[review] Vietnam Journal

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Adepte des récits historiques et des témoignages, j’ai donc été attirée par Vietnam Journal de Don Lomax. C’est toujours intéressant de se pencher sur la manière dont les artistes américains se penchent sur ce conflit qui a marqué la conscience collective et a eu des répercussions géopolitiques et sociétales et des échos dans les différents pans de l’industrie culturelle qu’il s’agisse du cinéma comme de la bande dessinée. Don Lomax ayant participé à la guerre du Vietnam, ce titre revêt un intérêt supplémentaire.

Un résumé pour la route

Vietnam_journal_1Vietnam Journal est scénarisé et illustré par Don Lomax. Le titre a été publié pour la première fois par Apple Comics en 1987 aux Etats-Unis puis chez Caliber Comics. En France, l’éditeur Delirium publie le récit dans une édition souple en noir et blanc en 2019.

Vietnam Journal est le récit des aventures de Scott Neithammer, dit « journal », un reporter qui se rend sur le terrain des opérations au plus près de la vie quotidienne des soldats afin de pouvoir rendre compte de leur état d’âme en toute objectivité. Au fil des missions, Neithammer découvre peu à peu l’horreur de ce conflit qui s’enlise dans les forêts du Vietnam.

On en dit quoi sur Comics have the Power ? 

Don Lomax connaît bien son sujet puisqu’il fut lui-même mobilisé en 1965 et envoyé sur le terrain en 1966 dans la 98e compagnie de maintenance légère au moment où le président Johnson renforce l’effort de guerre. Au cours de sa présence sur le terrain, Don Lomax multiplie les expériences de terrain, passant du transport de troupes aux multiples corvées occupant la vie de tous les jours. Observateur, Lomax conservera en mémoire cette expérience pour en témoigner dans Vietnam Journal.

Même si le lecteur n’est pas dupe et comprend que Lomax évoque sa propre situation, l’auteur choisit de passer par un narrateur, Scott Neithammer, un journaliste envoyé à Pleiku pour couvrir le conflit. Dès les premières secondes, Neithammer s’intègre au groupe de soldats par lesquels il est accepté. Celui qu’on appelle désormais « journal » participe aux corvées et aux missions ce qui lui permet de livrer un témoignage au plus près du terrain. Il grave chaque instant, chaque paysage et chaque individu dans sa mémoire. Si la trame générale montre « Journal » évoluant aux côtés de sa compagnie, le récit est divisé en six parties présentant chacune un tableau qui peut se suffire à lui-même. Toutefois, on note, à la lecture de l’ensemble une progression : la lassitude s’installe, le conflit s’enlise et le fossé se creuse entre les troupes sur le terrain des opérations et les civils américains. On sent bien la douleur de Don Lomax lorsqu’il montre des soldats pris à partie par des pacifistes lorsqu’ils retournent en permission, il décrit ainsi un pays divisé dont les membres ne se comprennent plus.

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Chaque récit est vraiment prenant. Dans le premier, intitulé « La Vareuse », Lomax montre combien le soldat peut être superstitieux et s’accrocher au moindre espoir fut-il une illusion. Est-il possible qu’une vareuse puisse porter bonheur à son propriétaire ou au contraire porte-t-elle la poisse ? L’auteur montre la fragilité de chaque homme devant la perspective de sa fin. Il le fait sans misérabilisme ni voyeurisme et mêle à son récit une forme de cynisme bienveillant dont le ton montre qu’il est familier des récits de terrain chuchotés au mess ou pendant les longues gardes de nuit.

Don Lomax est assez fait ensuite un petit focus sur l’hélicoptère Huey – que nous avons tous en mémoire depuis Apocalypse Now – et ses caractéristiques techniques. Moi qui ne suis pas du tout familière du sujet, j’ai trouvé ces précisions assez intéressante au vu de l’importance que les Huey ont pu revêtir tout au long de cette guerre.

La deuxième histoire, qui a pour titre « Les chiens de guerre », est réellement poignante et entre dans le vif du sujet, montrant des opérations de sauvetage en plein jungle, la détresse de « Journal » lorsqu’il est perdu en pleine forêt derrière les lignes ennemies. Lomax, par son trait puissant, réaliste mais très personnel dans un style underground, rend magnifiquement la terreur et l’angoisse ressenties par ses personnages. On sentirait presque voler les balles ou la sueur dégouliner le long de la chemise de Neithammer. J’ai été particulièrement touchée par le destin du soldat maître-chien et de son malheureux animal.

