[Review] Kaijumax

Un comics sur des monstres dans une prison ? N’étant ni fan de Godzilla ni des films de prison, ce n’était pas forcément pour moi mais les citations élogieuses d’Alan Moore, Ed Brubakeret Matt Fraction sur ce titre m’ont poussé à découvrir ce titre original.

Un résumé pour la route

Zander Cannon (Top 10, Heck) est un auteur complet, du scénario à la colorisation. Ce volume d’un triptyque rassemble l’intégralité en douze épisodes des deux premières saisons publiées aux États-Unis par Oni Press en 2016 et 2017 puis en France par Bliss éditions en mai 2019.

Les monstres mythologiques, les extraterrestres gigantesques et les robots démesurés menacent les villes dans le monde entier. Ces êtres ont dominé la Terre pendant des millénaires mais les Hommes ont trouvé la parade : les enfermer sur Kaijumax, une île en Océanie. Electrogor vient d’y arriver alors qu’il était parti en quête d’électricité pour nourrir ses deux enfants. Il va devoir survivre entre rivalités des gangs et trafic d’uranium mais cherche surtout à s’échapper pour rejoindre ses enfants isolés.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Il faut tout d’abord passer outre les dessins aux traits ronds et aux couleurs très pop qui peuvent perturber pour se plonger dans une lecture bien plus complexe qu’un simple récit sur les kaijus, monstres japonais. Le mélange entre des films faits pour enfants et la violence représentée avait fasciné l’auteur. On ressent une influence japonaise. Cela passe par le vocabulaire : chaque monstre a un nom de tokusatsu donné par les humains… De nombreux personnages viennent des films de monstres – dont je ne connais pas la plupart. Whoofy est inspiré du fils de Godzilla. Le petit garçon vient d’Ichiro dans La revanche de Godzilla. Electrogor inspiré de Gojira et le Singe-Baleine vient de l’étymologie de ce géant. Les gardiens sont inspirés de la série de films Ultraman. On trouve même la critique très drôle et passionnée des films de kaijus par Cannon en fin de volume. Mais l’auteur s’inspire aussi des dessins animés américains Transformers. Comme dans les films, des administrations aux noms farfelus sont inventés : H.E.R.O.Ï.S.M.E. pour garder les prisons et G.E.N.I.A.L. pour la police. Bliss a d’ailleurs la bonne idée d’adapter le format du livre et le design extérieur au projet : la couverture et la tranche imitent un magazine japonais de manga. On retrouve une parabole écologique commune aux films, comme la difficulté de concilier deux modes de vie entre monstres géants et humains. Selon un monstre, la Terre est désormais trop petite pour eux. Les animaux géants veulent juste se nourrir et les hommes attaquent sans discuter. Par manque de place, à cause de la pollution et donc de la pression humaine, faut-il parquer ou supprimer la faune ? Cependant, il ne s’agit pas d’une opposition binaire car l’homme a créé ces monstres – Electrogor issu de la chute d’un bombardier stratégique et donc du nucléaire comme Godzilla. Des humains cultivent des œufs de monstre.

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Kaijumax n’est pas une simple copie. Cannon crée des expressions : « Tu me serres la patte ? » « fils de Kong » pour fils de p–e. L’auteur ajoute un sous-texte racial. Certains humains préféraient la justice expéditive avant l’intervention des politiques qui ont créé la prison. Le patron d’un géant refuse le « biologiquement correct. » Le monde est ségrégué avec des contrôles d’identité musclés et des panneaux sur les murs indiquant : « on ne sert pas les kaiju. » Dans la postface de l’auteur, Zander Cannon explique son hommage léger aux films de monstre et de prison est devenu plus sombre avec l’intrusion d’un volet social pour rendre ses personnages touchants.

J’ai été pris dès le début par le parallèle avec du drame carcéral comme Chester Himes. Différents clans raciaux cherchent à s’imposer dans la prison par la violence, la manipulation et le trafic. Le tatouage d’un Démo-mite est inspiré de ceux des suprémacistes blancs. Des robots géants veulent imposer aux autres leurs codes religieux – ce qui se voit dans leurs paroles mystiques : « les données soient avec vous, la logique du cloud » alors que les prisonniers cherchent à s’évader par le biais de la drogue. Les délinquants finissent souvent mal mais, dans les marges de la prison, certains prisonniers se créent une place confortable. Un prisonnier en conditionnelle a un collier de surveillance et vit misérablement alors que son contrôleur judiciaire se plaint de l’incapacité des monstres à se réinsérer. Les gardiens sous-payés courent après les heures supplémentaires. Ils doivent obliger les prisonniers à se rendre aux douches, un lieu sensible pour la sécurité, sauf qu’ici c’est une cascade. Les gardiens ne se préoccupent pas de la santé des prisonniers mais le docteur Zhang, plus douce, soigne les monstres. La cour est le lieu où les monstres s’entretiennent mais ici par des fac-similés d’immeubles. En effet, compte-tenu du gabarit des prisonniers des adaptations sont nécessaires, l’examen des cavités corporelles est effectué par un gardien dans un vaisseau.

