[review] Qui est le chevalier noir ?

2019 marque les quatre-vingts ans de la création de Batman et l’anniversaire du chevalier noir ne passe pas inaperçu : conférences, expositions et ouvrages mettent en avant ce personnage majeur de la culture populaire. Parmi les sorties, on remarque le livre de notre contributeur, Siegfried Würtz, qui écrit aussi pour Superpouvoir et VonGuru. C’est assez émouvant de voir le projet d’un ami se réaliser et de pouvoir le mettre en avant sur ce blog.

Un résumé pour la route

qui-est-le-chevalier-noir-batman-a-travers-les-agesSiegfried Würtz est chercheur en littérature et doctorant à l’Université de Bourgogne-Franche-Comté. Sa thèse a pour titre provisoire « Dieu est fasciste. Enjeux esthétiques, dramatiques, politiques, moraux et religieux de la représentation du lien entre pouvoir et responsabilité dans le comics de super-héros quasi omnipotents depuis 1986″. Il travaille notamment sur les dérives tyranniques voire fascistes de certaines figures super-héroïques ou sur ce que la figure du super-héros dit de notre relation à l’ordre, à l’Etat mais aussi sur les contre-pouvoirs permettant aux héros ou aux hommes de ne pas faire basculer la société dans un univers fasciste.

Il publie en 2019 chez Third Editions un ouvrage de 351 pages intitulé Qui est le chevalier noir ? Batman à travers les âges.

De la création de Batman en 1939 aux films Warner en passant par les jeux vidéos, Siegfried balaie 80 ans d’histoire et d’interprétations du chevalier noir et de son environnement. Batman s’étoffe au fil des époques, devenant le miroir de son temps et des interprétations multiples des équipes créatives qui se saisissent de ce personnage énigmatique et ambivalent. A travers ce livre, Siegfried Würtz montre pourquoi Batman fascine dès les origines et reste un des super-héros préférés des lecteurs et des spectateurs de tout poil.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Dès la première phrase, Siegfried tape fort : « Batman est le plus intéressant des super-héros » affirme-t-il de manière un peu provocatrice, permettant à son lecteur de faire marcher son esprit critique dès ces premières lignes. On peut tout à fait ne pas être d’accord  – ce qui est mon cas – on a inévitablement envie de comprendre pourquoi le chevalier noir a autant d’écho et passionne bien plus que ses concurrents.

L’ouvrage est conçu de manière chronologique, ce qui n’empêche pas l’auteur de s’autoriser certains développements thématiques. Le premier chapitre est réellement enrichissant pour qui s’intéresse aux sources d’inspiration ayant présidé à la naissance du chevalier noir, qu’elles soient françaises ou américaines, littéraires ou cinématographiques. Le contexte de création de ce ce héros sombre et solitaire est également évoqué avec justesse tout comme le rôle de Bob Kane que Siegfried Würtz remet à sa juste place sans esprit vindicatif. L’auteur n’oublie pas de montrer combien le Batman des origines est différent de celui que nous connaissons et combien les auteurs ont tâtonné avant que les canons ne se fixent au fil du temps. Le récit de cette première époque, celle de la naissance du personnage, de son environnement, de son entourage et de ses ennemis principaux, en particulier le Joker dont on découvre qu’il n’était pas fait pour devenir un super-vilain récurrent.

Siegfried abord ensuite la période pendant laquelle le comics code se met en place à la suite des attaques de Frederic Wertham et ce chapitre m’a beaucoup intéressée, en particulier pour le portrait très nuancé que l’auteur dresse du fameux psychiatre qu’on présente comme un monstre absolu. Au passage, on sent bien que l’auteur aime bousculer les certitudes et les idées reçues, montrant par exemple combien il trouve restrictifs les fameux « âges des comics », période de transition marquant une évolution notoire pour les comics. L’étude de la période qui suit l’instauration du Comics Code est bien plus passionnante qu’on pourrait s’y attendre : on y trouve le souci de montrer combien Batman est attiré par les femmes pour rassurer les pourfendeurs d’une potentielle homosexualité mais on voit aussi apparaître le nom de Joe Chill et s’accroître la Batfamily. Le chapitre suivant, consacré notamment à la série de 1966, est brillant, montrant combien la série a transformé la vision qu’on pouvait avoir d’un personnage sombre et sérieux et combien elle a ancré la chauve-souris et ses acolytes dans la culture pop’. L’auteur revient sur les coulisses de la série, le choix des acteurs et des personnages mis en avant tout au long de l’aventure. Il réhabilite ainsi une série qui fut largement moquée pour son ton humoristique et son côté kitsch en montrant combien la série irrigue encore l’univers de Batman. Il est intéressant de constater aussi combien les gens nourris par cette série eurent du mal à admettre le virage vers un monde beaucoup plus noir qui nous est familier aujourd’hui.

Batman

Côté comics, on glisse doucement vers l’arrivée d’artistes qui ont révolutionné graphiquement le personnage, qu’il s’agisse de Carmine Infantino qui ose toucher au sacro-saint logo de Batman ou de Dennis O’Neil et Neal Adams qui confèrent un charme puissant au chevalier noir. On voit déjà combien on s’est éloigné du Batman des origines tout en enrichissant sa mythologie pour le meilleur et pour le pire. On peut se réjouir de cette période foisonnante et pourtant parfois occultée au cours de laquelle Batman revient à une ambiance plus sombre, plus angoissante avec la mise en avant de personnages comme Râ’s al Ghül et sa fille Talia ou encore l’ambivalent Man-Bat.

