[Keep comics alive] Les débuts d’Image Comics : Wetworks

Après un article sur la maison d’édition de Marc Silvestri avec Cyberforce puis Darkness, je poursuis ma relecture critique des débuts d’Image comics et nous nous intéresserons cette fois-ci aux débuts de Wildstorm Production. J’ai choisi de commencer par une série passée inaperçue qui m’avait beaucoup plu à l’époque : Wetworks.

Une petite présentation

Wetworks_1Je possède les numéros 1 à 3 de la revue Wetworks publiée en France par Semic entre mai et novembre 1997. Ils rassemblent les épisodes 1 à 7 publiés aux États-Unis par Image comics en 1994. Ce format rassemble deux à trois épisodes de la même série dans un magazine. On lit souvent sur internet des fans se plaindre des prix mais quand on voit le prix de ces tous petits fascicules, le monde moderne de l’édition a du bon. De plus, certaines pages, mal imprimées, semblent scannées.

Tous les épisodes sont dessinés par Whilce Portacio (X-Factor, Uncanny X-Men). Les trois premiers épisodes sont scénarisés par Brandon Choi (Gen13, WildCATS). Ensuite, Portacio se charge du scénario aidé de Francis Takenaga pour les dialogues.

Un commando d’élite est envoyé par I.O. (International Operation, la C.I.A. de l’O.N.U. dans l’univers Wildstorm) en Yougoslavie en guerre civile pour empêcher un groupe armé d’utiliser une arme biologique. Une fois sur place, ils se rendent comptent qu’ils ont été piégés car ils se retrouvent dans un repaire de vampires. Ces soldats découvrent un composé biométallique créé par ces vampires. Acculés au fond de la grotte, ils vont utiliser ces symbiotes pour s’échapper. Ils deviennent Wetworks, une équipe en or.

Ce comics a-t-il le Power ?

Comme je l’ai écrit dans ma chronique de l’Intégrale X-Men, Image comics est la première maison d’édition en dehors de Marvel que j’ai découverte. A l’époque, Semic ne publie que la Maison des idées et, dans mes souvenirs, il était bien plus compliqué de trouver des magazine DC en français. Quand j’ai appris que mes dessinateurs favoris avaient quitté Marvel pour devenir indépendants, j’ai eu vraiment hâte de lire ce que cela donnerait.

Whilce Portacio n’était pas forcément mon dessinateur favori à l’époque car j’avais une relation ambivalente avec son style. Lors de ses débuts sur Facteur X, j’ai eu du mal avec la déformation et les corps hypermusclés puis je suis devenu très fan de son style très original. A l’époque, je n’ai pas compris pourquoi cette série est arrivée si tard en France. Désormais, on sait que Portacio a tout arrêté en 1992 au moment de la mort de sa sœur et qu’ensuite, il a eu beaucoup de mal à tenir les délais chaque mois. Semic France a attendu d’avoir assez d’épisodes d’avance pour publier la série.

Comme pour Cyberforce, l’histoire débute très vite comme dans un film d’action. Les dialogues sont aussi hélas à l’avenant. L’histoire commence donc en Yougoslavie et le texte fait la comparaison entre la situation en 1992 et celle de 1914. Cette peur que le conflit bascule vers une nouvelle guerre mondiale paraît exagérée aujourd’hui quand on voit la Russie et la Corée du Nord mais montre bien certaines craintes de l’époque. Avec cette histoire de vampires, on peut tout de même se demander s’il ne confond pas la Transylvanie – en Roumanie – et la Yougoslavie. Le scénario de départ ressemble au plan marketing d’un film de série Z – des symbiotes contre vampires.

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Les pouvoirs de Wetworks sont liés aux qualités graphiques de Portacio qui était très fort pour représenter les métaux ou les zones lumineuses. Il choisit aussi de parler d’un groupe de militaires, choix bien adapté à sa manière de représenter des muscles surdimensionnés. Portacio crée un joli design pour les vampires – des bêtes sauvages plutôt que des lords anglais. Il reprend des archétypes sur les vampires : ils peuvent avoir des ailes. Le design des bases et des vaisseaux est encore très bon. Lors d’une cérémonie de la reine vampire, on voit que Portacio est doué pour représenter la majesté des grands espaces. Il trouve la bonne échelle pour impressionner en intégrant toujours des êtres humains au milieu de ces espaces. Le dessinateur est en général très doué pour les scènes d’action. C’est le début des effets lumineux numériques – un bâton bleu incandescent. Lors de l’attaque du premier épisode, le sang coule partout et Portacio a, sur certaines cases, une manière originale de le représenter. Les taches ressemblent à des idéogrammes ou une peinture abstraite. L’organisation de la page est assez originale car il y a beaucoup de vide et quelques cases autour d’une grande image mise en avant.

