot Salvation, Animal Man) et une grande partie des épisodes est dessinée par Andrea Sorrentino (Gideon Falls, Secret Empire). Bill Sienkiewicz (New Mutants, Daredevil) est l’encreur additionnel sur certains épisodes. Cette intégrale rassemble les épisodes 17 à 34 de la série Green Arrow plus Green Arrow : Secret Origins et Green Arrow : Future Ends qui ont été publiés entre 2013 et 2015 aux États-Unis par DC Comics et en France par Urban comics en octobre 2018.

Oliver Queen est un riche héritier oisif mais, depuis un naufrage sur une île déserte, il a appris à survire seul grâce à un arc. Revenu aux États-Unis, il a décidé d’abandonner sa vie futile pour rendre la justice sous le nom de Green Arrow.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Dans la première case, Oliver erre dans le désert complètement désabusé. Il a perdu sa fortune et son ambition. On est alors plongés trois semaines avant pour expliquer ce changement. En une journée et un épisode, Oliver perd tout : il est accusé du meurtre du P.D.G. de Queen Industries, son entreprise est rachetée, ses amis meurent dans l’explosion son Q.G. et il est défait en tant que Green Arrow. Tout cela est planifié par un autre archer, Komodo, plus traditionaliste – « Un vrai archer n’a même pas besoin d’arc ou de flèche mais seulement de cible ». Arrogant, il méprise les flèches truquées de Green Arrow qui cache ses défauts en se servant de gadgets. Ce refus technologique se retrouve plus loin quand le Comte Vertigo, trahi par sa technologie, est battu très vite par Green Arrow. Le Magus sauve Oliver. J’ai, au départ, bien aimé ce personnage du fou du roi qui connaît les secrets mais répond par de nouvelles questions. Il est aussi visuellement très réussi, un homme sans uniforme mais un simple imperméable ce qui contraste avec ses orbites vides traversées de cicatrices en X. Lemire distille du mystère avec l’évocation des Outsiders. C’est un récit de chute classique. Dès le deuxième épisode, il se relance en trouvant un nouvel associé spécialiste de la technologie.

Pour se reconstruire, Oliver doit découvrir sa véritable identité. Comme dans Animal Man, c’est par une vision qu’Oliver découvre les mensonges de son père, Robert Queen. Il est déjà venu sur l’île avec Komodo qui l’a tué. La relation entre un père et ses enfants est le thème de Lemire. Il remonte même à la troisième génération car Robert a suivi une carte de son grand-père pour trouver le clan de la flèche et en devenir le chef. Cela explique pourquoi son père insistait pour qu’Oliver fasse du tir à l’arc mais les tensions sont fortes. Oliver dit à son père : « maman m’a apporté l’amour et toi la haine. » On voit l’échec des deux générations : sur deux cases parallèles, Komodo touche la tête du père et le fils de sa pointe de flèche. L’associé de Robert a volontairement abandonné Oliver avec un arc sur l’île pour le forcer à grandir et à accepter son héritage. Beaucoup d’actions du présent ont des échos dans le passé par les lieux – l’île – ou les paroles – « moi seul porte la capuche.» Les opposants ont aussi des rapports compliqués avec leurs parents.

Comme souvent chez Lemire, les parent sont défaillants. Tout l’épisode 23.1 révèle l’enfance de Werner Zytle, le comte Vertigo au cours de la visite d’un hôpital psychiatrique. Sa mère alcoolique et prostituée le rend responsable de son exil. Elle n’a pu mourir avec son mari car il fallait protéger l’héritier. Elle l’a vendu à cet hôpital à cause de son pouvoir mais c’est en fait un centre de test où le jeune Werner est maltraité. Traumatisé, Werner ne cherche que la vengeance quand il retrouve sa mère droguée. Dragon est le fils d’un ancien roi du crime qu’Arrow aurait mis à terre sous les yeux de son fils. Il veut se venger et humilier Arrow mais l’a aussi imité en cherchant comment devenir plus fort par la Ligue des assassins. Au contraire, Oliver choisit d’aider sa famille plutôt que son travail de justicier de Seattle. Dans les derniers épisodes, Green Arrow a une nouvelle sidekick, sa demi-sœur. Cependant, comme Damian Wayne avec Batman elle ne veut pas se laisser dresser et s’appeler Green Arrow ce qui illustre un nouveau rapport dans les comics.

