[keep comics alive] Dieu crée, l’homme détruit

Certains récits sont devenus cultes et transcendent les époques, délivrant un message qui reste – hélas en l’occurrence – valable bien des années après sa publication. C’est le cas du titre dont nous allons parler, une histoire qui reste dans toutes les mémoires des lecteurs des X-Men et, plus largement, des amateurs de comics qui apprécient les récits engagés donnant matière à réflexion. En effet, Dieu crée, l’homme détruit, reste puissamment actuel dans ses problématiques.

Une petite présentation

X_Men_3_1Dieu crée, l’homme détruit (en vo God loves, man kills) est publié aux Etats-Unis en 1982. En France, les lecteurs peuvent découvrir ce titre grâce aux éditions Lug qui le publient en 1984 dans leur collection des albums X-Men où il porte le numéro 3.

Le scénario est signé Chris Claremont et le dessin est confié à Brent Anderson.

En 2019, Panini Comics a réédité l’album sous format cartonné en petit format dans lequel on trouve les planches de Neal Adams qui avait été, dans un premier temps, pressenti pour illustrer le récit, et une interview de Chris Claremont, scénariste du titre, datant de mars 2003.

A l’origine, Dieu crée, l’homme détruit, est une histoire hors continuité qui se déroule un peu après la mort de Jean Grey mais avant le départ de Cyclope. Dans la nuit, deux enfants s’enfuient, terrorisés. Ils sont poursuivis par des individus armés et sans pitié et sont mis à mort pour une seule raison : ils sont différents.

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Ce n’est pas un secret pour les lecteurs qui s’intéressent à l’univers des X-Men, les récits mettant en scène les Mutants parlent indirectement puis très clairement de racisme, de différence, d’homophobie ou de fanatisme. Les Mutants sont l’allégorie de toutes les minorités, notamment à la fin des années 1970 et dans les années 1980 lorsque Chris Claremont s’empare du titre. Dieu crée, l’homme détruit propose une réflexion sur ces thématiques et une plongée dérangeante dans le monde des fanatiques religieux, des propos d’une grande acuité et toujours actuels.

Le récit s’ouvre sur une chasse à l’homme ou plutôt une chasse aux enfants, deux jeunes enfants noirs, un frère et une sœur sont pourchassés par une sorte de milice armée. On pense évidemment, dans un premier temps, qu’ils sont victimes de racisme car, malgré les mouvements pour les droits civiques des années 1960, la ségrégation reste bien présente aux Etats-Unis. Dans les années 1980, le chômage touche davantage la communauté afro-américaine qui est encore souvent reléguée aux métiers subalternes pour un salaire inférieur à celui des Blancs. La situation, qui s’était quelque peu améliorée avec la mise en place des programmes fédéraux d' »affirmative action », empire à nouveau depuis l’élection de Ronald Reagan en janvier 1981 puisqu’il met fin à un certain nombre d’initiatives dont les résultats étaient parfois d’ailleurs contestés.

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Le sort de ces deux jeunes enfants interpelle de suite le lecteur : les petits sont exterminés impitoyablement et lorsque la petite Jill regarde son bourreau en face et lui demande pourquoi elle va mourir, la chef des Purificateurs répond simplement : « parce que tu n’as pas le droit de vivre. » Les corps des enfants sont ensuite pendus aux montants d’une balançoire avec une pancarte : « mutie ». On se croirait face à une expédition punitive du Ku Klux Klan et la pendaison des enfants fait écho à ce que chante Billie Holiday dans Strange Fruit en 1939. Pourtant, ce n’est pas la couleur de peau des enfants qui pose problème mais leur appartenance à la communauté des Mutants. Ils sont nés différents dans une société qui, pour partie, ne les accepte pas. Les Purificateurs sont un groupe occulte dont le nom évoque de suite la composante religieuse. La plupart des religions anciennes ou monothéistes rappelle la nécessité de se purifier, soit le corps, soit l’esprit par des rituels, des prières ou des pénitences. Ici, les Purificateurs ajoutent une dimension violente : ils se chargent de nettoyer la société de ceux qu’ils estiment indignes. Là encore, on peut y voir, dans un premier temps, une référence aux adeptes de la « pureté » de la race – blanche en l’occurrence – qui se veulent les seuls élus. Rien que dans les deux premières pages, le propos de Chris Claremont est fort et résonne puissamment dans cette Amérique encore rongée par ses démons et qui n’est pas sans faire écho à notre monde actuel. Le propos du scénariste est souligné par l’atmosphère sombre instillée par Brent Anderson, y compris dans les espaces interstitiels qui ne sont pas blancs mais noirs, comme pour marquer le deuil d’une société fraternelle.

