[review] La fin du Quatrième monde

Après avoir été conquis par le premier volume puis subjugué par le deuxième tome, je me suis attaqué à la suite mais avec une certaine inquiétude car je savais que Jack Kirby n’avait jamais réellement pu achever son plan initial. Ce monde va-t-il s’imposer comme un paradis de lecture ou imploser en vol ?

Un résumé pour la route

Quatrieme_Monde_3_1Comme pour les deux livres précédentes, la présentation de l’équipe créative va être très courte puisque Jack Kirby, dessinateur et co-créateur avec Stan Lee de la plupart des héros de Marvel, se charge à la fois du scénario et des dessins sur l’ensemble de ce volume. Le volume trois rassemble à nouveaux quatre séries : Jimmy Olsen (du numéro 146 au numéro 148), Forever People (du numéro 7 au numéro 10), Mister Miracle (du numéro 7 au numéro 9) et New Gods (du numéro 7 au numéro 10). Ces séries sont publiées en 1972. Dans le dernier volume, on trouve les séries survivantes : Forever People 11, New Gods 11 et Mister Miracle (du numéro 11 au numéro 18) publiés en 1972 et 1974 puis le Graphic Novel The Hunger Gods qui clôtura le Quatrième monde en 1985.

Les volumes précédents nous ont permis de découvrir ce monde complexe. Deux planètes s’opposent : Apokolips est, comme nom l’indique, un enfer dirigé tyranniquement par Darkseid alors que Neo-Genesis est le paradis des Néo-Dieux. Scott Free ou Mister Miracle, venu d’Apokolips, est un as de l’évasion qui vient de retrouver Big Barda, son amie d’enfance. On a aussi découvert qu’il s’était enfui de l’armée de Darkseid par amour de la liberté. Il semblait trop doux pour ce monde. Orion est le défenseur de Neo-Genesis dont la fureur guerrière surprend dans ce paradis pacifique. Les Immortels sont un groupe de cinq jeunes de Neo-Genesis à la recherche d’aventures. Toutes ces personnes se retrouvent sur terre par choix ou par hasard. Ils doivent faire face à des créatures délirantes souvent venues d’Apokolips. Peu à peu, des liens apparaissent entre les séries et un plan global semble émerger. Darkseid cherche l’équation d’anti-vie qui lui conférerait le pouvoir absolu nécessaire pour détruire le monde. Un peu à part, Jimmy Olsen photographe au Daily Planet travaille avec Superman mais aussi des jeunes adolescents, la Brigade des petits rapporteurs.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Le dessin reste toujours aussi beau et j’ai été marqué par les superbes visages – Kirby arrive avec juste quelques lignes à transmettre des émotions. C’est d’ailleurs la laideur du visage d’Orion qui révèle son ascendance démoniaque et il en a honte. Une artiste rencontrée sur terre n’est pas choquée par ce visage, y voyant un mystère à percer. Un artiste serait le seul à pouvoir le juger selon Orion. Kirby est aussi très fort sur la perspective car chaque case donne une impression de mouvement et de dynamisme. A partir de ce volume, la deuxième page de chaque épisode est un dessin magnifique sur une double page.