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Après le récit renouvelé des origines de Green Arrow, Lemire ajoute une nouvelle quête initiatique. Tout son séjour sur l’île était préparé pour faire de lui un homme. Dans le récit actuel, Oliver doit de nouveau faire ses preuves. Il doit même réapprendre à tirer à cause d’une blessure de guerre à l’oreille interne. J’ai adoré la cache secrète derrière un bureau puis les sociétés secrètes. Komodo se révèle être un personnage secondaire du Clan de la flèche. On bascule dans une ambiance conspirationniste avec des armes totem qui permettent d’intégrer le cercle intérieur et surtout de connaître l’illumination. Afin de reconquérir sa vie, Oliver doit chercher les trois dragons qui lui donneront la clé pour rejoindre les Outsiders. La flèche totem est dans une grotte de l’île. D’un point de vue psychologique, elle est au cœur du traumatisme qui a changé la vie d’Oliver. A la fin du volume, le héros est devenu un homme en se conformant aux rêves de son père.

Lemire intègre aussi une partie polar avec les combats entre mafias à Seattle puis la lutte de Green Arrow contre Richard Dragon. Ce ne sont pas les épisodes que j’ai préférés. Le récit intègre quelques éléments politiques. Oliver est devenu un héros pour contenir la montée de la criminalité. Cependant, il se rend compte qu’il ne regrette pas la perte de Queen industrie. La ruine le sort d’une hypocrisie – être un milliardaire et un justicier qui lutte contre le système : « Le système s’est retourné contre le peuple et il est temps de lutter contre. » Le Comte Vertigo dénonce les violences policières qu’il a subies gamin. Comme un terroriste, il est revenu aux États-Unis pour se venger de l’attaque dans son pays. Pendant son séjour sur l’île, Oliver a subi la torture de l’eau utilisée par l’armée américaine contre des islamistes.

Andrea Sorrentino m’a tout d’abord bluffé par son jeu sur les couleurs : un contraste fort entre un noir dominant et des plaques de couleurs vives. Au fil de la lecture, les couleurs sont de moins en moins réalistes. Sorrentino cherche l’émotion. Il réalise même des cases blanches comme le négatif de photo pour insister sur un détail ou un choc émotionnel. La couleur est aussi un marqueur temporel – le présent est dominé par le jaune orange, pour le désert alors que le passé en ville est sombre. Le passé est aussi montré par la colorisation des années 1980 avec des points. Plus loin, des pages de souvenir sur fond jaune en faux papier vieilli avec des dessins marrons en négatif m’ont fait penser à des bandes annonces blackploitation des années 1970.  Son dessin est très fin avec des petites cases qui permettent un récit dense. Ce choix rend sa précision impressionnante. Le dessinateur italien sait aussi être efficace comme lors lorsque Batman et Arrow frappent à tour de rôle un ennemi. Dans l’épisode 21, Oliver est drogué à son insu. Sorrentino est parfait pour les délires psychédéliques – par un contraste entre des couleurs vives et des corps réalistes. On voit des têtes de zombie mais le décor autour de la jungle est réaliste. J’ai aussi adoré sa manière de représenter les séquelles faites par le comte Vertigo – un cercle rouge avec l’oreille interne comme un radio médicale. La mise en page est parfois simple et d’autre fois virtuose : on suit en haut une discussion entre Oliver Queen et son P.D.G. alors qu’en bas on voit le trajet inéluctable le trajet de la flèche qui va tuer ce dernier. Progressivement, Sorrentino commence à complexifier l’organisation sur les doubles pages – il dessine la pointe de flèche vers le bas ; des cases qui forment le son d’une explosion.

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Urban propose une belle édition. L’introduction retrace les événements marquants du personnage. Chaque épisode est séparé par la couverture mais précise l’ensemble de l’équipe créative contrairement à Panini. En fin de volume, j’ai bien apprécié le carnet de croquis, les couvertures en couleur et en noir et blanc, une page avant colorisation.

Alors, convaincus ?

Cette intégrale est très facile d’accès car elle récapitule l’origine du héros et le lance dans une toute nouvelle direction. Ce volume peut se suffire à lui-même car on trouve tous les épisodes écrits par Jeff Lemire. Le scénariste sait lancer le récit avec brio et multiplie les styles. Cependant, Oliver m’a semblé désincarné. La lutte est trop facile car les combats durent très peu. Le scénario est parfois banal et, comparé à Animal Man, manque de profondeur. Visuellement, Sorrentino est impressionnant. Il a son style et sait à la fois rendre l’action lisible et réaliser une mise en page splendide.

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L’avis de Siegfried « Moyocoyani » Würtz :

J’aime beaucoup le personnage de Green Arrow dans sa version la plus anarchiste, celle qui traitait Green Lantern/Superman de nazi sous la plume d’O’Neil, celle qui combattait ouvertement l’establishment aux côtés du plus populaire des Batman chez Miller, celle qui réapprenait aux côtés d’Anarky le sens de l’engagement politique. La première planche du run de Lemire et Sorrentino était ainsi encourageante en revenant directement au Oliver Queen d’O’Neil et Adams, dépouillé de sa fortune et contraint à se réinventer au civil et comme super-héros.

