[Interview] Sullivan Rouaud et HiComics, portrait d’un nouvel acteur de l’édition

En janvier 2018, les éditions Bragelonne lançaient la renaissance de leur branche BD avec HiComics. Depuis nous avons souvent été charmés par leurs principales sorties. Ce plaisir de lecture nous a poussés à en savoir plus en rencontrant Sullivan Rouaud, le directeur de collection de ce nouveau label. Humble, sensible et passionné, il a eu la gentillesse de nous accorder un moment d’échange et de partage.

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Sur son arrivée chez Bragelonne

J’ai commencé comme libraire en alternance pendant deux ans chez A plein rêves à Nantes. En même temps que la librairie, j’ai créé comicsblog.fr qui est devenu très vite assez gros notamment grâce à l’essor de Marvel Studio et Disney en règle générale. J’adorais les sites d’actu de jeux vidéo et j’ai créé le site sur ce modèle. On a rencontré des acteurs, réalisé quelques interviews rêvées… C’était quelque chose d’assez énorme surtout pour des gamins de province qui ne connaissaient personne avant de se lancer. En 2013, on s’est professionnalisés et on a créé deux autres sites : SyFantasy.fr et 9ème Art. Puis malheureusement, mon corps a dit stop face à la multiplication des activités et de la pression. J’ai tout arrêté.

Après cet arrêt forcé, je me suis retrouvé avec pas mal de propositions d’embauche dans les comics, en franco-belge et à tous types de postes car, avec 9ème Art, on traitait l’ensemble du marché de la BD. Je voulais bosser dans cette industrie plutôt que dans le cinéma ou les jeux vidéo par exemple mais je ne voulais pas être assistant d’édition sur des trucs qui ne me plaisaient qu’à moitié. Je connais Bragelonne depuis des années car j’avais quelques amis ici. Il me dit que son entreprise veut relancer les comics. A la fin de la première rencontre, ils me font une proposition de contrat. Les patrons de Bragelonne me proposent de créer ma propre collection alors que j’ai zéro connaissance du monde de l’édition. Je crois qu’ils ont bien fait au final mais à l’époque je me disais : « Est-ce qu’ils ne sont pas complètement fous ? ». Quand je suis arrivé avec HiComics, quelques gens de tous horizons voyaient ça d’un mauvais œil, par jalousie ou par crainte sûrement. Puis finalement beaucoup reviennent sur leur a-priori quand tu prouves par le boulot et ton silence global que tu es passionné par les auteurs et les bons bouquins.

Sur les sites internet

Pendant ma période 9ème Art, j’ai réalisé un milliard de rêves mais j’ai laissé 10 ans de ma vie en santé. Quand ton business model c’est de vendre de la publicité à des éditeurs, il faut faire attention à ne pas les vexer mais en même temps, ce que tu mets en avant c’est ton indépendance éditoriale à tes lecteurs. C’est dur car quand les éditeurs t’envoient un livre nul, soit tu fais la critique en disant que c’est nul, soit tu ne fais pas de critique du tout et ça crée un décalage gênant pour tout le monde. Quand c’est une grosse sortie, tu es obligé de faire la critique. Puis si tu défonces le bouquin, comme ça nous est arrivé, tu sais que l’éditeur ne va pas te reprendre de pub. C’est trop dur d’exister dans le contexte actuel en France en dépendant de gens qui dépendent eux-mêmes de la distribution, tout simplement. La réalité est plus complexe mais le mécanisme est finalement très banal.

