[review] Intégrale X-Factor 1986

Après Wolverine puis les New Mutants, je continue à redécouvrir en intégrale les séries dérivées des X-Men avec Facteur-X. Mais, derrière cette opération commerciale, est-ce une œuvre pour les fans des mutants ou une bonne série pour tous ?

Un résumé pour la route

Ce volume rassemble habilement l’épisode 286 des Fantastic Four de janvier 1986 écrit et dessiné par John Byrne (Superman, 2112) puis les épisodes 1 à 11, l’Annual 1 d’X-Factor de février à décembre 1986 qui ont tous été publiés par Marvel. Cette intégrale a été publiée par Panini en mars 2019. X-Factor est la première série qui n’est pas lancée par Chris Claremont. Le scénario est écrit par Bob Layton (Iron Man, X-O Manowar) puis Louise Simonson (New Mutants, Death of Superman). Les dessinateurs sont très nombreux avec Jackson Guice (Nick Fury, Eternal Warrior), Keith Pollard (Thor, Spider-Man), Terry Shoemaker et Walter Simonson(Thor, Orion)

Cyclope (Scott Summers), Le Fauve (Hank McCoy), Angel (Warren Worthington III), Iceberg (Bobby Drake) puis Marvel Girl (Jean Grey) sont les premiers X-Men. En 1979, Jean devenue Phénix s’est sacrifiée pour éviter que sa folie destructrice ne détruise l’univers. Inconsolable, son compagnon a poursuivi sa morne existence jusqu’à sa rencontre avec Madelyne Prior qui ressemble trait pour trait à Jean. Cyclope s’est marié puis a eu un enfant. Il a décidé de quitter les X-Men. Le Fauve, Angel et Iceberg ont rejoint les Défenseurs mais le groupe vient de se dissoudre. Pendant ce temps, les Vengeurs viennent de repêcher un sarcophage énergétique à Jamaica Bay…

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Ce sarcophage renferme un individu disparu depuis 1980 : Jean Grey. Les éditeurs voulaient poursuivre l’extension très profitable de l’univers des X-Men en créant une nouvelle équipe intégrant les premiers mutants. Dazzler devait être l’ajout féminin mais cette idée ne convainc pas les créateurs. Kurt Busiek a proposé Jean Grey avec succès. John Byrne scénariste et dessinateur des Fantastic Four est chargé de cette renaissance. Contrairement à sa deuxième résurrection qui a fait l’objet d’une série limitée, le retour de Jean est ici simple voire décevant. Elle est sortie de sa prison énergétique par Reed Richard. Grâce au cristal holempathique dans la maison des Grey, les héros comprennent l’explication de ce retour. Phénix n’était pas Marvel Girl mais elle a pris le corps et l’esprit de Jean et l’a laissée dans ce cocon. C’est cette partie humaine qui a poussé le Phénix à se tuer. Cette astuce scénaristique est un peu facile et il me semble que ce n’est pas l’explication de la résurrection qui intéresse Byrne. En effet, il se concentre avec talent sur le traumatisme personnel et le choc de découvrir les changements survenus sans elle. Cet épisode a en partie été ré-écrit par Claremont et redessiné par Jackson Guice.

Dans le premier épisode de la série solo, Bob Layton centre astucieusement la série sur les tourments des héros en particulier sur Cyclope. Alors qu’il aurait tout pour être heureux (une épouse aimante et un bébé), il s’ennuie dans la vie quotidienne. Il pense encore à Jean la nuit et Madelyne n’est qu’un pis-aller. Scott ne se confie à personne. Il est à distance des autres car son pouvoir l’oblige à porter constamment des lunettes rouges et il ne voit le monde qu’à travers un filtre. Il est une porte fermée et Madelyne ne trouve pas la clef. Face à lui, le désespoir d’une femme délaissée qui a peur de se retrouver seule avec un enfant, est prenant. Sans être hystérique, elle pense qu’il est parti de l’institut Xavier non pas pour elle mais car il n’a pu être le leader des X-Men. Les autres premiers X-Men sont aussi en crise. Les Défenseurs ont échoué : la base est détruite et la moitié de l’équipe est partie par manque d’un leader. Ils vont se séparer et reprendre une vie banale. Warren veut profiter de son château dans les montagnes avec sa compagne Candy Southern. Bobby travaille comme comptable. Hank cherche un poste dans une université mais, car il est un mutant, il est rejeté quinze fois.

