[Review] Secret Empire

Voici enfin venue la conclusion d’une saga sur le long cours que j’ai adoré dans Sam Wilson et Steve Rogers.

Un résumé pour la route

Secret_Empire_1L’ensemble des douze épisodes est toujours scénarisé par Nick Spencer(Captain America Sam Wilson, Steve Rogers) alors que les dessinateurs sont extrêmement nombreux et se partagent un épisode : Andrea Sorrentino (Green Arrow, Gideon Falls),Daniel Acuña (Uncanny Avengers, La Veuve noire), Rod Reis (Captain America Steve Rogers, Damnation),Steve McNiven (Civil War, Old Man Logan), Leinil Francis Yu (Avengers, Ultimates), Joshua Cassara (Mycroft Holmes), Sean Izaakse (Avengers, Deadpool), Joe Bennett (52,Immortal Hulk), David Marquez (Ultimate Spider-Man, All-New X-Men), Paco Medina (NovaStar-Lord) et Ron Lim (ThanosSilver Surfer). J’ai choisi le Marvel Deluxe qui compile le Prologue du Free ComicBook Day en mai 2017 puis les chapitres zéro de juin 2017 à dix en octobre 2017 publié par Marvel aux États-Unis et en France chez Panini en novembre 2018.

Steve Rogers a retrouvé sa jeunesse après le crossover Avengers : l’affrontement mais Crâne rouge a utilisé Kubik, l’entité vivant du Cube cosmique pour totalement transformer ses souvenirs. Il se croit un agent infiltré de l’Hydra et a pris la tête de l’organisation. L’influence de Kubik est telle que ce mensonge se propage comme un virus à l’ensemble du monde. Ayant patiemment rassemblé ses alliés, il déclenche sa prise de contrôle sur les États-Unis.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Le volume commence par le récit pessimiste de la première défaite des héros. Étrangement, on ne sait pas qui parle. À New York, les super criminels enfermés à Pleasant Hill se vengent, provoquant une concentration d’héros urbains comme Luke Cage, Spider-Woman, Daredevil, Doctor Strange… mais Nitro se fait exploser à Time Square. Dans l’espace, une escouade de héros cosmiques lutte contre les Chitauri. C’est digne d’Independance Day. Steve Rogers a tout organisé pour provoquer le lancement de la procédure Captain America : le Président est placé en lieu sûr et Steve récupère les clefs des ministères et des armées.  Pour une fois, le plan de l’ennemi est très malin. Dans l’étape une, Steve expulse les Avengers les plus puissants, dont Captain Marvel, à l’extérieur d’un bouclier planétaire. La Terre, enfermée par l’Hydra, est prisonnière de la haine de l’autre. Dans l’étape deux, une grande partie des héros urbains est bloquée à Manhattan dans un bulle de la dimension de l’ombre. Enfin, dans l’étape 3, l’Hydra se lance à l’assaut de la Maison Blanche. Tout au long de l’histoire, Spencer réussit à écrire pour cinq lieux différents : dans l’espace, à New York, dans l’équipe de rebelles dirigée par Hawkeye, dans un groupe secret avec Black Widow et du côté de Captain America. Le scénario ne se contente pas de montrer les combats entre les héros et l’Hydra mais continue à jouer sur les souvenirs transformés – ce sont les alliés qui ont changé leur défaite de 1945 en victoire grâce au Cube cosmique mais Cap est le seul à connaître la « vérité » qu’il va faire triompher dans ce volume. Cette réécriture du passé est aussi politique car de nombreux partis politiques extrémistes actuels réécrivent l’histoire sans aucune objectivité.

Secret Empire est plus qu’un récit de combat car c’est aussi le mythe du héros qui s’effondre – l’incompréhension voire la terreur de Sharon quand elle découvre la vérité sur Steve. Les Américains ont fait confiance à un homme providentiel. Spencer fait l’éloge de la diversité et du pluralisme contre l’idée d’un sauveur. Le personnage de Steve Rogers est très réussi car il n’est pas un dictateur froid ou malade mais un idéaliste qui reste humain. Il tente d’épargner Rick Jones son ami devenu un résistant. Mais, pour imposer son idéal, il va aller très loin – la destruction de Vegas, l’exécution de Jones. Steve attaque assez tard le Réseau car sa meilleure qualité c’est la patience. Il sait manipuler les héros à travers leur point faible comme pour Captain Marvel avec sa volonté d’être au niveau. Il négocie avec le Haut conseil de l’Hydra car, même vainqueurs, des tensions persistent entre eux. Cet aspect est très crédible historiquement dans les dictatures totalitaires. Le scénariste ne va cependant pas jusqu’au bout. Steve n’ordonne pas le massacre de masse mais laisse à Madame Hydra le soin de le faire.