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Kirby donne plus de réponses sur le Quatrième monde dans ces volumes. Neo God 7, l’épisode préféré de l’auteur, nous explique l’origine de la guerre entre les mondes. Darkseid a tué Avia l’épouse d’Izaya qui deviendra le Haut-Père. Darkseid a manipulé la guerre pour prendre le pouvoir sur Apokolips en tuant son oncle et sa mère. La guerre s’achève par un pacte : Darkseid et le Haut-Père s’échangent leurs enfants pour garantir la paix : Orion, fils de Darkseid est élevé sur Neo-Genesis et Mister Miracle, fils du Haut-Père, se retrouve dans l’orphelinat d’Apokolips. On comprend que le nom de Scott Free vient des projets de Darkseid. Cet échange de m’a fait penser aux échanges de princesses de l’Ancien régime. Un esprit prophétique parcourt tout l’épisode. Le nom Isaiah, Isaïe est celui d’un prophète de l’Ancien Testament en anglais. De plus, le Haut-Père est assez proche des représentations courantes de Moïse. Comme dans 2001 l’Odyssée de l’espace, un Monolithe blanc donne la réponse. Ce Wailing Wall fait penser au mur des Lamentations et la main qui écrit sur ce mur est aussi présente dans la Bible. Je préfère quand les épisodes, souvent plus subtils, se déroulent dans le quatrième monde. Heureusement, les liens sont de plus en plus nombreux dans le volume trois comme les épisodes de Mister Miracle sur Apokolips. Scott doit s’enfuir en respectant les règles et donc retourne à Apokolips avec Barda. Kirby nous présente une planète fasciste ressemblant à un camp de concentration avec des esclaves lobotomisés par la propagande. Dès Mister Miracle 9, Kirby prophétise que la guerre se terminera par un combat final entre Darkseid et son fils Orion. Même Jimmy Olsen se connecte au Quatrième monde lorsque Superman arrive sur Néo-Genesis. Les différences se creusent aussi entre les dieux – Lightray est l’optimiste, le naïf, le héros poli et civilisé alors que, par contraste, Orion est pessimiste, sarcastique, rude et sauvage. Chaque situation sert à creuser ces différences.

Jack Kirby continue à faire feu de tout bois en multipliant les sujets ou les ambiances.  Il envoie une partie de l’équipe des Immortels dans le passé. Cela donne lieu à un contraste visuel entre une double page futuriste à Neo genesis et des moments du passé. Ce voyage permet d’ailleurs à l’auteur de se frotter avec réussite au réalisme avec le meurtre de Lincoln, des conquistadors arrivant en Amérique et la fuite des légions romaines de Bretagne. Kirby a tendance à utiliser le même thème dans plusieurs séries :  Jimmy Olsen est devenu le chaînon manquant de la préhistoire. Il s’oppose ensuite à Victor Volcanum, habillé comme un cavalier napoléonien. Chaque ennemi dans ce début de volume est une figure historique réinventée. Le même mois, Neo Gods s’interroge sur l’origine de la guerre entre les deux planètes. On y trouve le Loup des steppes, le chef de l’armée d’Apokolips, ressemblant à Attila. Un nouvel ennemi de Mister Miracle, Kanto est déguisé comme un prince de la Renaissance. Aussi complexe que ces princes, il relâche Scott et Barda car il s’ennuie. Comme si l’invention de deux planètes ne suffisait pas, l’auteur crée tout un monde souterrain d’humanoïdes microscopiques. Jusqu’au dernier volume, l’auteur réutilise rarement le même ennemi. Sur Apokolips, le dessinateur se montre aussi très imaginatif pour les tortures – des ados sont accrochés à des crocs de boucher tournants.  Le vocabulaire continue à être délirant avec des Balles alpha du père contre un rayon Omega de Darkseid dans Forever People, des javelotroniques dans Neo Gods, l’arc-à-réaction ou Devilance (démon lance) le traqueur dans Mister Miracle.

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On peut repérer certaines influences. Dans Forever People 9, un Savant fou chassé de l’université crée sa créature de Frankenstein. Cette influence est intégrée dans l’histoire par le texte et des images au cinéma. Visuellement sa vision de l’univers où se trouve l’Homme infini m’a fait penser aux mondes magiques de Ditko dans Docteur Strange. J’ai aussi trouvé un hommage au cinéaste Buster Keaton – Scott bloqué sur les rails. Deadman cherche un homme avec un crochet comme la série Le prisonnier.

