[review] Batman Dailies 1943-1944

Aimer les comics, c’est aussi, pour moi, s’intéresser à leur histoire, c’est pourquoi je suis toujours ravie lorsque les éditeurs publient des titres anciens qui permettent d’appréhender l’évolution des personnages et du contexte dans lequel ils évoluent. A l’approche des fêtes de fin d’année, Urban propose une édition des Batman dailies, ces comic strips qui paraissaient quotidiennement dans les journaux. Ces petits récits courts évoluent de manière plus ou moins autonomes par rapport aux comic-books mais en subissent l’influence comme celle des serials, les différents médias pouvant cependant exister indépendamment. Si ces petits récits peuvent paraître bien naïfs à notre époque faite de super-héros torturés, complexes et sombres, ils font toutefois souffler un vent de fraîcheur et de naïveté bienvenu tout en montrant le talent de Bob Kane et de l’encreur Charles Paris alliés à des scénaristes aux imaginations diverses.

Un résumé pour la route

Batman Dailies, 1943-1944 reprend les strips produits par DC Comics pour le McClure Syndicate. L’ouvrage se divise en six chapitres avec pour scénaristes Bill Finger (chapitres 1, 2, 3, 4), Don Cameron (chapitre 5), Alvin Schwartz (chapitre 6). Le dessin est assuré par Bob Kane assisté de Jack Burnley pour le chapitre 6, tandis que l’encrage est signé par Charles Paris. Urban comics sort le premier tome de Batman Dailies (1943-1944) en 2019 dans un format à l’italienne.

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Batman et Robin forment un dynamique duo qui a décidé d’enfiler des costumes pour combattre le crime à Gotham et ainsi seconder le commissaire Gordon qui a parfois bien du mal à arrêter les gangsters qui peuplent la cité. Ainsi, Batman et Robin vont croiser la route de trafiquants en tous genre, d’escrocs hâbleurs, d’hommes de théâtre jaloux, de femmes manipulatrices et de l’inévitable et effroyable Joker. Aidés de leur fidèle Alfred et armés de leurs gadgets, les justiciers masqués doivent faire face aux bagarres, aux roublardises et parfois hélas aux meurtres.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

2019 est une année anniversaire pour Batman puisque le justicier masqué a 80 ans. Pouvoir revenir aux sources en ayant accès à des récits des premiers temps est une véritable chance et j’avoue avoir été très heureuse de voir qu’Urban a eu la bonne initiative de s’attaquer à la publication des dailies. Il s’agit dans ce volume de la première série de strips parus dans la presse et diffusés par McClure Syndicate. Cet ouvrage débute par une introduction passionnante signée par Joe Desris qui revient sur l’histoire de cette publication, son contexte, les artistes qui ont été sollicités. L’auteur de l’introduction précise bien le rôle joué par Bob Kane dans ce strip et met en valeur le travail d’encrage de Charles Paris. Il revient également sur l’apport des serials à l’univers de Batman et montre quelles innovations en sont issues et celles qui sont présentes au sein du présent volume. Chaque chapitre est ensuite présenté et résumé, Joe Desris montrant quels sont les apports de chaque strip ou la manière dont les innovations issues des serials ou du comic-book trouvent un écho dans le strip. Ainsi, dans le premier chapitre, un Alfred mince apparaît, directement inspiré de William Austin qui incarne le majordome dans le serial la même année.

Le premier chapitre est d’ailleurs celui des présentations, pour les lecteurs de journaux qui ne connaîtraient pas Batman et Robin. La particularité des strips étant de devoir dire beaucoup de choses en peu de cases, les présentations sont réglées en six cases, c’est concis mais plutôt efficace ! Dès ce premier chapitre, une grande partie des éléments canoniques apparaît : Alfred le majordome, le commissaire Gordon et le bat signal, la Batcave, la Batmobile ou encore le Batplane. Dès ce premier chapitre, Bob Kane montre Batman dans une de ses poses iconiques : le chevalier noir drapé dans les plis de sa cape et cette posture revient très fréquemment tout au long de l’ouvrage.

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A partir du deuxième chapitre, les héros étant présentés, on rentre dans le vif de l’action. La plupart des histoires ne présente aucun super-vilain, le seul à apparaître dans ce volume est le Joker. Une des constantes du titre est que Batman est Robin sont vraiment des auxiliaires de la police qui n’a aucun scrupule à faire appel à eux et ne voit aucun problème à faire faire son boulot par deux justiciers masqués. L’atmosphère rappelle celle des films de gangsters, n’oublions pas que les récits se déroulent dans les années 1940 et donc dix ans seulement après la fin de la prohibition qui a vu proliférer les trafiquants et les mafieux. Notons au passage qu’il n’est nullement question du contexte avec d’éventuels espions japonais ou nazis, les problématiques de la Seconde Guerre mondiale n’apparaissent absolument pas dans le strip.