L’annonce du retour de Jean est l’élément perturbateur qui bouleverse chacun à tour de rôle. Warren perd ses moyens et file à New-York. Il espère sortir avec Jean et délaisse de plus en plus Candy et son entreprise. Scott abandonne tout pour Jean. Il pleure en la voyant alors qu’il est froid avec Madelyne. Jean est la clef qui lui permet de faire sortir ses sentiments. Je trouve cela beau. Mais il se referme tout de suite car il n’a rien dit sur son mariage et son enfant. Warren conseille à Scott de tout dire mais il n’y arrive pas. Perdu et indécis, il revisite les lieux de son passé avant Phénix. Scott pense à fuir mais Bobby et Hank le ramène vers sa famille de mutants. Il laisse de côté Madelyne et son fils qui disparaissent. Il accuse ses pouvoirs de cette perte ce qui m’a paru très étrange car c’est à cause de Jean. Cependant, Cyclope est parfois excessivement fragile. Par une simple image de Maddy projetée par Arthur, il s’effondre devant un enfant. Le mutant retrouve ses marques dans l’action. Il utilise son jet à fond rejetant des grosses pierres. Freud aurait adoré analyser ce jet pour compenser les manques de sa vie personnelle. Cependant, même dans ce domaine, il perd le contrôle et assomme un ennemi en usant de sa rafale à pleine puissance. Jean est la plus forte du groupe. Alors que Warren ne veut plus jouer au héros, elle n’est pas blasée mais veut créer une nouvelle équipe car les X-Men dirigés par Magnéto auraient dévoyé le rêve de Xavier. Plus loin, Jean veut s’émanciper de Marvel Girl en suivant des cours du soir en psychologie. Cependant, derrière cette façade solide, la belle rousse cache des difficultés à s’adapter à son retour. Seule dans son lit en pleine nuit, elle fait des cauchemars récurrents de sa mort. Elle pensait revenir comme avant mais réalise que c’est impossible car le monde a évolué sans elle. S’entoure-t-elle de ses amis pour faciliter son retour ? Le triangle amoureux entre Jean, Scott et Warren est le plus intéressant. Entre la sécurité de son foyer et le retour de la passion que va choisir Scott ? Quelle sera la réaction de Jean en apprenant la vérité ? Warren cherche-t-il à aider Scott ou manigance-t-il pour récupérer Jean ? Mais, en fait tout le monde semble être amoureux de Jean : le jeune Rusty ne cherche à être un bon élève que pour lui plaire. Le Fauve redevenu humain et Iceberg surtout sont par contre laissés de côté. Je ne peux pas m’empêcher de relire les paroles de Bobby depuis qu’il est gay et cela ne marche pas. Il drague beaucoup et parle des filles. En fait un bisexuel aurait été plus conforme avec la continuité.

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Le contexte de la haine mutante plombe l’ambiance des retrouvailles. Les insultes « muto » plusieurs fois par épisode et les jets d’objets parsèment le récit. Layton relie la mutation liée à la sexualité : Rusty découvre son pouvoir après un baiser fougueux d’une prostituée dans un bar à matelot. Hébergé par Facteur-X, il n’apparaît au début que par ses échecs. Plus loin, le couple Rusty et Skids sont très attachants mais les scénaristes n’ont jamais su quoi en faire. Dès le début, ce n’est donc pas juste une équipe d’amis mais ces mutants ont des enfants à protéger. En effet, Warren et son conseiller en communication Cameron Hodge ont une idée : se faire passer pour des chasseurs de mutants pour récupérer les mutants persécutés et les éduquer. J’ai toujours trouvé cette idée idiote. D’ailleurs, l’absurdité puis l’échec de Facteur-X – les publicités stimulent la peur du mutant – sont perçus par Jean. La famille est un élément fort : celle que Scott abandonne, celle des premiers X-Men puis de Facteur-X avec les jeunes mutants (Rusty, Arthur, Skids, les Morlocks), celle de Carl Maddicks qui se sacrifie pour son fils. Ce dernier veut guérir son fils de sa mutation mais il lui ment et utilise son enfant pour son pouvoir. J’ai aussi beaucoup aimé les allusions à la musique post punk de l’époque. Véra, l’amie bibliothécaire coincée d’Hank, s’est changée en vamp grâce à Elvis Costello. Redevenu humain, Hank ressemble à un roadie des Talking Heads pour Warren. Le Tigre sibérien porte un t-shirt du Grateful Dead.