C’est alors qu’apparaît la figure de Magnéto, celui qui, souvent, a représenté le mal, la tendance hégémonique et dictatoriale du surhomme, devient, en cet instant celui qui souffre, celui qui voit les cauchemars de sa jeunesse revenir à la surface et la réalisation de ses sombres prédictions. Comment ne pas comprendre la colère infinie de ce personnage lorsqu’il décroche les petits corps suppliciés ? Comment ne pas s’interroger avec lui sur l’impossibilité d’un vivre ensemble dépouillé de toute haine et sur la capacité de l’homme d’accepter autrui au lieu de le voir comme une menace ? « Leur seul crime est d’être né » : combien de fois dans l’Histoire des Hommes, des enfants ont payé pour leurs origines sans comprendre la haine dont ils étaient l’objet ? Magnéto est l’une des faces des luttes des minorités, il est celui qui ne veut plus se courber face au danger, celui qui ne veut plus subir et, dans ces quelques cas, on ressent une profonde empathie pour ce personnage.

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La page suivante présente l’ennemi. Aucun super-vilain – si ce n’est Magnéto mais qui, en l’espèce, n’en est pas hein – n’apparaît dans le récit, le méchant ultime est donc un humain inventé pour l’occasion : le révérend Stryker qui distribue ses ordres depuis une immense tour abritant sa mission évangélique internationale. Avec l’avènement de la télévision, le télévangélisme se répand et ces mouvements chrétiens d’obédience protestante prennent encore plus d’ampleur aux Etats-Unis. L’élection de Ronald Reagan les porte au plus près du pouvoir avec la présence à la vice-présidence de George Bush père. Un prédicateur évangélique comme Billy Graham a rencontré et influencé de nombreux présidents américains comme George W. Bush qui attribue sa volonté d’arrêter de boire à sa rencontre avec le pasteur. Dans les années 1980, les églises évangéliques connaissent un regain de notoriété, les Etats-Unis entrant dans une période plus conservatrice désirant rompre avec la libéralisation des années 1960-70. C’est ainsi que des pasteurs très conservateurs comme Pat Robertson militent au parti républicain déversant ses diatribes contre les homosexuels et les minorités en général. Ces évangéliques millénaristes croient au Second avènement – la parousie du Christ – qui présidera au retour du Christ qui établira ainsi sur Terre son Royaume uniquement peuplé de ses Elus. William Stryker semble être l’archétype de toutes ces figures émergentes ou influentes des années 1980 dont les ramifications s’étendent aujourd’hui bien au-delà des Etats-Unis puisque ses adeptes comptent parmi les proches du président du Brésil ou du premier ministre australien. Stryker cite abondamment la Bible, notamment l’Apocalypse de Jean qui annonce la fin des Temps. Bien sûr, il serait dangereux de réduire le mouvement évangélique à cette unique figure, puisque différents courants existent, progressistes ou fondamentalistes. Stryker est le représentant des mouvances les plus inquiétantes.