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On retrouve donc au fil des pages beaucoup d’évasions de prisonniers mais aussi des personnages roublards qui jouent double jeu en étant officiellement du côté de la police tout en étant membre de la pègre. Les déguisements sont aussi à l’ordre du jour, les gangsters usant et abusant de postiches comme Fantomas. Si la plupart des histoires ne connaissent pas forcément un dénouement tragique. Toutefois, on est loin des récits avec une happy end systématique : dans l’un des récits, un policier est tué alors qu’il avait revêtu le costume de Batman, ce dernier étant blessé. Dans ce récit intitulé Le gang du renard argenté, l’ensemble de l’histoire est assez intense et tragique, tout en étant un peu risible parfois. Batman et Robin traque un gang qui fait du trafic de fourrure de renard argenté. Mais, on est bien loin de notre époque où l’on commence à réfléchir à la souffrance animale. Batman et Robin se contrefichent des animaux en cage, ils veulent juste arrêter le trafic. Au cours de l’aventure, Batman est très grièvement blessé. Alors qu’il est au bord de la mort et qu’on tente de le soigner, sa préoccupation principale est qu’on ne lui enlève pas son masque : plutôt risquer la mort que de perdre son identité secrète ! Mais finalement, pour Batman, être démasqué, c’est mourir symboliquement. On opère donc Batman en lui laissant son masque. Alors qu’il lutte contre la mort, un inspecteur prend sa place et endosse le costume. Tué par les gangsters, l’inspecteur Randall est mort sans doute pour démontrer que malgré un même costume, il n’existe qu’un seul Batman, un être exceptionnel qui triomphe de ses ennemis alors que l’humain normal ne peut qu’échouer.

Le rôle de la femme est aussi intéressant à étudier dans ces strips. Bruce Wayne fréquente Linda Page, une infirmière qui jouera un rôle mineur dans l’histoire intitulée Escroquerie à l’héritage. Alvin Schwartz fait donc apparaître la petite amie de Wayne ce qui lui permet d’introduire discrètement un élément féminin et d’éviter les soupçons de relation entre Batman et Robin mais aussi de permettre à Batman de sauver sa dame comme un preux chevalier médiéval. Les autres femmes du strip sont parfois membres d’une bande de gangsters mais ne peuvent se résoudre au meurtre et gardent toujours un bon fond, d’autres sont les victimes d’un chantage ou d’une machination mais aucune n’est réellement mauvaise ou machiavélique.

Le point d’orgue est sans doute le récit de Bill Finger consacré au Joker, intitulé Les crimes symboliques du Joker. Les origines du personnages ne sont pas évoquées dans les dailies. Le vilain est déjà en prison au début de l’histoire avant, évidemment, de s’évader faisant montre des talents d’un MacGyver en se servant d’un clou et d’un sac en papier ! Le personnage est déjà effrayant avec son célèbre rictus et sa carte à jouer lui servant de signature. Le plus drôle est qu’il réussit à s’évader en se faisant passer pour fou. Le récit de course-poursuite entre le Joker et les deux justiciers est plutôt bien ficelé, mêlant folie, magie et mystère.

Alors, convaincus ?

Amatrice d’histoire des comics et de récits retro, ce premier volume des Batman Dailies m’a donc vraiment plu car il permet de retrouver un type d’écriture et de mise en récit adapté à un format quotidien qui oblige les auteurs à la concision et à l’art du cliffhanger. Les histoires paraissent évidemment très naïves à nos yeux contemporains, elles sont toutefois révélatrices des problématiques et des thématiques de leur époque : le gangstérisme et ses trafics, la criminalité ordinaire, les escrocs de petite envergure. On voit toutefois apparaître la Nemesis de Batman dans un récit qui fleure bon les nouvelles ou les récits policiers de la fin du XIX et du début du XXe siècle dont on sent que Bill Finger s’inspire. La mise en case de Bob Kane a des aspects très cinématographiques parfois et on peut admirer tout le talent de Charles Paris à l’encrage avec des effets très différents d’un récit à l’autre. Un ouvrage intéressant pour tous les amateurs d’histoire des comics et notamment du chevalier noir.

Sonia Dollinger

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