Après ce bon début, l’intérêt s’efface vite. Les éléments d’action sont bien plus faibles. Le Fauve est enlevé par le scientifique Maddicks. Il veut utiliser les connaissances de Hank puis s’en servir comme cobaye. Trop naïvement, Hank corrige les erreurs de calcul de Maddicks pendant que son fils Arthur projette ses pensées. Ses amis retrouvent trop facilement Hank : pour éliminer des traces, le kidnappeur appelle anonymement Facteur-X. Les ennemis manquent d’envergure. On a l’impression de relire les X-Men d’avant Claremont. Tower au pouvoir banal est bête et vulgaire. Un groupe de mauvais mutants se constitue en parallèle. Ils dépendent d’une drogue, la source, pour renforcer leurs pouvoirs. Nowlan amplifie les pouvoirs mais perd facilement le contrôle. Il se charge à l’héroïne pour anesthésier son pouvoir. Étrangement, Cyclope est prêt à le laisser se droguer. Ce volume marque aussi les débuts d’Apocalypse popularisé par le film mais il n’est que le chef de ce gang. Il veut stimuler tous les mutants pour déclencher une guerre.

Facteur-X n’a étrangement aucun lien avec les autres séries mutantes. La série s’oriente vers des récits urbains et sociaux sans relief. Les fils conducteurs autour de la haine anti-mutants et des conflits amoureux se diluent au profit de thèmes moralisateurs. Pour éviter le harcèlement et la pression scolaire, un enfant se faisait passer pour un télépathe. L’Annual illustre le communautarisme et la guerre froide. L’U.R.S.S. fait appel à Facteur-X pour étudier leur équipement mais ce n’est qu’un prétexte pour leur voler. Jean accepte car « on ne sait rien des nôtres là-bas. » Cet épisode très caricatural politiquement bascule dans un anticommunisme primaire. Les services secrets américains dévoilent que l’U.R.S.S. veut créer une race de super soldats mutants. La « pourriture communiste » selon Iceberg déporte les mutants dans un goulag puis les dissèque pour trouver le facteur X. Le programme est dirigé par un ancien nazi d’Europe de l’est, le Doppelganger, qui peut prendre l’aspect et les pouvoirs d’un mutant. Face à la menace communiste, un groupe de résistants mutants est dirigé par un pope mais étrangement il a une tenue proche d’un prêtre catholique.

Bob Layton n’a pas convaincu. Débarqué, il est remplacé par Louise Simonson, éditrice des X-Men. Avec son arrivée puis celle de son mari, j’ai eu l’impression que la série démarrait vraiment. Apocalypse n’est plus un simple gangster mais un mutant vieux de plusieurs siècles qui contrôle les atomes de son corps. Mais son visage trop grimaçant est encore un peu clown. Par son vocabulaire soutenu, on perçoit déjà sa conception du monde : son équipe est « imparfaite » avec « des forts et des faibles ». Sans remord, il fixe Nowlan à une machine qui le fournit en héroïne pour contrôler son pouvoir. De la même manière, le scénario relie la haine des mutants par le peuple au darwinisme social. La nouvelle scénariste cherche à rendre crédible le concept de Facteur X mais cela ne marche pas encore. Les actions et le marketing du groupe provoquent une manifestation entre pro et anti mutants. Les racistes soutiennent Facteur-X. Cameron Hodge, le chargé de relations publiques, enfonce le côté négatif des mutants. La journaliste Trish Tilbit apparaît. C’est elle qui surnomme les premiers X-Men X-Terminators et révèle la supercherie. La Freedom Force vexée de sa défaite l’a en effet informée du rôle de Warren dans les X-Terminator et le financement de Facteur-X. Simonson met en avant le trio amoureux et les impasses de Scott dans des dialogues bien plus consistants même si les personnages sont encore univoques. Warren est le milliardaire qui veut récupérer Jean. Scott est le mutique qui explose. Le scénario accélère l’évolution du trio amoureux et multiplie les risques professionnels et personnels. Par un lapsus de Scott – qui confond Jean et Maddie – Marvel Girl découvre la vérité. La solidarité des garçons autour de ce mensonge entraîne la marginalisation de la seule femme de l’équipe. Jean pense que Scott préfère la puissante et parfaite Phénix. Son image apparaît derrière Jean mais seul Scott le voit. Jean ne veut pas rompre le mariage alors que Warren pourtant en couple la désire. Malgré la jalousie, Cyclope accepte l’amour de Warren et Jean. Il veut être un parfait boy scout mais échoue toujours. Candy découvre la vérité et part. Selon elle, le pouvoir de Jean serait de séduire les hommes. Jean devient plus intéressante car elle n’est pas juste une victime mais un danger pour les couples. On sent que le sacrifice de Warren approche – il a perdu sa couverture, sa copine, Cyclope lui pardonne. Il se sacrifie pour laisser à Artie le temps de fuir et dans un rebondissement en fin d’épisode, il risque de perdre ses ailes.

