[review] Camelot 3000

La collection Urban Cult continue à nous proposer de véritables pépites. Après Swamp Thing, c’est au tour du mythique Camelot 3000 de bénéficier de cette très belle édition. Etant particulièrement fan du trait de Brian Bolland, j’attendais impatiemment ce récit que je n’avais encore pas pu lire jusqu’à présent. Mes attentes ont été récompensées avec, en sus du récit, des bonus de qualité, à commencer par une introduction très intéressante de Mike W. Barr. En fin de volume, un très beau cahier graphique permet d’admirer le travail de Brian Bolland.

Un résumé pour la route

camelot-3000_1Camelot 3000 est scénarisé par Mike W. Barr et illustré par Brian Bolland. L’encrage est confié à trois artistes différents dont l’un de mes encreurs préférés, Terry Austin, aux côtés duquel on retrouve également Dick Giordano et Bruce D. Patterson. C’est Tatjana Wood qui est chargée de la couleur. Aux Etats-Unis, le titre est publié chez DC Comics pour la première fois entre 1982 et 1985. En France, Camelot 3000 a été édité chez Arédit entre 1983 et 1985. Après une réédition en 2003 chez Bulle Dog, Camelot 3000 est réédité en 2019 par Urban Comics avec une nouvelle traduction dans sa gamme Urban Cult.

L’action se déroule en l’an 3000 alors que la Terre est en proie à une invasion extra-terrestre sans pitié puisque les Aliens massacrent les habitants de notre planète sans la moindre hésitation. Le jeune Tom Prentice tente de fuir avec ses parents mais, poursuivi par les Aliens, il ne peut leur éviter la mort et se retrouve seul au monde. Au cours de sa fuite éperdue, Tom s’enfonce dans les ruines de Glastonbury, lieu dans lequel sont effectuées des fouilles archéologiques. Alors qu’il désespère et se perd dans les méandres des souterrains, l’improbable se produit : Tom réveille accidentellement un personnage endormi depuis des siècles : le roi Arthur ! Le souverain souhaite honorer sa promesse de toujours protéger l’Angleterre face au danger qui la menace.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Camelot 3000 est, à sa sortie, un récit novateur pour de nombreuses raisons à commencer par son format puisqu’il s’agit d’une des premières maxi séries, un univers contenu en douze épisodes qui forment un récit complet. Par ailleurs, même si le Comics Code s’est assoupli depuis les années 1950, il reste néanmoins en vigueur. Or Camelot 3000 aborde des sujets prohibés par le code comme le lesbianisme ou la transsexualité ou encore l’adultère. Mike W. Barr inscrit ses thématiques au cœur du récit et la distribution dans les magasins spécialisés et non en kiosque évite fort heureusement la censure et la mort d’une série culte des années 1980.

N’oublions pas le contexte dans lequel le titre voit le jour : les années 1980 sont fortement marquées par la guerre froide et un regain de tensions politiques qui alimente la montée des conservatismes aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne avec l’élection de Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Les démocraties occidentales se sentent encore assiégées et leur apparent triomphe de 1989 est encore une utopie à l’heure où Mike W. Barr écrit le scénario de Camelot 3000. L’utilisation des extra-terrestres comme envahisseurs est souvent vue comme une allégorie trahissant l’angoisse des contemporains face à un bloc soviétique encore puissant au début des années 1980. Ainsi, si la décennie des années 1980 est celle du gentil extra-terrestre qu’est ET, elle est aussi celle de la série V, des lézards aliens prenant la Terre pour un vaste garde-manger !