On retrouve le choc de la Seconde Guerre mondiale dans la vie de Kirby par Mytical dans Mister Miracle qui hypnotise par la voix – comme la propagande à la radio pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans une aventure en Himalaya, Scott Free est envoyé dans un temple avec un gourou lié au nazisme. Kirby fait des allusions parfois explicites comme avec Nounours des Immortels : « j’ai lu 1984 ». Le nucléaire reste très présent avec un four nucléaire et une explosion ressemblant à un champignon nucléaire dans la série Forever People, une bombe à électrons destructeurs dans Neo Gods. Mais ces maigres indices ne permettent pas de savoir si Kirby a peur du nucléaire ou s’il est intéressé par cette science moderne. Après le nucléaire, il imagine la prochaine étape de la guerre – l’utilisation de l’énergie solaire et des astéroïdes comme missiles. Kirby s’intéresse aux mutations des êtres dans le sous-sol de Neo-Genesis suite à l’ancienne guerre bactériologique. La critique y est plus forte que pour l’arme atomique : ce peuple est méprisé par les Neo-dieux qui les considèrent comme des parasites. Kirby n’est pas un auteur engagé mais dans Forever People, il se moque d’un milliardaire qui s’offre à une ville pour maintenir le secret. Il ressemble à un Texan et dirige une secte de monstres. Par la figure de Big Barda dans Mister Miracle, il présente une femme forte et indépendante. Elle est plus moderne que Belle Rêveuse des Immortels qui forcément ne peut être que mannequin pour payer le loyer. Sortant des stéréotypes, Barda est la force du duo avec Scott et elle dirige un commando de femmes, les Furieuses. Par ce groupe, Kirby se moque d’un espion macho puis des marins se font battre car ils les ont sifflées. Il continue à donner son avis sur la jeunesse avec la série Forever People. Le Conseil des jeunes montre qu’il espère un dialogue plutôt qu’un conflit de génération.

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On perçoit des contraintes éditoriales imposées par DC comme l’arrivée de Deadman, super-héros très populaire l’époque. Kirby n’aimait pas utiliser les créations des autres et inversement. En raison des problèmes financiers de DC suite à la baisse des ventes, on lui demande de faire plus simple mais ces contraintes auraient réduit la puissance de l’histoire selon Evanier. Kirby abandonne avec joie la série Jimmy Olsen mais aussi quelques mois plus tard, Forever People et Neo Gods. Kirby crée moins de personnages et cherche à organiser son univers avant la fermeture. Ces deux séries subissent une fin abrupte – les Immortels sont piégés dans ce monde pendant que l’Homme infini se tue en luttant contre Devilance – et même amère pour les Neo Gods – la bataille finale n’a pas lieu mais Kalibak et le pisteur noir reviennent. Darkseid est de plus en plus complexe – il tue son allié Desaad, drogué à la peur car il a aidé Kalibak et a donc peut-être tué Orion. La mort du méchant frère clôt la série brutalement.

Il ne reste donc plus que la série Mister Miracle. Cette série sympathique est alors plus ancrée dans la réalité de l’époque sans la folie du Quatrième monde. L’étrangeté n’est plus sur d’autres planètes mais sur Terre – avec le Monde minuscule du Professeur Œuf peuplé d’hybrides entre des insectes et des humains. La construction d’un spectacle d’évasion prend forme mais on ne le verra jamais. C’est toujours aussi fun de le voir s’échapper et la relation amoureuse entre Barda et Free est touchante. Scott doit prouver ses talents face à des ennemis délirants. C’est une ficelle un peu facile car la réputation de Scott le sauve d’une mort rapide car chaque ennemi veut créer des pièges pour le tester. Lattitude X est une usine d’armes chimiques de la Ligue de protection du monde qui cache une entreprise de racket. Leur chef est juste une tête dans une vitre sur roulettes.

Des personnages reviennent comme le Dr Bedlam. De nouveaux personnages apparaissent. Ted Brown, fils du premier Mister Miracle, s’occupe des relations publiques de Scott. Ted Brown est vénal et idiot car il ne comprend pas Apokolips – comme les commerciaux à DC ? – alors qu’Obéron, cynique, se moque de sa naïveté – est-ce Kirby ? Philo, un enfant noir témoin du meurtre de son frère et, pourchassé par un gang, est hébergé par Scott Free. Celui-ci doit lutter contre le chef de Mister Fez – en lien avec son chapeau, mais ce personnage est caricatural – en particulier son vocabulaire. Philo va devenir le sidekick grâce à ses talents de judoka. Il porte une tenue ridicule reprenant les couleurs de Mister Miracle. J’ai trouvé toutes ces idées datées même si Philo oriente le récit vers une relation tuteur – apprenti. Malgré les annulations, Kirby continue de multiplier les thèmes avec un récit satanique, bien meilleur que les précédents. Une secte sataniste cache en réalité un groupe de voleur d’inventions. Est-ce son thème du moment avec sa nouvelle série Etrigan le démon ? La série se termine au numéro 18 qui reconnecte Mister Miracle avec tous les ennemis d’Apokolips et les Neo-dieux, Orion, Lightray, Metron et le Haut-Père. J’ai retrouvé l’ambiance onirique et étrange des débuts. Dans le dernier volume, le dessin est plus irrégulier. Les visages sont très carrés, comme bâclés. Kirby est-il débordé par ses nouvelles séries ou désabusé par son échec ?