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Ces tensions croissantes posent la question de la survie de l’équipe. Les problèmes personnels doivent-ils passer avant l’équipe ? Deux groupes de chasseurs de mutants s’opposent – Freedom Force qui poursuit des hors-la-loi pour l’Etat et Facteur X qui est censée être une entreprise privée. La Freedom Force composés de l’ancienne Confrérie des mauvais mutants se protège de la haine anti-mutant par l’amnistie offerte par l’Etat. Simonson relie enfin la série avec les X-Men. Spirale de la Freedom Force fuit pour attaquer Longshot des X-Men. Facteur-X croise Magnéto rentrant dans le Club des damnés. Les deux derniers épisodes sont pleinement intégrés au crossover Le massacre des mutants contre les Morlocks. C’est bien fait car le crossover est progressivement intégré à l’histoire de la série : Rusty rencontre une morlock, Skids qui, pour le défendre, l’emmène dans les tunnels. Ces épisodes marquent enfin le retour de la tension avec une ambiance sombre de génocide pendant la recherche d’un enfant. De plus, elle commence à créer plusieurs lignes narratives – le crossover, les tensions amoureuses, la montée du danger d’Apocalypse, l’arrivée de Big Bang. Apocalypse choisit ses cavaliers chez les Morlocks avec Guerre et Peste qui deviendra Pestilence. Louise Simonson ne crée pas de nouveaux héros mais approfondit l’univers existant. Pour la première fois, plusieurs membres de l’équipe sont gravement blessés par une menace bien plus puissante que dans leur passé. Le dernier épisode est centré sur les Tunneliers – des morlocks qui préfèrent la liberté à la confusion et la modération proposée par Facteur-X. Radicaux (Rage a une crête de punk), ils attaquent des humains et vont jusqu’au sacrifice pour être libres. Leur fin est très émouvante.

Dans Fantastic Four, John Byrne est au sommet comme le montre la superbe page où la gravité a disparu. Le lecteur perd ses repères spatiaux car l’organisation de la page est désordonnée et on ne voit que des parties de corps. Dans les premiers épisodes, Jackson Guice est au dessin. On retrouve son style précis avec des traits fins des visages, des expressions variées et une musculature développée. Les décors sont épurés mais tout est très réaliste. De manière amusante, Guice et Layton ont dû le refaire entièrement en un week-end. Je l’ai, par contre, trouvé très figé dans les scènes d’action. De plus, après un très beau premier épisode, son dessin devient moins précis.Est-ce par manque de temps ou par le changement d’encreur ? Keith Pollard qui le remplace pour l’épisode quatre a un dessin quelconque et bâclé avec des couleurs sans aucun sens. Terry Shoemaker utilise de jolies formes mais le dessin flou manque de la précision. A partir de l’épisode dix, Walter Simonson arrive. Son dessin est certes moins précis mais plus original et expressif – Angel crucifié par Harpon sur un mur des égouts. Avec lui, Cyclope paraît plus puissant – son pouvoir n’est plus juste un fin rayon mais il peut aussi être très large. Il crée des reflets sur le masque de Cyclope sans changer ses expressions pour montrer sa colère froide et sa tristesse. Il place souvent des allusions – Blowhard a le visage et la pipe de Popeye. La colorisation efface les nuances de Walter Simonson par des aplats manquant de précision.

Alors, convaincus ?

Je suis donc assez partagé sur les nouveaux débuts des premiers X-Men. L’épisode des Fantastic Four et le premier de la nouvelle série sont plutôt bons. Bob Layton est très juste sur l’intime mais le principe de Facteur X est idiot et le récit stagne jusqu’à l’arrivée du couple Simonson. J’ai hâte de lire le tome deux pour voir comment ils ont projeté ce départ laborieux bien plus haut. J’attends aussi avec impatience Excalibur, la dernière série qui n’a pas été republiée. Dans mes souvenirs, elle était le dérivé le plus original des X-Men.

Thomas Savidan

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Duchauffour David dit :

    C’est vrai que cette première année est loin d’être la meilleure de X-Factor, mais juste pour le plaisir de revoir sur le devant de la scène l’équipe originelle des X-Men avec le retour de Mrs Grey. Et quand on voit tout ce qui découlera de cette série, c’est une intégrale à commencer et à garder 🙂

    Aimé par 1 personne

  2. thomassavidan dit :

    On est tout à fait d’accord. C’est un départ par à coups mais rien que pour John Byrne et les débuts des époux Simonson c’est immanquable.

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