[dossier] Happy Birthday Batou !

Alors que le chevalier noir vient de fêter ses quatre-vingts ans – quelle santé ! – deux chroniqueurs du site ont décidé de mettre en avant leurs récits préférés de ce héros. Ce choix n’est pas du tout un top mais simplement une liste d’histoires qui, en toute subjectivité, nous touche. Le format de l’article est aussi différent. Il ne s’agit pas d’une chronique complète mais d’un petit apéritif pour vous donner envie de courir chez votre libraire.

Les choix de Thomas Savidan 

Scott Snyder et Greg Capullo, La cour des Hiboux

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Pour cette fois, ce n’est pas Batman qui veut faire changer les choses mais Bruce Wayne. Il a décidé de rénover le centre-ville de Gotham en éliminant des immeubles insalubres pour créer des tours modernes accessibles à différentes classes sociales. Alors qu’à Paris les travaux font sortir les rats, ce sont des hiboux qui émergent au grand jour à Gotham. En effet, la cour des hiboux, un groupe de bourgeois cherchant à dominer en sous-main le monde, s’oppose au projet du milliardaire orphelin. Batman veut alors aider son alter ego mais son enquête le conduira au bout de ses réserves physiques et mentales mais il va aussi découvrir un pan méconnu de sa généalogie et du passé de Gotham.

J’ai beaucoup aimé ce récit centré sur le Batman aventurier de mondes cachés, la version pulp du héros. Je suis personnellement assez partagé sur les scénarios de Scott Snyder car il peine souvent à maintenir la tension pendant tout un run. Cependant, j’ai été piégé par ce récit de complot, de pièces cachées et d’opposition familiales. De plus, Greg Capullo réalise un travail magistral et chaque case réussit à être à la fois épurée et très dense. Plus personnellement, c’est ce récit (et le Green Lantern de Geoff Johns) qui m’a permis de me replonger dans l’univers DC comics.

Jeph Loeb et Tim Sale, Long Halloween

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J’adore le côté super-héros rempli de gadgets de Batman mais je dois avouer que je suis encore plus fan de l’élément enquêteur nocturne dans les tréfonds de la ville du crime. Long Halloween est pour moi la meilleure enquête policière de Batman. Ce magnifique polar nous plonge dans une enquête nous faisant tout oublier. Une fois ouvert, je n’ai pas pu le poser avant de savoir la fin. A chaque fête (Halloween mais aussi la Saint-Valentin, Saint-Patrick…) un tueur s’attaque à un membre de la famille Falcone, le principal clan mafieux de la ville. Parallèlement à ces meurtres, le scénario profite de chaque fête pour montrer une galerie baroque des ennemis de Batman (Catwoman, Joker, l’Almanach, le Sphinx…). Ce récit démontre au néophyte ne connaissant que les films que Batman est bien plus qu’un riche excentrique avec un costume ridicule. De plus, le dessin magnifique de Tim Sale est parfait pour ce récit. Jouant sur des contraste et l’épure, il plonge le lecteur dans une ambiance polar digne des meilleurs films classiques hollywoodiens.

White Knight fait partie de mes récits préférés mais nous avons déjà fait une – trop long – chronique sur cette œuvre.

Les choix de Siegfried « Moyocoyani » Würtz : 81 ans, et s’il était temps de raccrocher la cape ?

Si 2019 était l’occasion d’un hommage mérité au plus célèbre des super-héros, ses 81 ans me paraissent une invitation bienvenue à penser sa retraite ou son renouveau, à réfléchir à la suite des aventures d’un personnage aussi âgé, et donnant régulièrement l’impression qu’il a déjà tout traversé. Si vous voulez simplement connaître mes récits préférés du chevalier noir, reportez-vous à cette interview où je répondais explicitement à la question , ou mieux encore, aux 350 pages que j’y ai consacrées. Aujourd’hui, je préfère défendre deux récits mal-aimés, dans une apologie malicieuse mais parfaitement sincère, que vous pourrez compléter par la lecture des chapitres autrement plus longs que j’y consacre dans Qui est le chevalier noir ? Notez que j’aurais pu y ajouter Batman v Superman, mais que je l’ai déjà longuement abordé dans ces pages.

La série de 1966

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La série de 1966 est celle qui n’a rien compris à Batman, faisant du chevalier noir un clown kitsch, et en a perverti l’image auprès du public pendant des décennies, méritant son honnissement universel. Pour tordre le cou à cette animosité, j’aime bien rappeler que la série de William Dozier avec Adam West et Burt Ward a suscité la première Batmania, transformant un héros qui se vendait de plus en plus mal en véritable phénomène social, avec un succès que l’on imagine mal aujourd’hui, et assurant sa pérennité multimédiatique.

On peut aussi y ajouter que le remplacement de Julie Newmar par Eartha Kitt en Catwoman en fait l’un des très rares personnages féminins noirs forts de la télévision des années 1960, dans un élan progressiste qui aujourd’hui encore passerait mal ; que le casting secondaire de la série, désormais un peu méprisé (même sans avoir vu un épisode, on place systématiquement Cesar Romero au dernier rang des interprètes du Joker), ferait baver HBO et Netflix tant il réunissait d’acteurs passionnants ayant tourné avec les plus grands dans le cinéma le plus sérieux ; qu’il faut se rendre compte du choc que pouvait occasionner une série aussi follement colorée à une époque où la télévision en couleurs commençait à peine à se populariser, et où une partie des diffusions était encore en noir et blanc ; qu’elle a permis l’introduction de Barbara Gordon dans le Batverse… Mais c’est défendre la série par le contexte, par l’arrière-plan, alors que vous vous demandez plus légitimement pourquoi vous devriez la regarder maintenant.