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On sent que cette question de la foi et de l’utilisation politique de la religion à des fins oppressives travaille Chris Claremont. La première apparition de Stryker est d’ailleurs glaçante : le prédicateur cite un passage de l’Ancien Testament (Deutéronome 17-2-7)  dans lequel il est indiqué que celui qui adore d’autres dieux doit être lapidé. Sachant combien certains mouvements religieux prennent les textes sacrés au pied de la lettre, il y a de quoi s’inquiéter. Stryker est l’un des adversaires des X-Men les plus terribles : il est érudit, il sait manier le verbe et séduire les foules et parvient même à déstabiliser le Professeur X en personne. Le vilain ultime, pour Chris Claremont, n’est donc ni un type surpuissant ni un extraterrestre mais un gars qui pourrait être notre voisin, un type qui prône l’amour de Dieu tout en répandant l’exclusion et la mort. Le fanatisme religieux a cette particularité d’appeler à la mort sous prétexte de vouloir répandre l’amour et c’est ce qui interroge Claremont et son lecteur. Jouant sur la peur, jugeant sur l’apparence malgré le précepte du Christ « ne juge pas et tu ne seras pas jugé » (Mathieu 7 : 1) et ostracisant une partie de l’humanité sous prétexte de différence, Stryker est l’emblème de ce fanatisme qui fait tant de mal.

Et les X-Men ? Claremont choisit de mettre en valeur la plus jeune recrue, Kitty Pryde qui vient d’intégrer l’équipe. Moins mesurée que ses aînées, on la retrouve en train de se battre avec un camarade, Danny, qui défend les thèses antimutantes de Stryker. Pour bien montrer qu’elle sait aussi de quoi elle parle en termes d’exclusion, Chris Claremont et Brent Anderson ont choisi de faire porter à Kitty une étoile de David autour de son cou. Kitty est donc doublement membre de minorités, l’une qui porte le poids d’une histoire douloureuse et l’autre qui est en passe d’être mise au ban de la société. Alors que Stevie Hunter, sa professeure de danse afro-américaine, l’incite à plus de mesure, Kitty met l’enseignante face à ses propres contradictions : « et s’il t’avait traitée de négresse Stevie, aurais-tu été aussi tolérante ? » Ce passage est un des moments fort du titre car il pose le lecteur face à lui-même : pourquoi suis-je si tolérant aux discriminations qui ne me concernent pas ? Dois-je être indifférent si je ne suis pas directement concerné ? Ce face à face entre Kitty et Stevie est extrêmement bien vu et ne peut laisser le lecteur insensible.

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Face à la haine ordinaire, les X-Men et leur mentor sont bien impuissants, Xavier, si habile d’habitude, fait une mauvaise prestation à la télévision face à un Stryker rompu à l’exercice. L’une des cases montrent l’omniprésence des écrans de télé scintillant dans une salle plongée dans l’obscurité. La puissance de l’écran et du message délivré à des milliers d’individus au même moment saute aux yeux, on pourrait d’ailleurs tout à fait transposer l’image dans notre société avec l’influence actuelle des réseaux sociaux où l’émotion et l’information non vérifiée ont plus d’impact qu’une parole mesurée.

Même l’apparence des Mutants se retourne contre eux : comment oublier la case dans laquelle Stryker montre Nightcrawler du doit en lui déniant la qualité d’humain le jugeant sur son aspect. Le dogmatisme de Stryker l’invite d’ailleurs à repousser son bras droit, Annie, la cheffe des Purificateurs qu’il condamne à mort lorsqu’il s’avère qu’elle est également une mutante : « suppôt de Satan, je te renie » lui hurle-t-il avant de précipiter dans le vide celle que le servit avec tant d’ardeur. Cela pourrait faire penser à un coming out dans une famille croyante dans laquelle un enfant se révélerait homosexuel et serait rejeté par un père trop pétri dans ses convictions, préférant sa foi à son enfant.