Sur Bragelonne

Bragelonne est la maison de Lovecraft et d’Howard (Conan) avec soixante employés mais elle est peu présente dans la bd. Il y a eu Milady Graphics (Locke & Key et Scott Pilgrim) mais cela n’a pas fonctionné sur la durée. Il n’y a pas la même image sur les deux boîtes. Les différences sont dues aux développements respectifs. Moi j’apprends beaucoup de Bragelonne et eux un peu de HiComics je pense. HiComics est respecté pour des points qui me sont chers comme la qualité d’impression des bouquins, sa direction artistique… Mais, le rayon Bragelonne est démentiel dans n’importe quelle FNAC alors qu’HiComics est encore timide sur la présence dans les rayons. Bragelonne c’est beaucoup de collections mais il n’y a pas de segmentation comme il pourrait y en avoir dans certaines boîtes. Même si on appartient à un très gros groupe, on est plus proches en termes de budget ou d’effectif de Bliss et de Delirium. Je dois me battre dix fois plus que des grosses maisons car on n’a pas du tout les mêmes budgets, loin de là. On a une seule salariée qui s’occupe de l’assistanat d’édition par exemple. Mais à côté de ça j’ai une quasi totale liberté éditoriale. Du côté du marketing aussi, on me laisse faire mes bêtises. On a fait venir l’équipe d’I Killl Giants l’année dernière avec le réal du film et son producteur, mais aussi Joe Kelly qui en est le scénariste et Ken Niimura le dessinateur. Mateus Santolouco est venu pour le lancement des Tortues ninja puis le Shirtless Bear Fight tour avec quatre artistes à l’automne. Cette année, on vient tout juste de faire la tournée de Bryan Lee O’Malley, le créateur de Scott Pilgrim. Je l’avais rencontré à l’époque de Seconds et depuis, je le voyais tous les ans à LA. Il ne fait plus beaucoup de dédicaces et mais il est venu faire une tournée en France par amitié et pour rencontrer ses fans.

Sur le travail de directeur de collection

J’ai un peu appris mon métier sur le tas. J’avais sept mois pour monter le truc, trouver les licences… Pendant des années, j’ai tenu un discours en tant que journaliste contre la surproduction. Je me sentais mal d’être un nouvel acteur du marché mais j’ai décidé très vite de me limiter à vingt bouquins par an malgré deux licences. Je ne suis pas du tout obsédé par la logique de croissance. Tu me rajoutes deux bouquins par mois et je ne pourrais plus leur donner l’amour qu’ils méritent. Ce qui m’intéresse, c’est de faire des bouquins beaux et importants avec des auteurs que j’ai envie de promouvoir. Je veux que la collection HiComics soit un gage de qualité. Il n’y a pas un seul bouquin où je ne suis pas sûr de moi. The Few est sorti en premier car je savais que je le vendrai peu. En même temps, pour moi, c’est mon meilleur bouquin. Un Américain hyper lucide sur l’état de son pays écrit une pure dystopie en one-shot qui parle d’empouvoirement [prise d’autonomie] féminin.

Je me prends la tête sur la maquette car je suis aussi collectionneur. J’ai passé ma vie à me ruiner pour avoir aujourd’hui une bibliothèque énorme. J’ai l’œil sur le gaufrage, le dos, le tissage doré, le coupe-fil parce que le livre dépasse 430 pages… C’est passionnant. J’ai l’impression de jouer aux legos avec des livres. Laurent, le patron de Delirium est aussi très bon là-dessus et c’est un modèle pour moi. Il s’éclate parce qu’il fait des artistes qu’il a toujours rêvé de publier (Corben, Judge Dredd). On est le plus beau pays de livres au monde. Tu montres un livre français à n’importe qui dans le monde, il va te dire que c’est magnifique. J’essaie toujours de me mettre derrière les auteurs car c’est eux qui font le travail. Je cherche à magnifier leur travail, à le rendre plus beau qu’en V.O. Sur The Few c’est ce que l’on a fait. Sean Lewis et Hayden Sherman sont tombés amoureux de la V.F. Ils viennent de sortir Thumbs chez Image, un petit chef-d’œuvre sold out première semaine. Comme ils ont aimé ce que l’on a fait sur The Few, ils m’ont laissé le publier l’année prochaine sans négocier, c’est l’une des premières récoltes des graines plantées.

Je n’ai pas les moyens d’acheter des droits aussi chers que mes concurrents mais la différence c’est que j’essaie de donner 10% de royalties [aux auteurs]. N’importe quel artiste à l’étranger préfère avoir la surprise de royalties à la fin de l’année plutôt qu’une simple rentrée d’argent au moment de la vente. Et à ce jour, notre logique de collection bien tenue prouve que ça aide à mieux vendre chaque titre. Je veux que le mec ait une rémunération à la hauteur de ce qu’il fait. C’est quand même dingue qu’un artiste ne touche que 8% de sa propre œuvre. On nage en plein délire. Tu ne cotises pas pour ta retraite. Le fait que les dédicaces soient gratuites que les mecs soient à peine défrayés dans les salons c’est incroyable ! Je considère que le mec fait tout le taff et moi j’ai juste à acheter les droits [en réalité, il fait bien plus que cela]. Les traducteurs sont considérés comme des auteurs avec un pourcentage sur les droits d’auteurs. J’essaie aussi de donner des droits d’auteur corrects plutôt que de filer 0,25% comme le font certaines boîtes, ce qui est un prétexte pour rester dans le cadre légal.