Le dessinateur semble créer la série pour dessiner ce qu’il veut – des armures, des robots, des vampires puis des loups-garous – mais le scénario ne suit pas. Les moments d’attaque et les protagonistes sont très bien faits mais le récit manque un peu de personnalité et de sentiment. Globalement, on lit dans le premier épisode une bd exagérément virile. Le scénario s’améliore à partir de l’épisode six. C’est aussi plus structuré. Même s’ils sont peu nombreux, les dialogues font le travail en créant une ambiance et esquissant des pistes pour faire réfléchir. Le récit se réoriente vers le monde des vampires plus que l’espionnage ce qui est une très bonne idée. Comme de nombreuses séries Image, les auteurs font se rencontrer les différentes séries pour aider la vente. Wetworks intègre un nouvel ennemi avec les daemonites et les WildCATS arrivent en fin d’épisode d’une manière assez touchante.

En absorbant volontairement les symbiotes, les commandos font le choix de devenir des héros mais plongent dans l’inconnu. Au début, chaque membre du commando a le même aspect et le même pouvoir. Comme Portacio n’est pas le plus fort pour les visages, on se demande comment il va différencier chacun, surtout que ces soldats ont le même caractère. De plus, le commando est composé de neuf membres formant l’équipe. Cela fait beaucoup pour des épisodes de vingt-et-une pages.

Cependant, Portacio arrive à progressivement rendre ces soldats très humains. Une grande partie de la série se fait en voix off de plusieurs membres du groupe et cela crée une proximité entre les symbiotes et le lecteur. Il y a plusieurs fils narratifs comme chez Claremont et la relation avec les symbiotes est bien vue. Ce ne sont pas seulement des armures car les symbiotes changent les hommes et leur donnent des pouvoirs liés à leur fonction militaire. Ces changements ravissent certains mais en inquiètent d’autres. Leur pouvoir les dépasse et peuvent être néfastes – Dozer, fan de musculation devient une masse tellement démesurée qu’il ne peut plus bouger. Pilgrim, tireuse d’élite discrète dans ce milieu d’hommes, peut se rendre invisible grâce au symbiote. Cette exacerbation de leur personnalité est bien vue car les humains doivent apprendre à contrôler ces nouveaux pouvoirs et cela permet également au lecteur de les différencier. Tous ont du mal à s’adapter. On suit le chemin des individus qui sortent du groupe de soldats pour affirmer leur personnalité. Cela donne des scènes intéressantes – Grail, ayant désormais un corps bleu lumineux, se fait passer pour un fantôme pour voir son épouse. Pilgrim ayant disparu dans le futur, on imagine un voyage dans le futur de Wetworks et cela peut renforcer la peur sur l’emprise des symbiotes. Dommage que cela démarre si tard.

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Les Wetworks deviennent des ressources à récupérer par IO. A partir du quatrième épisode, ils deviennent une unité secrète travaillant pour un général de l’armée américaine afin de chasser les vampires. On découvre avec l’exemple de Mother One ayant infiltré International Opération pour les aider, qu’il y avait déjà des symbiotes. Le colonel et son équipe acceptent de travailler avec le général Wearing mais on sent tout de suite venir le piège par des allusions – les yeux rouges et un dialogue sur « des balles d’argent » mais le scénariste Choi laisse lecteur deviner. Weaving fait partie d’un groupe de loups-garous opposés aux vampires.