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Mais dites-moi, n’êtes-vous pas las parfois du Batman ultra-sombre, gothique, violent, paranoïaque, noir de chez noir, que l’on nous sert systématiquement ? Entendons-nous bien, les meilleures œuvres autour du héros sont probablement celles qui explorent son obscurité, enfin cela n’empêche pas d’apprécier un peu de diversité, que l’on est bien en peine de trouver. La plus grande force de la série de 1966, c’est la croyance d’Adam West qu’il était un grand acteur sérieux, et qu’en interprétant Batman, il faisait du Hamlet ou du kabuki. C’est ce contraste entre des éléments au premier degré et d’autres franchement au second qui permettait au public adulte d’en goûter la dimension auto-parodique et aux enfants d’en apprécier les aventures enlevées. Si vous regardez la série non pour vous en moquer, mais pour en apprécier le décalage, vous découvrirez assurément que ce que vous y trouviez grotesque avant de vous y mettre vraiment était en fait parfaitement volontaire, dans un mélange assez fin des tonalités aboutissant à quelques saillies pop délicieusement surréalistes, que j’aime comparer au Dupieux du formidable Wrong par exemple.

On a souvent dans l’idée que tout ce qui s’est fait de sérieux (donc de bien) sur Batman après 1966 était une réaction violente de rejet de la série de Dozier et West, et on ne peut pas nier que les auteurs aient tenté d’en livrer des versions très différentes. Si vous aimez vous référer à Miller ou à la série animée de 1992 comme des visions séminales et passionnantes du chevalier noir, souvenez-vous que le premier écrivait en 2017 « Adam West kept Batman alive and thrilled my generation » quand la seconde lui dédiait le très joli épisode sur le Gray Ghost, un personnage de télévision de jadis ayant très fortement influencé la vocation de Batman… et doublé par West .

All-Star Batman and Robin, the Boy Wonder

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Je ne suis pas certain de comprendre pourquoi cette série est aussi haïe, et pourtant on me le répète régulièrement. Sans doute faut-il l’imputer largement à un anti-millerisme de bon aloi. Même si elle était antérieure aux propos du scénariste sur Occupy Wall Street ou à son Holy Terror, sa réputation de fasciste misogyne et homophobe n’avait fait que grandir avec les années, et après The Dark Knight Strikes Again il était entré dans une phase de désamour dont il peine aujourd’hui encore à sortir. On ne lui fait même pas grâce des dessins, alors que Jim Lee y est au sommet et que Silence fait partie des œuvres les plus acclamées autour du héros, en grande partie pour son art, c’est dire !

Or la principale caractéristique d’une lecture anti-millérienne primaire est d’être complètement biaisée, d’ignorer complètement dans The Dark Knight Returns ce qui a trait à une certaine psychose du héros, ou dans All-Star à quelque chose de sociopathique, pour se focaliser sur une violence supposément exemplaire. Évidemment, si All-Star devient une apologie du kidnapping et de l’embrigadement des enfants dans des guerres saintes…

On ne cesse pourtant de répéter à quel point l’invention du personnage de Robin est formidable, en ce qu’il permettait dès les premières aventures où il apparaissait de briser la solitude silencieuse et malsaine de Batman pour lui apporter le sourire, une extériorité, une fonction paternelle qui le rendait plus humain et l’approfondissait. C’est exactement le projet de Miller, insister sur le Batman des tout débuts, avant même sa rencontre avec Dick, prendre en compte ce qu’il faut avoir de fêlé et d’immature pour se déguiser en chauve-souris et s’entourer de gadgets pour combattre les criminels, et à quel point le plaisir pris à cette vocation grotesque ne peut qu’accentuer ce qui n’était, à l’origine (dans Year One disons) qu’un déséquilibre encore compréhensible.

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Relisez les dialogues consécutifs à leur première rencontre : Dick s’y moque allègrement du vocabulaire puéril de Batman, de son imitation pourrie de Clint Eastwood pour dissimuler sa voix, de sa manie de parler à sa voiture, de sa dangerosité ; mais l’enfant a pitié de la solitude de l’adulte, et comprend l’intérêt de son combat malgré le ridicule de la façade, il se montre autrement plus mûr que lui. Ce chevalier noir parfois classieux est aussi montré comme une créature pathétique, à laquelle il est difficile de s’identifier, et dont Robin bouleverse les habitudes et les sentiments pour introduire une passionnante sanité dans sa vie, quelques moments d’humour délicieux et d’émotion authentique. Batman aura rarement été aussi intéressant que dans cette exploration très peu exemplaire de débuts trop peu traités, dont la filiation dramatique avec Year One et The Dark Knight Returns est frappante !

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Très chouette format d’article 😉 Et du coup, ça donne envie de relire ou découvrir ces comics !

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