Je prends beaucoup le train comme je n’habite pas à Paris. Du coup, j’essaie de lire une à trois BDs par jour depuis bientôt 10 ans. Tous les mercredis, je vais chercher ce qui sort en v.o. Quand je suis arrivé, bien sûr que j’aurais rêvé de publier Jeff Lemire, Ed Brubaker qui est un de mes auteurs préférés mais c’est hors de prix et on vend mieux des artistes qui n’ont pas encore un nom aussi gros et j’ai dû faire une croix dessus, d’autant que concernant Brubaker, il est déjà très bien édité par Delcourt Comics. Il a donc fallu que je trouve autre chose et en cherchant je suis arrivé à trouver de sacrés bons bouquins. Ces petits auteurs sont souvent assez jeunes et tu construis avec eux : Skyward dessiné par Lee Garbett, un pur dessinateur, sort en octobre. Tu tombes amoureux d’un bouquin et il faut que cela soit le tien. Tu te l’appropries, presque. Bitter Root, par exemple, m’a tellement retourné que je ne voulais pas qu’il soit publié par quelqu’un d’autre. Il sort en janvier et j’espère avoir un max de lecteurs issus de la diversité avec ce titre et les voir aux conventions car il a été fait par et pour les Afro-américains aux USA. Skyward et Bitter Root pourraient passer pour du pur entertainment mais Skyward est une Miles Morales latino-noire et Bitter Root ce sont des Afro-américains qui rencontrent l’univers de The Goon.  Ce n’est pas communautaire mais ça permet d’en donner à tout le monde et d’en finir avec le plus blanc que blanc. J’aime beaucoup les histoires qui parlent d’empouvoirement des femmes et on a beaucoup d’héroïnes fortes : I kill Giant, The Few, Brigands & Dragons et j’en passe. Dans Invisible Republic, la vraie héroïne c’est Maïa.  On a aussi des trucs comme Shirtless Bear Fighter qui ne sont pas là-dedans, parce que c’est la diversité qui fait la force de la collection. On retrouve aussi souvent des thèmes sociaux ou écologiques. Mais publier ne peut pas être qu’un kiff personnel. Il y a des trucs que je rêverais de publier mais que je ne peux pas faire. C’est souvent à cause de formats qui sortent du cadre, de petites paginations…

Sur l’évolution d’Hi Comics

L’année dernière, on a fait une très bonne moyenne de vente par livres. On est deuxième derrière Delcourt et l’ogre Walking Dead. Quand tu montres ça à des agents américains, ils comprennent tu as fait le choix de moins de bouquins pour mieux les vendre. Je sens moi-même que ça grossit. Je pense que c’est en partie parce que les gens se reconnaissent dans la collection HiComics et j’en suis ravi. En interne, la collection gagne des galons à mesure que les semaines passent dans les rapports avec mes collègues, l’importance que l’on accorde aux budgets. Il y aura peut-être d’autres collections de bd dans le futur. Je suis hyper fier du programme de 2020. Je vais aller à San Diego dans deux semaines pour confirmer trois bouquins que je veux absolument et aller fouiner quelques pépites. Il y a une collection d’auteurs sur la durée et de nouveaux qui sont un peu plus gros d’année en année.

