[Review] Hellboy l’intégrale volume 1

Comme pour l’omnibus Ultimate Spider-Man, c’est une occasion en or qui m’a poussé à acheter le premier tome de la luxueuse intégrale Hellboy proposée par Delcourt.

Un résumé pour la route

Hellboy_1Hellboy est une création du dessinateur Mike Mignola (L’homme à tête de vis, Gotham by Gaslight). Inquiet au départ de son manque d’expérience dans le scénario, le premier arc est écrit en collaboration avec John Byrne (X-Men, Superman, Iron Fist). Cependant, selon les dires de ce dernier, Mignola pouvait largement se débrouiller seul. Le premier épisode est sorti en 1994 chez Dark Horse aux États-Unis. C’est avec le premier volume de la nouvelle intégrale de Delcourt publié en 2016 que j’ai pu lire les débuts du Mignolaverse.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que les alliés avancent inexorablement, une mission de scientifiques et de mages nazis est chargée de sauver le Reich. Ils font venir un démon. Se trompant de lieux, un commando de soldats alliés arrive cependant juste à temps pour voir apparaître un bébé démon, Hellboy.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Par ce premier tome, on voit la naissance d’un monde qui n’a cessé de s’agrandir. Hellboy n’est pas un héros comme les autres dans les années 1990. Hellboy est né de l’intervention de Raspoutine qui fait appel aux démons pour aider le Reich mais on sent très vite compte qu’il a son propre plan. Tout débute pendant la Seconde Guerre mondiale en hommage aux feuilletons de son enfance et aux séries Captain America et Nick Fury. Heureusement, Hellboy est récupéré par les Américains et intégré dans une agence secrète sur l’occultisme – le BPRD, Bureau de recherche et de défense sur le paranormal. En effet, Hellboy n’est pas une série solo mais, dès le premier arc, Hellboy est un récit d’action d’équipe. Dans la mission sur Les Germes de la destruction, on découvre Abe Sapiens – une créature sous-marine aux origines mal-connues et Liz Sherman – une pyrotechnique blasée. Hellboy au centre mais pas seul et paradoxalement ce sont plus Abe et son associé qui agissent. Cela n’empêche pas les tensions dans l’équipe. Pour Hellboy, les médiums sont des emmerdeurs. Les humains en uniforme meurent vite ce qui m’a laissé l’impression que personne n’est à l’abri de disparaître sauf le héros. A la façon de Kirby, Mignola voulait faire du BPRD une agence avec une base. Finalement la base sera inspirée de Frank Lloyd Wright. Dans le deuxième récit, j’ai trouvé qu’il y avait plus d’humour – la chute d’Hellboy au milieu des ennemis à cause d’une fusée dorsale défectueuse, des scientifiques nazis font exploser par accident leur base – et plus de combats. Cependant, il ressemble au récit précédent – le pacte d’un parent avec le démon, la chute dans le sous-sol révèle le passé, des oiseaux à la place des grenouilles.

Hellboy est l’illustration de l’art du collage. Sur le plan historique, les scénaristes bousculent la chronologie car on y croise des acteurs ou des allusions à des nazis, à l’art néogothique du XIXesiècle, à la Russie tsariste, à la guerre de sécession – par Abe Lincoln. La date à laquelle se déroule l’action en devient magiquement confuse. Il n’y jamais de date mais Hellboy est devenu adulte. On guette les indices dans les cases. Une inscription – un demi-siècle plus tard – montre qu’on serait donc plutôt dans les années 1970-80. Hellboy joue avec l’histoire des comics grâce à l’intervention d’un super-héros – ressemblant à Captain America – la Torche de la liberté dans le commando qui a trouvé Hellboy. C’est aussi un collage visuel car au-delà du récit, Mignola ne cesse d’intégrer de gravures ou de copies de sculptures. Le cadre de l’action est aussi très référencé. Les germes de la destruction se déroulent dans une maison en ruines du XIXe siècle, envahie par un lac. On découvre qu’elle a été construite sur un lieu inca de sacrifices humains. Enfin, cette série est une mosaïque scénaristique. Le récit est pris en charge par plusieurs personnes avec les pensées du personnage principal, les paroles par Raspoutine pour le flash-back, des extraits d’un journal intime et les dialogues. Hellboy est donc un récit post moderne. Tous ces collages sont réussis car chaque élément fait sens. Rien n’est artificiel mais tout s’intègre dans un récit d’ensemble. Tout a déjà été fait écrit et vécu. Il faut replonger dans le passé pour créer du neuf. En reliant le récit aux nazis, le passé est utile pour lutter aujourd’hui – comme l’illustre l’arme de la Torche qui est réutilisée par Hellboy. La technologie moderne n’est pas fiable – les téléphones fonctionnent mal et la fusée dorsale mais le passé n’est pas parfait – le pistolet de la torche explose dans les mains d’Hellboy. Mignola semble valoriser la tradition et l’histoire de la culture populaire. Est-ce lié au contexte des comics dans les années 1990 face à Image comics reniant le passé ? Dans une postface, Moore parle de l’âge de silicone ce qui m’a fait beaucoup rire.