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Cependant, à la suite du succès des rééditions en 1984, DC demande à Kirby de faire une conclusion rapide par un épisode New Gods 6 qui sera prolongé par un Graphic novel. Le dessinateur a des soucis médicaux et du mal à se remettre dans ce récit une fois l’élan passé. On retrouve son style et ses doubles pages impressionnantes d’organisation mais il a perdu son relief, le sens de la perspective et la précision dans la simplicité du dessin. C’est un peu triste à lire. Le Graphic Novel a une colorisation moderne en dégradé qui, selon moi, ne convient pas. En raison d’un changement de mise en page à l’époque, les cases sont assez petites avec beaucoup de blanc en haut et en bas. Une frise purement décorative est aussi ajoutée. Darkseid ressuscite ses subalternes – comme Kirby sa saga – mais, comme le scénario, ces personnages sont devenus des zombies sans âme. Les Furieuses sont retournées dans le camp du mal mais on ne sait pas ni pourquoi ni comment.

Alors que sa passion pour la science créait des mondes délirants dans les années 1970, il semble plus aigri ici – Darkseid crée une nouvelle arme entièrement gérée par ordinateur, l’automatisation. Pour Darkseid, ces machines seront tristement les futurs nouveaux dieux. On sent que le vieillissant Kirby est dépassé par la science : le micro marks menaçant est le microprocesseur. Ces nouvelles armes permettent une guerre chimique propre mais le pacifisme de Neo Genesis l’empêcherait d’en produire pour l’« équilibre de la terreur ». Kirby veut-il dire que les États-Unis doivent refuser l’escalade militaire de Reagan à cette époque ? J’ai été surpris de lire que toutes ces inventions destructrices sont l’œuvre de Esak. Cet enfant naïf de la première série est devenu un monstre blessé physiquement et moralement qui veut se venger de l’accident et de l’abandon de Metron. Cette guerre chimique détruit aussi l’environnement puis toute la planète Neo-Genesis. La cité céleste survit mais cette force de destruction fait peur au peuple d’Apokolips qui se révolte et détruit l’automatisation. Darkseid est battu par ses propres armes dont la peur. Neo Genesis devient une cité en quête de planète. Orion part avec sa mère, Himon et sa fille suivre des aventures spatiales.

Alors, convaincus ?

Arrivé à la fin du Quatrième monde, il est complexe de faire un bilan. J’ai globalement adoré et j’ai passé un très bon moment devant ce récit passionnant avec des dessins merveilleux, une histoire complexe et étrange. Le volume trois m’a fait prendre conscience du génie scénaristique de l’auteur. On retrouve certains stéréotypes mais la multiplication des thèmes, cette folie créatrice qui se poursuit emporte tout. J’ai trouvé que la série Jimmy Olsen était très dispensable. Forever People n’a pas eu le temps de se développer et malgré des maladresses, j’avais une sympathie pour ces symboles de la jeunesse des années 1970. Neo Gods est une série unique et onirique mais hélas aussi supprimée trop vite. Mister Miracle est ma série préférée par les improbables évasions, le passé sombre du héros et son histoire d’amour. Tout en comprenant l’histoire complexe de l’évolution du Quatrième monde, j’ai été déçu par la fin. Je relirai certainement ces épisodes mais d’une autre manière. Je vous conseille de laisser le temps agir entre chaque volume et de lire par épisode comme à l’époque. Les bonus sont toujours aussi bons en particulier le texte d’Evanier qui apporte des clefs essentielles pour comprendre le contexte de création de cette saga. Il me reste à espérer qu’Urban publiera la suite de cet univers qui avait été repris par John Byrne et Walter Simonson, deux créateurs que j’adore.

Thomas S.

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