C’est par le quotidien que l’on voit les changements, comme dans Le maître du haut château de Philip K. Dick. Par la matinée d’un enfant, on découvre le nouveau monde. Rien ne change sauf l’important – l’école devient un centre de propagande où on apprend l’histoire réécrite. Les enfants récitent les trois règles – croire en l’autorité, punir la faiblesse, signaler les menaces. Le journal tv diffuse la propagande – le chômage a disparu, la croissance est en hausse, la criminalité en baisse et le commerce extérieur repart. Dans un discours, Steve inverse les rôles en faisant passer l’Hydra pour une victime du Réseau. La police militaire pourchasse les Inhumains, les mutants et tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Le Jour du jugement, une exécution collective publique de ces « ennemis », comme dans la série Handmaid’s Tales. Spencer impressionne car il utilise très bien les différents héros. Le Punisher bosse pour l’Hydra ce qui correspond bien à ma vision de personnage ;). Thor déchu se fie à un héros pour essayer de le redevenir.

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Dans la zone d’ombre, le récit prend le temps d’expliquer le rôle et les problèmes de chacun – des épidémies et le manque de médicaments comme en Syrie – et pousse le réalisme très loin – l’Épée y apporte le soleil. Cela rend tout plus crédible. Le Caïd profite de la situation en offrant sa protection pour accroître sa puissance. Ailleurs, le Réseau tente de fédérer les résistances. Hawkeye, en devenant le leader de la résistance et l’amant de la Veuve noire, gagne en envergure. Le ton est globalement triste dans les premiers épisodes car, même pour la résistance, l’espoir est mort avec la destruction de Las Vegas. Même dans le Réseau, il y a des débats moraux – la Veuve noire propose la vengeance et Rick Jones un espoir. Dans l’histoire des groupes de résistance, on retrouve souvent ces débats. De plus, l’existence d’un traître renforce ce récit. La découverte du traître dans le Réseau est diaboliquement faite car cela crée une réinterprétation d’une partie du récit précédent qui devient plus tragique. Natacha part organiser un attentat pour tuer Cap alors qu’Hawkeye part à la recherche des fragments du cube cosmique. Elle n’hésitera pas à utiliser la torture et sera rejointe par les plus jeunes héros ce qui confère un caractère très sombre au récit car les jeunes révolutionnaires sont prêts au meurtre. La manipulation et la trahison, comme dans tout bon récit d’espionnage, sont au centre des préoccupations.

Bien que j’ai beaucoup aimé les séries précédentes, j’avais une légère inquiétude sur le crossover qui amenait encore une lutte entre super-héros. Ce ressort scénaristique a été bien trop fréquent chez Marvel (Civil war 1&2, Schism, Inhumans vs X-Men…). Je vois un lien avec la géopolitique des années 2000. Depuis la fin de la Guerre froide, il n’y a plus d’ennemis visibles et les scénaristes ont des difficultés à créer un super méchant crédible. Cependant, j’ai été emballé dès le prologue car Nick Spencer intègre cette situation – le narrateur dénonce la division constante des héros. On retrouve bien plus tard cette confrontation entre héros avec un combat opposant le Réseau et des Avengers manipulés par Faustus. Le scénariste sait créer des duos opposés correspondant au statut ou à l’histoire de chaque personnage : les dieux Hercule et Thor, les jumeaux Vif Argent et La Sorcière rouge, les minuscules Ant-Man et la Fourmi noire, la guerre civile d’Iron Man et Steve Rogers. Je n’ai juste pas compris pourquoi Sam affronte Vision.

J’ai particulièrement adoré sa réinvention d’Ultron lors de la chasse aux débris du Cube. Le robot, revenu de l’espace, a envahi une partie de l’Alaska. Devenu fou, il a pris la moitié du visage de Pym. Cette créature qui se prend pour le créateur correspond aussi à l’histoire du personnage. Il cherche, tout comme Crâne rouge, à changer le passé pour oublier un moment traumatique, sa violence conjugale. Il recrée Jarvis, le manoir et vit dans les souvenirs des Avengers. Est-ce une métaphore du fan rétrograde ? Il perd le contrôle à la moindre tension entre héros – « Regardez-vous… toujours à vous disputer, à vous sauter à la gorge… vous ne faites plus que ça ! » Ultron n’a pas attaqué car les Avengers sont déjà détruits. On découvre au fil de l’épisode qu’il s’agit en fait d’Hank Pym qui a absorbé sa créature et tente chaque jour de contenir le monstre. Métaphoriquement, il cherche à contenir sa violence, ce qu’il n’a pu faire avec Janet. Mais, pour Tony, ce retour au passé est illusoire. Les Avengers ne sont plus une famille depuis que Pym a tabassé Jane, ce qui est une idée très forte. Hank se plaint que l’on ne retienne que de cela de son histoire. C’est Scott Lang qui va le convaincre d’aider le Réseau : Pym était son modèle, non pas pour sa force mais pour sa volonté de se racheter après son erreur. Je ressens exactement la même chose pour ce personnage trop souvent malmené. Mais Pym reste double. Il explique à Steve que c’est pour l’affaiblir et appliquer un jour son plan de destruction de l’humanité qu’il aide le réseau.