Un complot plus large émerge car la Reine de sang des vampires a laissé les commandos prendre les symbiotes et semble avoir un lien avec le chef de Wetworks. Portacio différencie également les vampires – Beastmaster a des pouvoirs mentaux, il peut affaiblir l’armure et s’attaque au cerveau. Certains vampires ne veulent pas exterminer tous les humains même s’ils restent violents. L’histoire devient plus complexe avec un conflit de pouvoir dans la nation vampire. Dans l’épisode cinq, un rockeur est en fait un vampire. Cela m’a rappelé Only Lovers Left Alive, le film de Jim Jarmusch sorti près de vingt ans plus tard. Le seul problème est que la reine de son sang et son opposant sont plus intéressants que les héros. Cela se voit dans l’épisode six qui est très réussi car il est centré pour moitié sur le monde vampire et la tension qui monte entre eux.

Plus loin, on découvre également qu’il existe des clans en lutte parmi les loups-garous. En animal, ils ont une position très étrange – on dirait un chien mais à la verticale. Comme les vampires, on trouve l’obsession d’une monarchie. Ce n’est plus les loups-garous manipulant Wetworks contre les vampires mais le récit se nuance un peu.

On trouve au fil des épisodes plusieurs allusions à la religion mais sans vraiment savoir laquelle. Le thème de la difficulté de s’adapter au changement mais la nécessité de l’accepter fait penser au bouddhisme. Quand on voit la liste des collaborateurs, Wildstorm semble être le label des américano-asiatiques. Apportent-ils leur culture dans les comics ? C’est loin d’être évident pour WildCATS mais il me semble que Wetworks est plus inspiré par le bouddhisme et les dessins sont plus inspirés des mangas.

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Je suis trop faible…

En regardant des annonces d’occasion, j’ai été faible. J’ai cédé avec plaisir à la tentation en achetant les numéros manquants de Wetworks.

Les pouvoirs de chacun deviennent de plus en plus complexes quitte à être confus – on découvre dans le dernier épisode que les symbiotes leur parlent à travers des rêves. Au départ, l’armure ne semble pas donner de pouvoir propre au Colonel Dane mais il a une arme mentale sans son armure. C’est le plus souvent par le combat que chaque membre de l’équipe se transforme. On a construit une armure à Dozer pour lui permettre de se déplacer et de combattre. L’idée est intéressante mais, trop grand, il est un peu ridicule. Jester devient un caméléon copiant les capacités et l’aspect de ses adversaires. Au fur et à mesure que les membres sont tués, chacun s’affirme.

L’idée de contrainte des individus en société émerge – celle des soldats vis-à-vis de leur rôle et de la reine dans sa société qui est heureuse de s’être enfuie. Le ton assez tragique – en lien avec le passage à vide dans la vie personnelle de Portacio ?

La valse des artistes se poursuit car à partir de l’épisode dix le scénario est de Steven Grant. En raison de problèmes personnels à l’époque – la maladie de sa sœur ? – Portacio ne fait plus que quelques pages dans l’épisode onze et il y a donc trois autres dessinateurs Tom Raney, Mike Miller et Dan Panosian – et quatre encreurs pour créer 21 pages ! Certains dessinateurs comme Mike Miller ont un dessin approximatif alors que de bons artistes comme Portacio et Raney n’apparaissent que quelques pages. La série navigue à vue tout en créant paradoxalement un univers intéressant. Le scénario continue à creuser ce monde souterrain avec la découverte d’une nouvelle race – des porcs – dans l’épisode neuf. On navigue entre une pure série d’action avec les symbiotes et la découverte d’un monde fantastique. Wetworks me fait alors penser plus à Conan plus qu’à un film d’action – avec ces vers de pierre par exemple ou l’arrivée dans l’Afrique des pharaons. Dans le dernier épisode, le monde extérieur découvre la guerre des tribus de la nuit.

Alors, verdict ?

Au début, Wetworks c’est surtout de gros muscles portant de gros gun pour de petits dialogues mais, à mesure que les symbiotes s’emparent des hommes du commando, les personnages prennent chair et surtout les clans vampires deviennent plus intéressants. Des perspectives intéressantes s’ouvrent. Je ne peux pas m’empêcher d’avoir un faible pour cette histoire certes pleine de défauts – la pire étant que Portacio n’a jamais vraiment pu la finir. Qu’est-il est devenu car, mis à part quelques couvertures, il a l’air d’avoir totalement disparu de l’industrie ?

Thomas Savidan

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