Cannon organise sa série en saisons comme la série carcérale Oz. La première saison se déroule surtout dans la prison et la deuxième décrit la survie en cavale. Le scénario ménage des coups de théâtre à chaque fin de saison. La série se construit vraiment à partir de l’épisode cinq où on commence à voir émerger plusieurs intrigues et où l’on s’attache aux différents personnages. La Créature de la Crique du Diable, malgré son nom, est le bouc émissaire des autres incarcérés. Au départ, Electrogor est un père naïf qui se trouve plongé dans un monde violent. Ses premiers mots sont des menaces méprisantes vis-à-vis des chiures – des humains – mais on assiste à son effondrement. Très inquiet pour ses enfants, il rentre dans un trafic par ses œufs nutritifs. C’est un rêveur qui a du mal à s’adapter au monde réel. Il tombe dans la drogue en fumant de l’électricité. Cependant, il se révèle malin car il préfère l’isolement pour éviter de fâcher un clan et n’hésite pas à recourir à la violence. C’est par la solidarité entre défoncés que Electrogor pourra fuir. Pendant son absence, sa fille Torgax a pris le rôle de chef de famille et a des clients qui lui lèchent l’uranium sur la carapace. Elle a mué pour devenir physiquement impressionnante et moralement impitoyable.

Gupta, le garde corrompu, fait du trafic de drogue avec les kaijus mais il craint de de se faire repérer. A cause de ses dettes, Gupta s’enfonce dans les embrouilles et ira jusqu’à tuer un détenu. Par opposition, Jeong est un gardien plus sensible. Cependant, après avoir tué par erreur son premier monstre, il a du mal à s’en remettre. Cette crise se marque sur son armure avec de nouvelles armes et il choisit d’être insensible. L’aspect extérieur est plus menaçant pour compenser sa déprime. Souffrant d’un burn-out ou d’un syndrome post traumatique, il explose et démissionne. Jeong n’arrive plus à redevenir humain et reste un géant surarmé. La vocation du docteur Zhang vient de son enfance – un dragon chinois a ravagé sa ville mais elle a compris que le monstre avait faim à cause de la fonte des glaces. Ce passé la pousse à être très proche des monstres…même si elle se révèle méprisante quand elle est en colère. Dans une symbolique sexuelle, le médecin rentre dans le corps d’un géant pour le sauver.

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Kaijumax est aussi un récit sur des familles. Whoofy est un demeuré méprisé par son père mafieux, Singe-baleine. Un jour, il voit un enfant humain apparaître qui veut jouer avec lui et lui propose d’empoisonner son père. Cette proposition paraît d’autant plus horrible qu’elle est énoncée par un garçonnet habillé d’une casquette et d’un short. Visuellement, Cannon n’est peut-être pas le plus doué pour le design des véhicules mais il sait écrire un récit et propose des inventions visuelles. Lors d’une réunion du clan de Baleine-Singe, Whoofy entend de moins en moins les paroles de son père et plus l’enfant qui lui conseille l’empoisonnement. Les bulles du père disparaissent de plus en plus dans les cases. Mechazon est en conflit avec son père humain qui n’approuve aucun de ses actes. Il a échoué à protéger Nagoya. Ce prophète pacifiste devait être un personnage secondaire pensé comme le contrepoint à la violence des autres prisonniers mais Zander Cannon a voulu développer cet aspect intéressant. Le rapport des monstres à un système excluant varie dans cette famille. Mechazon refuse la domination humaine alors que sa sœur cadette Chisato accepte de se laisser diriger par les humains en rentrant dans la police. Cette policière modèle explose une durite en reprochant à son frère sa philosophie creuse. Dans l’épisode neuf, on découvre l’enfance du directeur de la prison. Kang a voulu protéger Zugaigo, le monstre protecteur de l’Asie. Naïf, il ne se rendait pas compte de la violence du monstre alors que sa sœur plus lucide le tue et, une fois adulte, dirige le service de la prison. Cependant, cela tourne mal pour la quasi-totalité des personnages.

Alors, convaincus ?

Je n’étais pas forcément fan de l’idée de départ ou du dessin – même s’il va très bien avec le récit. J’ai, au départ, été séduit par l’exotisme du cadre en trouvant distrayant les allusions aux films de monstres et aux récits de prison puis j’ai été profondément conquis au fil des épisodes par la profondeur et la diversité des personnages. J’ai par exemple hâte de voir l’évolution des relations entre Electrogor et ses enfants. Enfin, encore une fois, Bliss propose des bonus éditoriaux très instructifs.

Thomas Savidan

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