Sur Rick & Morty

Selon moi, si on veut durer dans la bd, il faut des licences. Dès le début, je pensais aux Tortues ninja et à Rick & Morty. Les tortues parce que la licence était réclamée à cor et à cri sur Comicsblog. Pour Rick & Morty, je suis méga fan du créateur Dan Harmon depuis sa précédente série, Community. Rick & Morty est la série de nerds pour les nerds. Il y a un cocktail détonnant et j’ai adoré tout de suite. Je ne comprenais pas pourquoi les autres ne publiaient pas. C’était un phénomène qui allait grandir mais je ne pensais pas qu’autant de monde pouvait devenir fan. Il y a quand même quatre ou cinq niveaux de lecture différents. Dans le premier épisode, un grand-père met de la drogue dans l’anus de son petit-fils pour passer la douane intergalactique. Je voyais que c’était un phénomène qui montait mais je ne touchais pas du tout du doigt à quel point. Je crois que ça l’est vraiment devenu au moment où je signais la licence, quand Netflix a récupéré les trois saisons. On est deuxième derrière Walking Dead. Dans le monde de la bd, Rick & Morty est vu comme la prise de la décennie. J’ai payé la licence moins chère qu’Urban achète un tome d’Image comics. Cela permet à HiComics de vivre et à mes patrons de me laisser prendre mes risques sur presque tout le reste. On a de super relations avec Cartoon Network. A Paris Manga cette année, on essaie de faire venir le dessinateur de la série principale Marc Ellerby et au Comic Con Paris on aura le co-scénariste du crossover avec Donjons et Dragons, Jim Zub, qui bosse aussi pour Marvel, DC et j’en passe.

Sur les Tortues ninja

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J’ai convaincu les patrons de Bragelonne avec la qualité des bouquins. J’ai acheté toutes les V.O. et je les ai fait lire à qui en voulait bien. On est au numéro 40 en France et 100 en V.O et il n’y a quasiment rien à jeter. Tom Waltz est le scénariste plus sous-estimé de l’industrie depuis quelques années. Il devrait arriver chez Marvel et faire un long run sur Spider-Man mais Marvel ne fait plus cela, pour des raisons économiques fallacieuses. Tu peux commencer les Tortues ninja au tome zéro et t’éclater avec ce qui fait un bon comics. A la manière d’Ultimate Spider-Man qui est pour moi une des meilleures séries de super-héros de tous les temps, il y a une vraie, vraie continuité. Tom pose des jalons qui vont se retrouver dix tomes plus tard. Il se passe un truc maboul à la fin du tome 9 que Marvel n’oserait jamais faire. J’ai été longtemps fan de Marvel et D.C. Il y a de très bons auteurs, de super séries, et des personnages iconiques mais cette logique du renouvellement du lectorat tous les deux ans m’agace au plus haut point. On demande aux éditeurs de Marvel 3% de croissance par an et c’est pour cela qu’il y a des relaunchs régulièrement, c’est le seul moyen d’atteindre cet objectif. Je fais le même constat chez DC même s’ils paient moins mal leurs artistes. Tortues incarne tout ce qui manque pour moi dans les comics de super-héros : une pure galerie de vilains (Krang et Shredder se répondent très bien à travers les arcs), des thématiques hyper variées (le voyage dans le temps au Japon féodal, la réincarnation fantastique, des races aliens en guerre dans l’espace…). C’est plein de valeurs importantes et ça aborde des thèmes très durs : je pense au père de Casey alcoolique qui maltraite son fils après la mort de sa femme. Les tomes 8 et 9 vont être le pinacle de la série avant le Shredder in Hell, la mini-série de Mateus Santolouco. En termes de dessin, c’est du jamais vu. Mateus, il est arrivé comme un charme et c’est un vrai fan de comics, de franco-belge et de manga. Il a un dessin très dynamique et une vraie science de la BD. Marvel et DC lui font les yeux doux depuis trois ans mais il a fait son chef-d’œuvre pour Tortues Ninja car il est fan des tortues depuis son enfance au Brésil.

Je pense sincèrement que c’est la meilleure série super-héroïque et c’est paradoxalement celle qui a le moins de succès commercial, c’est inexplicable. Par contre, les lecteurs sont super passionnés et forment une communauté soudée qui nous aide beaucoup. Depuis le début, je suis transparent avec les gens. On ne peut pas faire des miracles dessus sans plus de lecteurs. Je continue parce que je suis têtu et que mes patrons apprécient mon travail, je crois. Je me bats à fond dessus : on fait une opération avec Cultura et une autre avec la micro-série Donatello avec Canal BD en fin d’année. C’est une réelle dépense pour nous. En Octobre, on sort en noir et blanc le premier tome des origines par Peter Laird et Kevin Eastman. C’est culte et hyper punk. On est le pays de la BD. Si on n’a pas un tel classique disponible en librairies en France, ce n’est pas normal.