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Mike W. Barr choisit donc un monde futuriste pour planter son décor : l’an 3000, un monde peuplé de vaisseaux spatiaux et de villes gigantesques parsemées de gratte-ciels, dans lequel les forces de l’ordre sont assez vite dépassées malgré leur costume à la Judge Dredd et où les Nations Unies font montre d’une impuissance qui rappelle les heures les plus sombres de la SDN. Le monde est gouverné par des dirigeants cyniques qui sont les archétypes des cinq continents : le président américain rappelle sans ambiguïté Ronald Reagan tandis que le dirigeant soviétique a des traits assez proches de ceux de Brejnev. A ces derniers se joignent la représentante de la Chine, la secrétaire Feng, version féminine de Deng Xiaoping et un dirigeant africain en uniforme qui tient à la fois de Robert Mugabe ou de Bokassa. L’auteur glisse au passage quelques références à Star Wars – notamment lorsque Merlin use de manipulation mentale rappelant une scène similaire avec Obi Wan Kenobi – ou à Alien avec une étonnante préfiguration d’une sorte de reine Alien telle qu’on pourra la découvrir un an plus tard, en 1986, dans Aliens de James Cameron.

Pourtant, malgré une inspiration parfois cyberpunk, l’atmosphère de Camelot 3000 est avant tout médiévalisante. Pour échapper aux Aliens qui ont tué ses parents, Tom se réfugie dans les méandres de la Terre, sur un site de fouilles archéologiques, un lieu hautement symbolique : Glastonbury, lieu légendaire abritant la tombe du roi Arthur. Ainsi, pour fuir les folies du monde moderne, Mike W. Barr propose un retour vers des temps anciens mythiques et glorieux. Le lecteur voit tout de suite l’admiration que le scénariste porte aux mythes arthuriens qu’il maîtrise à la perfection : aux détours d’une case, on voit d’ailleurs apparaître le nom de Malory qui écrivit la Morte d’Arthur ou celui de Geoffroy de Monmouth, auteur de l’histoire des rois de Bretagne, une des sources principales de la légende arthurienne. Mais le mythe arthurien est fait d’ajouts multiples et d’interprétations, avec Camelot 3000 Mike W. Barr ajoute sa pierre à l’édifice en ressuscitant Arthur et ses chevaliers et les faisant combattre dans un monde futuriste. On retrouve aux côtés du roi légendaire ses principaux lieutenants : Lancelot du Lac, réincarné dans le corps d’un riche Français altruiste qui cherche à sauver un maximum de personnes, la reine Guenièvre, qui, sur Terre est la commandante des forces terriennes, Key, le frère adoptif d’Arthur, un petit looser sans envergure, Perceval, un être difforme fruit des expériences extra-terrestres, Galaad, un samouraï désespéré, Gauvain, originaire de Johannesburg et Tristan prisonnier d’un corps féminin. Si certains lecteurs actuels se plaignent de la diversité, je ne saurais que trop leur conseiller la lecture de Camelot 3000 qui réunit des femmes et des hommes de toutes origines. L’auteur sait injecter les grands traits du mythe : le Graal, Mordred, Morgane tout en donnant à son histoire un aspect futuriste novateur, le tout se mariant pour donner un récit épique.

Mike W. Barr s’attarde en particulier sur le destin tourmenté de Tristan qui, au contraire de ses compagnons, n’a pas retrouvé un corps masculin. Tristan a beaucoup de mal à accepter sa nouvelle condition, ce qui permet à l’auteur de développer un discours sur la haine de soi, le refus d’accepter son orientation sexuelle. Le parcours de Tristan est douloureux et sinueux, le personnage refusant son nouveau corps et rejetant l’amour d’Iseult que son changement de sexe ne perturbe aucunement. Cette partie du récit est d’autant plus intéressante qu’elle est inattendue et traitée avec beaucoup de finesse. L’autre drame amoureux est le trio formé par Arthur, Guenièvre et Lancelot, les amours de la reine et du preux chevalier faisant souffrir le souverain qui doit faire preuve d’abnégation. Les rapports humains sont très bien décortiqués, entre altruisme, jalousie et bravoure, tout le registre des sentiments est exploité avec des dialogues particulièrement bien écrits.

