[review] L’autre Terre

Les amateurs de super-héros et de Science-fiction connaissent bien la notion de terres parallèles et autres multivers. Jouer avec ce concept permet, sans grand danger, de proposer plusieurs versions d’un même personnage et de montrer ce qu’on peut faire avec sans toucher au statu quo sur la Terre dite originelle. Avec L’Autre Terre, Tom Peyer et Jamal Igle ont décidé de s’attaquer à la question tout en proposant une critique et une parodie très justes de l’univers super-héroïque, de quoi verser à la fois dans l’humour et dans le cynisme mais de façon toujours bienveillante.

Un résumé pour la route

AUTRE TERRE C1C4.inddL’Autre Terre est un récit scénarisé par Tom Peyer et illustré par Jamal Igle. La couleur est confiée à Andy Troy et l’encrage à Juan Castro. Le récit est publié aux Etats-Unis par Ahoy Comics sous le titre The Wrong earth en 2019. En France, Delcourt comics publie le premier volume en janvier 2020 avec une traduction d’Alex Nikolavitch. On retrouve deux histoires bonus scénarisées par Paul Constant et dessinées par Gary Erskine.

Sur la Terre Alpha, l’Homme-Libellule et son acolyte le Dard luttent contre le sadique Numéro Un et sa troupe de malfrats composée d’hommes de main ridicules et empotés. Les deux super-héros, en lien direct avec le maire de la ville, aident la police à faire régner l’ordre dans une ville aux allures psychédéliques. Pendant ce temps, sur Terre Omega, Dragonfly est un justicier solitaire, aigri et belliqueux qui pourchasse des psychopathes et punit une police corrompue. Mais que se passerait-il si les super-héros se retrouvaient projetés dans un monde qui n’est pas le leur ?

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Si l’idée d’intervertir deux personnages et de les envoyer dans une Terre qui ressemble à la leur tout en étant différente n’est pas neuve, les auteurs s’en sortent avec des fortunes diverses. Tom Peyer et Jamal Igle ont choisi de proposer leur version du sujet additionnée à un hommage parodique à l’univers des Super-héros où les références et les clins d’œil fusent à chaque page.

Evidemment, le duo de la Terre Alpha, composé de l’Homme-Libellule et de son jeune sidekick, le Dard, rappelle fortement Batman et Robin mais dans leur version de l’âge d’argent. L’histoire démarre alors que les deux personnages sont ficelés sur une planche et menacés de cuire littéralement dans un four-miroir tandis que leur ennemi juré, Numéro Un, regarde la scène avec contentement. Les tenues des héros et de leurs adversaires sont très colorées et flamboyantes et les dialogues plutôt nombreux et ampoulés évoquant les comics des années 1950-1960 ou la série Batman de 1966 tant vantée par notre ami Siegfried dans notre article Happy Birthday Batou! Tout est comique en apparence sur cette Terre Alpha, à commencer par les motivations du grand méchant Numéro Un qui vole toutes les toiles du Musée municipal pour les remplacer par des œuvres à son effigie. Ce mégalomane n’est pas sans rappeler le Joker de chez DC tandis que la blonde Numéro deux qu’il promène à son bras est une alter ego d’Harley Quinn. Même la façon dont les vilains veulent tuer les héros est ridicule : enfermer un héros dans une tirelire cochon géante où s’écoulent les pièces jaunes destinées aux pauvres de Fortune City n’est-il pas cocasse ?

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On retrouve tous les ingrédients chers aux lecteurs de Batman : l’alter ego du justicier est l’homme le plus riche de la ville, il conduit un véhicule qui pourrait être une Batmobile, il se cache dans l’équivalent de la Batcave et se sert de gadgets improbables. Les versions des héros correspondent à deux périodes différentes qui pourraient être celle des scénaristes soumis à un comic code très strict des années 1960 et celle de Frank Miller avec un personnage bien plus torturé. C’est une manière pour les auteurs d’interroger la figure du héros mais aussi d’interroger les comics et leurs deux faces : l’aspect juvénile et divertissant et le côté adulte et sombre.

La Terre Alpha est une planète semble-t-il, bien propre, où justicier, police, pouvoir politique et économique marchent main dans la main pour préserver l’ordre social à peine bousculé par des vilains qui cherchent avant tout à flatter leur image, faire des farces de collégiens et, même si le héros craint parfois pour sa vie, rien ne semble jamais bien grave.

La Terre Omega, elle, est tout autre. Elle est aussi sombre que la première est lumineuse. Il pleut sans arrêt sur cette Fortune City là. Le Numéro Un de cette Terre est un véritable psychopathe dont le look nous fait immédiatement penser à celui d’Eath Ledger, le Joker de Nolan ou au très inquiétant Alex DeLarge d’Orange Mécanique. De son côté, le super-héros, Dragonfly est à peine moins dangereux, il est sombre, traumatisé par les pertes qu’il a subies. Il ne s’embarrasse pas de questionnement moral lorsqu’il se débarrasse de ses ennemis et n’hésite pas à leur donner la mort. Dans cet univers, la police est totalement corrompue et n’est donc pas l’alliée du justicier, qu’elle poursuit avec constance.

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A première vue, la Terre Alpha semble donc plus sympathique, les héros ont bon fond, même s’ils sont d’une naïveté confondante tandis que rien n’a l’air bien grave finalement. Pourtant, lorsqu’on observe un peu mieux, on peut se demander s’il est bien normal qu’un super-héros prenne ses ordres du maire et du président de la banque de la ville et que ces deux individus lui fixent des priorités. La condescendance avec laquelle les puissants traitent les problèmes de la pauvreté (à coups de pièces jaunes, tiens, tiens) démontrent que la Terre Alpha est peut-être plus violente dans la manière qu’elle a de traiter et d’occulter les problèmes qu’on aurait pu le penser de prime abord.

On suit avec intérêt l’évolution parallèle des deux alter ego : l’Homme-libellule, l’ingénu qui se retrouve sur une Terre Omega à l’atmosphère bien plus glauque et sordide et Dragonfly, le désabusé violent, qui ne comprend rien à cette Terre Alpha où les individus sont tous plus futiles les uns que les autres. On assiste petit à petit aux transformations, aux compromis que chacun des deux doit faire pour s’adapter à son nouvel environnement et c’est finement écrit, on sent toute la rage et la critique sociale que les auteurs ont souhaité faire passer sous des abords parodiques. On retrouve d’ailleurs cet aspect avec encore plus d’acuité dans les deux mini-histoires de Paul Constant et Gary Erskine.

Graphiquement, le travail de Jama Igle est soigné, il est à l’aise dans les scènes de baston avec un dessin plutôt classique d’une grande clarté qui reprend parfois les poses iconiques des héros des big two. Ses personnages puissants fondent sur leurs ennemis avec force et conviction. Il sait tout à fait varier les expressions de ses personnages et alterne avec succès les versions sombres et kitsch des héros et des vilains.

Alors, convaincus ?

Si la thématique des terres parallèles est un grand classique, encore faut-il la traiter avec intelligence. Avec L’Autre Terre, Tom Peyer et Jamal Igle nous propose le triple exercice de créer un multivers, de rendre un hommage parodique au plus emblématique des super-héros et de proposer une critique sociale. J’ai, pour ma part, trouvé ce titre très réussi et maîtrisé jusqu’au cliffhanger final qui annonce encore de belles surprises. Un titre dont je vais guetter la suite avec impatience. Ne loupez pas en fin de volume le carnet de croquis et les études de personnages qui sont toujours instructifs.

Sonia Dollinger

 

 

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