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Mignola est aidé par Byrne pour le premier arc mais il a donné les thèmes et les idées. Mignola se charge seul de l’essentiel ensuite. Le texte est bien écrit en installant une ambiance de secret et de complot mais sans jamais basculer dans le complotisme car on est dans l’imaginaire. Les Germes de la destruction racontent la lutte de la liberté par un démon contre des dictatures. Les ennemis sont souvent des personnages réels et on sent l’influence des pulps. Ces ennemis ne sont pas d’accord sur l’objectif – faut-il détruire ou diriger le monde ? Mais Mignola évite d’être binaire car des victimes passent un pacte faustien pour retrouver un être cher et basculent dans la noirceur en se fondant dans le noir des cases. L’excès d’ambition est un danger mortel – la veuve Cavendish se damne pour retrouver ses fils disparus dans une expédition. L’obsession finit très mal – les garçons de la famille Cavendish sont obsédés par le pôle Nord et ce sera leur perte. Hellboy est un hymne au libre-arbitre. Le héros refuse son destin de servir Raspoutine pour Ragnarok – le jour où le Serpent viendra détruire la Création.

Hellboy est un peu le prototype de l’Américain prolétaire un peu soupe au lait face à des européens machiavéliques ou à des bourgeois américains hautains. Mais, en même temps, la connaissance sauve. La possession d’un ancêtre sera déterminante pendant le premier arc. Je me suis attaché progressivement à Hellboy sans en savoir beaucoup. Le lecteur le voit perdre son père adoptif déjà très affaibli par le poids des ans – ou par ce qu’il a vu. Quand ses cornes poussent, on comprend qu’Hellboy est l’arme qui doit libérer la Bête de l’Apocalypse. Dès la première aventure, ce vétéran du surnaturel est blasé mais ce fils du démon est aussi le plus humain de la troupe car les autres sont encore plus froids et détachés. Ce choix permet à Mignola de partir sur un humour de vétéran qui en a vu d’autres. Hellboy comprend l’ampleur du complot à la fin de la deuxième aventure en Roumanie. Il cesse les remarques acerbes. J’ai juste regretté le manque de sentiments pour l’instant. Hellboy est très dur mais que ressent-il ?

L’occultisme est très présent et cela dès la naissance du personnage avec une messe noire. Raspoutine utilise l’astrologie et la numérologie pour préparer l’arrivée d’Hellboy. Le héros n’est pas un démon ordinaire avec ses cornes coupées et son bras droit couvert d’un gant de métal mystérieux. J’ai pris plaisir à parcourir tous ces lieux communs de l’horreur – une maison hantée, Hellboy attaché à un carrefour une nuit de pleine lune, un squelette du vampire qui disparaît en fin d’histoire. Je ne crois pas à la magie mais je suis resté scotché au récit car tout peut se passer. Hellboy est aussi une série épique – menacé par des démons, le sort du monde est en jeu. Ce n’est jamais bourrin mais très prenant. L’occultisme permet de recourir à des noms étranges comme le serpent à sept têtes dont chaque nom est étrange : Ada-Jahad. La mythologie devient mondiale – Baba Yaga, sorcière russe, a rencontré Raspoutine jeune et lui a dit qu’il serait « le père d’une nouvelle ère », Hécate déesse grecque est celle qui a ressuscité Giurescu. Raspoutine finit sur Yggdrasil, l’arbre de la mythologie nordique et on voit la maison de Baba à pattes de poulet. Hellboy était au départ un moyen pour Mignola de dessiner des monstres et il arrive à être très original. Dans Les germes de la destruction, on croise un valet se métamorphosant en monstre grenouille mais aussi des monstres à tentacules à la Lovecraft. Dans Au nom du diable, les sirènes qui protègent le cercueil du vampire, viennent de la mythologie grecque – moitié femme et moitié oiseau.