Evidemment, les insultes fusent parfois entre les ennemis mais Lomax ne juge jamais l’adversaire et surtout évite tout manichéisme dans ses histoires. Il ne cache rien des attitudes parfois scandaleuses de certains soldats, montrant dans « Terre brûlée »comment le goût de la notoriété d’un gradé et la recherche du scoop d’un journaliste en mal de reconnaissance provoquent la mort de soldats embarqués dans des missions suicides, comme si leur vie ne valait rien.  Lomax oppose ceux qui sont déconnectés de la réalité du terrain et ceux qui vivent la guerre et ses horreurs au quotidien, ceux qui vivent la guerre depuis les Etats-Unis et qui souhaitent un récit lisse et glorieux et ceux qui décrivent une réalité beaucoup plus crue. Dans « Birds of Prey », Don Lomax montre combien le conflit qui s’éternise rend certains hommes à la fois fous et cruels, rappelant certaines figures d’Apocalypse Now. Lomax, à travers la figure de Neithammer, s’interroge sur son propre cas : combien de temps faut-il pour perdre l’esprit ? Si le journaliste n’est pas un doux rêveur au début de Vietnam Journal, on voit tout de même le personnage évoluer au fur et à mesure de ses missions et de ses échanges avec les soldats, ses frères d’armes. L’auteur fait ressentir la dureté de la jungle vietnamienne, en montrant ses soldats patauger dans la boue. Lorsqu’une pluie incessante s’abat sur Neithammer et ses camarades, on peut presque en ressentir le poids. Les regards hallucinés des premières pages laissent place à des paupières fatiguées et désabusées.

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Ce volume se conclut sur le récit de la bataille de la Drang en 1965 et Don Lomax précise que c’est à l’occasion de cette première grande bataille permit de réaliser combien la guerre serait longue et que les nord-vietnamiens n’étaient pas des paysans désorganisés mais des combattants déterminés. Si Lomax montre bien les ruses qui ont permis aux Vietnamiens d’occasionner des dégâts importants avec la pose de pièges dans les endroits les plus improbables, il reste un observateur relativement objectif, n’écartant pas les travers de l’armée américaine. Il n’en fait pas porter la responsabilité aux hommes de terrain qui sont décrits avec bienveillance mais aux décideurs comme Johnson. Le mauvais accueil réservé aux soldats à leur retour est toutefois source de douleur pour Lomax qui décrit les pacifistes comme des excités qui ne font pas la différence entre le bidasse qui obéit et risque sa peau et les hommes politiques qui ont engagé le pays dans une des guerres les plus traumatisantes de son histoire contemporaine. On sent combien l’auteur est marqué par son expérience personnelle.

Alors, convaincus ?

Le témoignage de Don Lomax, bien que retranscrit par l’intermédiaire d’un narrateur, est vraiment prenant car il s’attache à décrire des situations de la vie quotidienne des soldats et dépeint avec tendresse ses camarades de combat. Il ne cache pas les moutons noirs qui profitent du conflit pour leur propre gloire ou assouvir leurs bas instincts. Graphiquement, le style de Don Lomax sied très bien à ce type de récit : il rend les émotions avec justesse, on ressent l’angoisse, l’espoir, la peur ou la lassitude en plongeant son regard dans ceux des protagonistes. Les engins de guerre sont parfaitement restitués, on sent que le sujet intéresse l’auteur. Les décors sont foisonnants, donnant parfois une impression d’étouffement. L’auteur joue d’un encrage profond, qui accentue les contrastes et renforce cette impression de noirceur.

Delirium a choisi un format souple et un papier mat qui garde l’aspect journal et c’est plutôt bien vu. Delirium reproduit l’introduction de Gary Reed, l’éditeur américain et conserve les biographies de soldats disparus au cours du conflit. En fin de volume, on retrouve une biographie de Don Lomax qui permet de mieux connaître cet auteur percutant.

Sonia Dollinger

 

 

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