Mais le chapitre le plus fouillé de l’ouvrage est sans conteste celui que Siegfried Würtz consacre à l’oeuvre post-crisis de Frank Miller. On sent toute l’admiration que porte l’auteur à cet immense artiste dont il ne nie pas les zones d’ombre tout en les expliquant et les contextualisant, offrant ainsi un portrait plus nuancé qu’à l’habitude et montrant intelligemment que Miller n’est pas un auteur fascisant. Siegfried plonge dans la psyché de Miller et met en avant le contexte qui préside à chacune de ses créations, émettant une critique stylistique et littéraire d’une grande finesse et plutôt objective malgré l’évidente appétence de l’auteur pour les écrits de Miller. C’est d’ailleurs à cet artiste que le chapitre le plus long du livre est consacré si l’on excepte ceux qui sont dévolus aux adaptations cinématographiques. Si les passages sur Killing Joke ou Arkham Asylum sont plus courts, ils sont également d’une belle profondeur et on aurait voulu que l’auteur ait plus de pages à sa disposition pour développer sa pensée. Un plus long passage permet d’évoquer le travail de Grant Morrison ou de Scott Snyder et d’arriver à la période contemporaine. L’un des apports de l’ouvrage est également d’étudier avec soin les relations de Batman avec les autres personnages, notamment avec Alfred, le père de substitution, mais aussi avec les différents Robin, ce qui permet à Siegfried Würtz de soulever des problématiques intéressantes ou encore avec les personnages féminins et en particulier Catwoman, très présente dans les derniers récits consacrés au chevalier noir.

Une autre des forces du livre est de ne pas se focaliser sur les comics – même si, fort heureusement, ils restent au cœur de l’étude. Le chapitre huit est assez volumineux et l’auteur s’intéresse aux adaptations. Il se montre assez critique vis-à-vis des films de Tim Burton, réhabilite les films tant décriés de Schumacher pour continuer par une fine analyse de la trilogie de Nolan dont on sent qu’elle emporte sa préférence malgré une critique acérée du troisième opus que je partage assez volontiers. C’est un plaisir de lire ce chapitre qui montre combien l’auteur est non seulement un fin analyste littéraire mais également un bon connaisseur du cinéma. Si mes préférences ne sont pas forcément les mêmes que l’auteur, la démonstration est brillante. L’autre atout de l’auteur est qu’il semble bien dominer l’univers ludique, aussi bien les jeux vidéo que les jeux de plateau puisqu’il décrit avec beaucoup de détail les différents jeux mettant en avant Batman et son univers en en montrant les atouts et les faiblesses.

Une dernière partie, consacrée au Batverse est à la fois hyper bien écrite et très frustrante, il aurait fallu une cinquantaine de pages supplémentaires à l’auteur car son étude des personnages est extrêmement juste et chacune des thématiques abordées pourrait justifier d’un chapitre à elle seule : Catwoman permet l’étude de la place des personnages féminins dans l’univers de Batman, Joker renvoie à l’importance de la nemesis dans les récits super-héroïques, Anarky est un des multiples exemples de l’importance du discours politique dans les comics – brillamment démontré par ailleurs dans le chapitre consacré à Miller – tandis que le passage sur Gotham montre combien l’environnement joue un rôle primordial dans les aventures du chevalier noir.

La conclusion en deux parties est toute en nuance avec un « réquisitoire contre le monstre » qui pointe toutes les dérives vers lesquelles peuvent pointer les récits centrés autour de Batman – mais cette démonstration peut s’appliquer au genre super-héroïque de manière plus large – et un « plaidoyer pour le super-héros » qui met en avant la spécificité de Batman et son influence sur les comics et la culture populaire.

Alors, convaincus ?

Les ouvrages analysant les super-héros sont encore hélas assez rares et on peut vraiment se féliciter de la sortie de ce volume chez Third Editions sur Batman en ce quatre-vingtième anniversaire. On peut regretter que l’ouvrage ne soit pas illustré mais sincèrement cela ne m’a pas manqué. Le propos est passionnant, offrant une analyse complète des origines à aujourd’hui et englobant tous les médias dans lesquels Batman est apparu. L’auteur a pu développer certaines thématiques qui lui sont chères comme la période Frank Miller ou les genres cinématographique et ludique et on sent tout son enthousiasme dans ces chapitres en particulier. Siegfried Würtz a le grand atout de ne pas se laisser emporter par des jugements faciles – vouer Bob Kane aux gémonies, reléguer la série de Batman 66 à une série kitsch ou faire de Frank Miller un fasciste – bien au contraire, il apporte un regard distancié qui remet les choses en perspective et les rend moins manichéennes. Qu’on soit connaisseur ou néophyte, amateur ou non de Batman, ce livre ne peut que faire du bien puisqu’il pose autant de questions qu’il apporte de réponses, chacun étant libre de choisir « son » Batman, le super-héros n’étant finalement que le reflet de chacun d’entre nous.

Sonia Dollinger

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