On va aussi organiser deux crowdfundings. Il y aura une édition noire et blanc à partir des planches originales de Mateus sur La Chute de New-York (Tomes 2 et 3) regroupée en un seul volume. Ses planches ont des niveaux de gris fabuleux, ça va être historique et totalement exclusif pour les fans de Tortues. Ça va sentir bon la gomme et le crayon. Tant qu’on est dans les exclus, cela devrait sortir autour d’Angoulême 2020, pour le retour en France de Mateus. Si le N&B est concluant, on le fera pour les tomes huit et neuf plus tard l’année prochaine. Il y aura aussi les micro-séries venues des opérations spéciales, aujourd’hui difficiles à trouver. Il y aura aussi un autre financement participatif sur l’intégralité des micro-séries : les quatre publiées (Michelangelo, Leonardo, Raphael et Donatello) et des inédites sur les héros (Splinter, Casey, April etc.) et sur les huit vilains. Cela fera peut-être découvrir les tortues à certains car il y aura des paliers avec tous les volumes d’un coup pour un prix intéressant.

Sur le marché de l’édition

Le marché du livre se casse la gueule par rapport aux nouveaux médias que ce soit les jeux vidéo ou le streaming, qui sont hyper chronophages. Des géants comme Amazon, Netflix, Apple et j’en passe sont devenus producteurs/éditeurs, distributeurs, diffuseurs et points de vente. Aujourd’hui, tu ne peux plus lutter contre le streaming et les jeux vidéo. Il faut vivre dans ce monde et évoluer avec lui du mieux qu’on peut. Il y a toujours des lecteurs mais le problème c’est comment tu axes la stratégie par rapport au fait que tes lecteurs s’amenuisent avec l’âge. Il faudrait un plan de sauvegarde de l’amour du livre. J’y travaille avec la mairie de Nantes par exemple, mais c’est du temps long, et surtout très lent.

L’autre souci, très actuel, c’est qu’il y a des gens qui ont fait fortune sur des mauvais modèles économiques. Il y a cette vérité assez malsaine (qu’il convient de replacer dans le réel, chaque bouquin a une économie différente, mais c’est justement la médiane qui fait foi) qui dit que si tu vends 2000 exemplaires d’un livre, tu es rentable. Certains ont choisi d’entrer dans une logique de volume et de faire dix bouquins à 2 500 exemplaires plutôt que de viser 25 000 ventes sur un excellent bouquin. Si tu vends un seul album, cela permet à un ou deux auteurs d’être bien rémunérés alors que dix bouquins tu as vingt auteurs qui sont en état de précarité. C’est quelque chose que je veux évidemment combattre, mais c’est tellement ancré que ça reviendrait à modifier en profondeur des modèles économiques qui sont aujourd’hui bloqués par l’immobilisme des grosses maisons, qui ont notamment des logiques salariales pachydermiques pour répondre à ce premier modèle voué à disparaître. D’autant que d’un point de vue purement édito’, je pense que le monde des idées n’a pas besoin d’avoir autant d’histoires, il a surtout besoin d’avoir des histoires importantes.

Si tu veux mieux payer ton auteur, c’est la part de ta maison d’édition qui va diminuer et elle est elle-même saignée par les gens qui diffusent et distribuent ses livres. On vit dans un monde où c’est la diffusion et la distribution qui dominent et ce sont eux qui se taillent la part du lion. HiComics a un très bon distributeur qui est Delsol, la boîte de Guy Delcourt. Ils ont une très grosse force de vente et leurs commerciaux comprennent très bien ce que l’on dit à travers nos comics. Il y a un vrai découpage auteur, maison d’édition d’un côté et de l’autre la diffusion puis la distribution. La diffusion et distribution sont inflexibles car ils n’ont pas besoin de l’être et ils n’ont pas de contact réel avec l’artistique. Prends l’exemple tout récent d’Amazon qui veut imposer 45% de remise à tous les éditeurs, c’est gigantesque, les libraires en difficulté sont abattus de voir que personne ne peut leur dire non tant ils sont devenus l’acteur #1 de la vente de livres. La plus grosse marge que tu peux rendre aux auteurs se trouve dans ces deux circuits là et certainement pas en bout de ligne avec les libraires et encore plus les libraires indépendants. En réalité, donner un peu plus à l’auteur va assainir la surproduction puisque, même avec de gros droits d’auteurs, un auteur qui vend trop peu, ne les touchera pas ces droits d’auteur.