Un des autres aspects soulignés par Mike W. Barr est finalement que, malgré les progrès technologiques, le mal provient toujours des mêmes forces anciennes qui remuent le monde depuis la nuit des temps : la jalousie, la volonté de domination. Pour l’auteur, les remparts contre l’obscurantisme sont également à trouver dans les mythes anciens : le sauveur n’est autre qu’Arthur qui revient d’un Moyen-Age idéalisé, qui sait lutter contre les gadgets des Aliens avec sa seule épée et son courage. Il symbolise le courage et l’abnégation, tout comme ses chevaliers qui, malgré leurs travers, sont encore l’armée la plus efficace contre un envahisseur. La société moderne n’apporte rien de bon et seul le socle solide de l’Histoire et de la Tradition couplé à une tolérance de bon aloi – tous les combattants quelle que soit leur apparence ou leur préférence sexuelle sont acceptés pour lutter contre l’oppresseur – permet le triomphe de la liberté.

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Comment ne pas être en totale admiration devant le travail magnifique de Brian Bolland qui offre des dessins à la fois puissants et élégants. La pleine page qui voit Arthur retirer Excalibur de son carcan est exceptionnelle. L’artiste a un sens du mouvement qui soutient le propos du scénariste avec brio et une appétence pour la mise en scène dramatique qui confère un caractère épique qui sied parfaitement à ce type de récit arthurien. J’ai été profondément marquée par la page montrant un Merlin tout en fureur pointant Arthur de son doigt rageur. Tout le talent de Brian Bolland est résumé ici. Le dessinateur insiste également avec force détails sur l’expression de ses personnages dont les corps se tordent de douleur ou montrent toute leur force dans des combats dantesques. Aussi à l’aise avec le corps féminin qu’il sait mettre en valeur sans vulgarité qu’avec les monstres métamorphes, Brian Bolland n’oublie pas les détails d’arrière-plan – je conseille de bien regarder tous les symboles présents lorsqu’il dessine l’antre de Merlin. Il est aussi très soigneux dans le rendu des costumes, qu’il s’agisse d’armures médiévales ou des look et des coiffures plus contemporaines.

Alors, convaincus ?

Camelot 3000 est un des comics qu’on referme avec gratitude et qui marque son lecteur longtemps après qu’il ait refermé son livre. C’est avant tout une réelle claque graphique qui confirme le talent d’un Brian Bolland bien soutenu par des encreurs de qualité. Le trait de l’artiste est en adéquation parfaite avec la geste arthurienne qu’il met en valeur. Rien n’est à jeter, Brian Bolland montre son sens de la composition, sa finesse dans le rendu des expressions et sa puissance dans l’exécution des scènes d’action. Mike W. Barr, quant à lui, propose un très bel hommage à un mythe arthurien auquel il apporte sa pierre, comme un trouvère des temps anciens. Fable politique, Camelot 3000 est aussi un ouvrage qui traite de tolérance, d’acceptation de soi et de fraternité. Avec cette très belle réédition augmentée d’un cahier graphique qui permet de comprendre les étapes de travail de Brian Bolland ou de profiter de certaines pages en noir et blanc de toute beauté, Urban Comics fait un véritable cadeau à ses lecteurs. On peut aussi voir les couvertures mythiques dont celle qui montre un roi Arthur éploré tenant le corps inerte de sa belle, qui n’est pas sans rappeler celle du n°136 des X-Men où Cyclope porte la dépouille de Jean Grey. Franchement, passer à côté de ce titre est presque un crime !

Sonia Dollinger

 

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Haribosaki dit :

    Quelle review !!! J’en attendais une impatiemment pour savoir si je devais acheter ou non Camelot 3000 mais ta verve m’a totalement conquis ! Achat direct !
    J’ai beaucoup aimé « les heures les plus sombres de la SDN ».
    Encore bravo !

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    1. Merci beaucoup de m’avoir lue, même si je n’ai pas réussi à caser Léon Bourgeois, j’ai quand même pu placer la SDN, un petit plaisir personnel ^^. J’espère que Camelot 3000 te plaira, n’hésite pas à faire un retour

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