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Paralysés par leur volonté de ne pas opposer le mal au mal, les X-Men les plus forts se révèlent totalement impuissants : Xavier, Cyclope et Storm sont très vite neutralisés. Stryker utilise d’ailleurs le lavage de cerveau pour retourner Xavier contre les siens. C’est une thématique chère à Claremont qui l’avait déjà utilisée lors de l’affrontement des X-Men avec Arcade avec un Colossus se retournant contre ses amis. Ces techniques utilisées à la fois à l’Est et à l’Ouest pendant la Guerre froide ont alimenté de nombreux fantasmes; cependant l’influence de la télévision, extrêmement présente dans le récit de Chris Claremont a pu être assimilée à une forme de lavage de cerveau explicitée par Noam Chomsky et Edward Herman dans leur ouvrage majeur, La Fabrication du consentement, qui sortira quelques années plus tard en 1988. Xavier vit donc un véritable chemin de croix puisque, dans ses délires, il se voit cloué sur une croix et déchiqueté par ses élèves devenus monstrueux. Cette séance de lavage de cerveau m’a fait penser aux thérapies de conversion pratiquées à travers le monde envers les homosexuels

Contre le rejet représenté par Stryker, les anciens ennemis d’hier que sont Magnéto et les X-Men font front commun, l’oppression étant le meilleur moyen de souder une communauté jusque là disparate. Pourtant, in fine, les X-Men refusent d’adhérer au projet de domination de Magnéto et ne souhaitent pas remplacer une dictature religieuse par un régime autoritaire, fût-il à leur avantage. C’est là toute la différence entre les élèves de Xavier qui défendent un projet commun à tous les humains, mutants ou non et le rêve de domination de Magnéto qui veut régner pour éviter de souffrir. Le cœur du lecteur balance entre les deux. On a souvent dit que Xavier représentait la vision pacifique d’un Martin Luther King et Magnéto celle de Malcom X, le parallèle est assez juste, même si on peut en trouver beaucoup d’autres car ces débats entre courants pacifistes et mouvances plus guerrières traversent toutes les communautés. J’avoue qu’à la lueur de ce récit, il est parfois bien difficile d’en vouloir à Magnéto de vouloir rendre coup pour coup et, comme Xavier, on est parfois bien tenté de saisir la main tendue par celui qui souhaite vaincre le mal par le mal. Pourtant, Claremont, par l’intermédiaire des X-Men, fait le choix de l’espoir, délivrant ainsi un message d’amour par delà les préjugés.

Enfin, ce récit est majeur par la mise en avant du personnage de Kitty Pryde qui ne renonce jamais à se battre malgré sa peur, son inexpérience et sa jeunesse. Elle a foi en son mentor et en ses amis, elle se bat pour ses convictions avec ardeur. Dieu crée, l’homme détruit, permet de donner de l’épaisseur à ce personnage qui devient majeur dans l’univers X. Claremont amorce aussi des changements discrets concernant Illyana Rasputin puisque Stryker est incapable de déterminer si elle est humaine ou mutante.

Enfin, le titre est aussi intéressant graphiquement avec un travail soigné de Brent Anderson qui doit marcher dans les pas d’un John Byrne qui a quitté le titre et de Neal Adams qui n’est pas allée au bout du projet. Le choix de cases sombres, petites, anxiogènes fonctionne à merveille et enferme le lecteur dans un univers mortifère qui prête à la claustrophobie. L’exercice est réussi et soutient le propos de Claremont avec brio.

Alors, verdict ?

A la lumière des événements actuels – une société clivée où l’autre est avant tout objet de peur et de rejet et dans laquelle les fanatismes religieux se taillent la part belle – il faut lire ou relire Dieu crée, l’homme détruit. Ce récit peut être aussi bien source d’espoir, Claremont montrant combien les excès de Stryker finissent par provoquer le rejet, que source d’angoisse puisqu’il démontre le pouvoir de persuasion des prédicateurs et les dégâts qu’ils peuvent engendrer. Avec William Stryker, Chris Claremont a donné vie au plus grand vilain de tout l’univers Marvel : notre semblable et le titre rappelle une évidence : God loves, Man Kills, c’est l’homme qui tue et non un dieu qui ne lui sert que de prétexte. Véritable parabole des temps modernes, mettant en cause les excès de la télévision ou de la parole fanatisée, Dieu crée, l’homme détruit est à classer parmi les grands récits de la bande dessinée au sens large.

Sonia Dollinger

 

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