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Secret Empire raconte le combat entre espoir et désespoir. Pour Ultron, les grandes idées n’ont fait qu’empirer la situation. Pour la Veuve noire, sa génération a échoué et elle veut apprendre aux jeunes à faire mieux. Natacha préfère sauver Miles plutôt que de tuer Cap. Sharon refuse aussi de tuer Cap avec un morceau de cube. Elles restent héroïques malgré la noirceur. Un moment, on croit que l’espoir reviendra avec un nouvel homme providentiel et un nouveau symbole par l’intermédiaire de Sam Wilson. Au contraire, certains héros doivent s’adapter au nouveau contexte géopolitique. Pour rester neutre, la Panthère Noire refuse de donner son débris au Réseau tant qu’ils n’ont pas tout. Chaque héros s’en veut d’une erreur passée et ce remords mine leur espoir. J’ai trouvé cela parfois très lourd de lire toutes ces défaites mais l’espoir persiste toujours à la fin : à la mort d’une héroïne, Sam reprend le bouclier. On comprend mieux l’importance de redevenir le héros qui était esquissée dans la série Sam Wilson. Dans un discours, il demande à chacun de croire qu’un progrès est possible. Il en devient presque mystique. L’espoir ne viendra pas d’un homme mais de l’unité : c’est en rassemblant et en menant des actions de concert que les héros ont gagné. Secret Empire cherche aussi à être le récit d’une personne qui reconstitue sa personnalité. On découvre dans l’épisode quatre que le vrai Steve est dans une forêt de conte de fées avec des criminels. Il rencontrera ensuite une femme qu’il n’a pu sauver, ses alliés Rick Jones et Sam, Crâne rouge. Le vrai moi de Steve vit dans sa conscience. Inversant les rôles, Steve sort du cube cosmique appelé par son ami Bucky qu’il n’avait pu sauver.

Ce volume intègre une dream team de dessinateurs vedettes. Comme chez Valiant, la répartition des dessinateurs se fait selon le lieu de l’action. Chacun est visuellement très doué mais les styles sont très différents comme l’épisode quatre qui a trois dessinateurs. Rod Reis illustre la cité d’Ashomia et réalise belle image d’un ermite enchaîné les mains dans un bassin qui montre la réalité. Son encrage épais et brumeux me plaît beaucoup et l’éloigne de Sienkiewicz. J’ai retrouvé Ron Lim par un parallèle entre La Guerre de l’infini et Secret Empire. Acuña dessine un impressionnant combat dans l’espace entre les héros cosmiques et une armada chitauri alors que Cap dirige tout depuis la Terre. La visite chez Hank Pym aboutit à des belles scènes de combat par Leinil Francis Yu. J’ai été content de retrouver Steve McNiven, que je n’ai pas lu depuis Civil War. Son style réaliste est embelli par un joli encrage qui rend son dessin moins plat et propre. Les pages sont organisées autour d’une grande case épurée mais pleine de sens. Il donne beaucoup de sens au cadrage et à la couleur pour l’exécution de Rick Jones. Andrea Sorrentino est mon préféré. Dans le prologue de dix pages, il réalise une superbe mise en page où, selon les pages, les cases dessinent le costume de Captain America, le symbole de l’Hydra ou des vagues. Comme Deodato dans Old Man Logan, il réalise une double page qui mêle les échelles et les récits. Il ne fait presque jamais les yeux mais joue beaucoup sur l’encrage pour créer de la matière et un clair-obscur. Il réalise des vaisseaux réalistes qu’il salit par l’encrage. Il n’utilise qu’une couleur par case comme les lunettes 3D et une gamme chromatique réduite. Ce volume intègre l’ensemble des couvertures alternatives dans et à la fin du volume dont les superbes couvertures de Sorrentino.

Alors, convaincus ?

Je n’ai absolument pas été déçu par cette conclusion à grand spectacle du run de Spencer sur Captain America. Avec Secret Empire, j’ai pris plaisir de voir un récit long se clôturer. Toute l’attaque prend plus de force car on a vu la préparation. Spencer ne se contente pas de suivre un camp ou une zone mais multiplie les points de vue et réussit à faire exister les différents camps. Il donne une motivation crédible à chacun, héros ou ennemi. Secret Empire refuse l’idéalisme ce qui pousse au maximum certaines idées de ses séries précédentes. Visuellement, c’est magnifique et souvent bluffant.

Thomas Savidan

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