Pour revenir aux bases, Lemire redéfinit l’importance de l’île dans le parcours de l’archer. Je ne peux pas dire que je sois très fan des redéfinitions des fondamentaux, qui donnent une importance excessive à des origines dont j’aime au contraire l’arbitraire absurdité – comme quand on découvrait que Thomas et Martha Wayne avaient été tués par Joe Chill, travaillant pour Moxon, qu’un Thomas déguisé en chauve-souris avait fait emprisonner, marquant par son costume l’imaginaire de son fils, bref une avalanche de surexplicitations dont j’estimais qu’elle faisait perdre plus de sens qu’elle n’en rajoutait.

Mais je peux concevoir l’excitation qu’une telle démarche peut procurer à certains lecteurs, et pourquoi pas, si elle apporte une réinvention intéressante du héros. Bon, je tique plus encore en entendant parler des sept clans ancestraux représentés par une arme emblématique, Ollie étant inconsciemment l’héritier du clan de la flèche, hum, avalons la pilule et voyons

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Bien sûr, on le renvoie au plus bas afin qu’il ait l’occasion de remonter, dans un parcours assez cliché mais généralement efficace, de sorte qu’on l’attaque sur tous les fronts et qu’on le confronte à une série d’alter egos, une multitude d’archers (au XXIe siècle) tous meilleurs que lui, et par rapport auxquels il doit tenter de se positionner, d’affirmer sa singularité et un héroïsme lui faisant au moins regagner l’estime des lecteurs. Le plus intéressant est probablement qu’on l’accuse régulièrement d’être un privilégié, au lieu d’avoir fait son chemin depuis la fange comme plusieurs des personnages notamment antagonistes qui l’entourent, mais je n’ai pas l’impression que cela aboutisse à sa réécriture idéologique, cela apparaît plus comme une saillie dont Lemire devait être ponctuellement fier que comme une nouveauté structurante.

Il faut dire que l’on passe très vite d’O’Neil/Adams à Aja/Fraction, avec un Green Lantern/Hawkeye à la quête duquel j’ai eu du mal à attacher de l’importance passés les premiers fascicules, quand il s’est déjà montré capable de quelques victoires et a réuni son équipe de potes avec lesquels plaisanter et planifier ses actions les moins raisonnables.

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Or la dureté du dessin de Sorrentino se prête bien à des histoires sans concessions comme on semblait nous en promettre premièrement, et aux visions cauchemardesques sublimes qui suffisent à mon avis à en faire l’un des plus puissants dessinateurs contemporains. Beaucoup moins à ce que j’ai envie d’appeler avec une pointe de mépris « du spectacle de comics », des combats ayant plus d’enjeux que d’ampleur graphique, et plus généralement des actions un peu plates que l’on verrait plus judicieusement confiées à un artiste plus conventionnel.

Nick Spencer avait tout compris en ne lui confiant que quelques fascicules de Secret Empire, et en faisant alterner même là ses planches avec celles d’autres artistes, afin de le laisser faire ce dans quoi il est vraiment bon tout en le confrontant avec d’autres styles pour mieux saisir la spécificité narrative de chacun. Gideon Falls avait pour lui… d’être affreux du début à la fin, parfaitement adapté à un dessinateur qui s’y montrait autrement plus inventif que dans un Green Arrow qui, en comparaison, semble n’être qu’une œuvre de commande…

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En somme, ce que j’ai préféré dans ce volume… c’était les pages de Secret Origins #4, même dépouillées des origines de Harley et surtout de celles (délicieuses) de Damian, et même racontant en 2014 (et dans une intégrale publiée en France fin 2018) une histoire caduque dès 2016. C’est pourtant le récit le plus classique du monde, mais tasser une origin story dans une dizaine de planches impose du moins une efficacité et une densité dramatique agréables après la lecture du run, surtout avec les forts jolis dessins de Cowan, encrés par l’immense Sienkiewicz.

C’est peut-être le fan aveuglé par son amour pour Love and War qui parle, mais il m’a semblé qu’avec les couleurs de Marcelo Maiolo, il parvenait juste impeccablement à focaliser l’attention du lecteur sur l’essentiel en termes d’atmosphère, de pose et de moments cruciaux pour saisir le parcours initiatique de l’archer vert. Encore une fois, ce n’est pas inoubliable, sans doute même pas incontournable pour un grand fan du personnage, enfin cela fait toujours plaisir d’être face à des pages soucieuses de raconter quelque chose qui vaut d’être raconté au mieux, avec une personnalité graphique qui le distingue tout de même du tout-venant.

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