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Dans ces deux récits, Mignola commence aussi à construire une galerie de démons très humains. Dans le premier récit, Raspoutine est un splendide méchant, déjà un personnage complexe et pervers dans la réalité historique. Mignola prolonge son histoire après sa mort. Avant de mourir dans l’attentat, il a entendu la Bête et rencontre sa destinée. Soigné en Italie pendant vingt ans et devenu un vampire, il impose son influence néfaste sur un village. Il est repéré par l’Allemagne nazie mais il traite Hitler de dément et le manipule. Dès qu’il parle, Raspoutine est grandiloquent mais bien écrit cela ne donne pas mal de tête – « Ils sont la crue torrentueuse qui recouvre la grève ». Ses paroles – un riche Américain qui a rencontré le fantôme de Raspoutine consacre toute sa fortune à Ragnarok car il a trouvé un sens à sa vie. Il va chercher des nazis congelés. Mignola crée une équipe de méchants nazis que l’on retrouvera dans d’autres épisodes – une tête dans un bocal, un singe transformé en Frankenstein. Dans Au nom du diable, Giurescu, hussard roumain qui lutta pour libérer son pays de Napoléon, est devenu un vampire. Je n’ai pu m’empêcher de penser à la très belle adaptation par le même auteur du film Dracula par Coppola. Une scientifique nazie, Ilsa est amoureuse du hussard vampire et part le chercher alors que les deux autres savants préfèrent créer des zombies soldats. Le père du hussard a survécu dans les sous-sols et est devenu un squelette vivant. Il raconte l’histoire à Hellboy par haine d’Ilsa. On retrouve le pacte avec le diable où un parent veut sauver son fils après une chute mortelle de cheval. Mais cela tourne mal pour le hussard dans la brume qui charge pour se venger d’Hellboy qui a tué son père, sa protectrice et détruit son château.

Mignola est un maître du clair-obscur très à l’aise dans les ambiances horrifiques. Du noir peut venir à tout moment le danger. J’ai adoré le contraste entre un noir très présent et profond et des blocs de couleurs vives comme le rouge d’Hellboy. Même si le fond est noir, l’organisation de la page est classique avec une grille modifiée selon les pages. Dans les cases en plan large, le dessinateur ne joue pas sur les dégradés mais sur des blocs de couleurs alors que les visages en gros plan montrent plus de nuances comme s’ils étaient couturés de rides ou de cicatrices. Il lui suffit de quelques traits sur un visage dans le noir pour montrer l’amertume de Raspoutine. A la fin de la première mini-série, Mignola a une façon très intéressante de montrer le feu – ce sont des blocs de couleur mais sans flamme. Le lecteur doit accepter que cela soit figé même chaque case est très belle. Ce sont de belles images prises sur le vif dont les positions des personnages permettent de créer l’illusion du mouvement. Des cases sont superbes et très cinématographiques comme le retour du hussard dans la brume. La nazi Ilsa cherche à croquer Hellboy de son nouveau corps de métal sans fin.

Delcourt ressort les titres d’Hellboy dans une version de luxe magnifique. L’impression est parfaite ce qui est très important pour cette ambiance graphique très noire. Les deux séries sont rassemblées dans une belle couverture en tissu. Dans sa postface, Mignola raconte la genèse en relisant ses carnets – lui-même replonge dans le passé. J’ai aussi bien aimé les deux récits courts en bonus. Le recueil de croquis explique l’origine d’Hellboy – tout vient d’un dessin en convention. Deux ans après, il veut créer sa propre série d’équipe comme les Challengers de l’inconnu de DC ou les Quatre Fantastiques. Dans une postface, Alan Moore décrit très bien Hellboy. Ce n’est pas une série rétro mais Mignola reprend l’héritage de Kirby pour le confronter aux problématiques actuelles. Par contre, il ne faut pas s’imaginer partir en week-end sur un vol low cost avec un volume assez lourd.

Alors, convaincus ?

J’ai déjà lu ces aventures en bibliothèque mais j’ai pris plaisir à les relire. Mignola remixe la littérature gothique à sa sauce. Si vous voulez en savoir plus sur cette série, n’hésitez pas à écouter le podcast des GG comics dont je peux parler en toute objectivité car Sonia était absente.

Thomas Savidan

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