Comparaison entre le marché français et américain

C’est très différent. Par exemple, en France la fantasy en comics ne marche pas bien alors qu’elle cartonne aux U.S. La S-F marche plutôt très bien en France mais pas du tout aux U.S. Là-bas, Rick & Morty ne vend pas autant que Batman et Spider-Man alors que chez nous, la série fait mieux que les deux réunis. Ils n’ont pas les mêmes stars que nous. Sean Murphy a vendu en France trois fois plus de Punk Rock Jesus que chez lui. Un mec comme Scott Snyder est une super star là-bas est chez nous juste un bon scénariste. Brubaker qui marche très bien aux U.S. ne marche pas du tout ici alors que c’est le meilleur. Thierry [Mornet de Delcourt] le fait car c’est un passionné de polar. D’ailleurs, il a refait Stray Bullets de David Lapham, que je conseille à tous, qui est un chef-d’œuvre mais c’est destiné à une petite niche. Aux États-Unis, la survie d’une série dépend du succès en single issues [la vente par épisode]. Même les TPB [albums reliés vendus en comic shops] ne sauvent pas un un comic-book. Les États-Unis ont encore du mal avec les jolis livres. Le marché français, quant à lui, a grandi ces dix dernières années mais pas du tout à la proportion des films de super-héros. Il change très vite d’une année à l’autre. Un moment on a cru qu’il y avait beaucoup de lectrices. Finalement, on se rend compte qu’il y a encore un énorme déficit de femmes dans un univers qui reste trop masculin à mes yeux. Je fais des comics avec des héroïnes fortes pour qu’elles viennent un maximum découvrir cette culture.

Sur le milieu des comics

Je m’en suis un peu écarté car je n’aime pas du tout le côté clanique qu’il peut y avoir – comme partout, mais il y a une forme de bienveillance et de très belles personnes au-delà des dramas relatifs à tous les milieux. J’adore les passionnés de comics. C’est génial de se rencontrer. Il faut juste que cette famille sache s’agrandir et ne pas rester entre notables qui distribuent la nourriture et le couvert. On estime à peu près avoir entre 75 000 et 100 000 lecteurs de comics fidèles en France. Les chiffres ne sont pas assez gros pour qu’on se permette d’avoir une logique d’ayatollah. Le renouvellement de génération dans les acheteurs de comics est dur à faire. Rick & Morty aide auprès des ados par contre. Le truc est une banale question de prix et d’accessibilité. Quand j’étais ado, je lisais des mangas parce que je n’avais pas les moyens de lire des comics. Pour les gens qui lisent du manga c’est choquant de ne pas commencer par le tome un et de devoir lutter pour comprendre ce qu’on leur raconte dans une histoire, et ça, c’est une logique dont Marvel et DC ne parviennent pas à se défaire. Pire : ils perdent des lecteurs à force de complexifier leur ordre de lecture, à tel point que leurs éditeurs doivent former les libraires pour y comprendre quelque chose, on marche sur la tête.

Sur les art books

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Bragelonne faisait déjà des art books. Ces beaux livres, c’est vraiment quand l’occasion se présente et je ne me donne aucune obligation de production. Rick & Morty, c’était dans le contrat dès le départ et cela nous permettait de publier le livre de la série télé et de tester la crédibilité de l’art book sur le marché. Cela s’est plutôt bien vendu, surtout comparativement au marché de l’art book.

Je suis un énorme fan de Spider-Man. Je tombe fou amoureux de Spider-Man : New Generation en le découvrant au cinéma. J’achète l’artbook en V.O à Noël et je me demande qui va le publier en France. Un mois passe, deux mois… et je ne vois aucune annonce. J’en parle ici, chez Bragelonne. Je ramène le bouquin en v.o. et mes collègues hallucinent de la qualité tout en craignant le coût de la licence. Puis après un mail au culot, Sony, Marvel et Titan nous ont dit oui. Je n’y croyais même pas. On a été en rupture de stock avant même de le sortir. Il ressort au mois d’octobre si tout va bien. Les réalisateurs sont en train de tourner la suite et je sais que je suis parti pour en sortir cinq ou six. A la fin, il y aura une magnifique bibliothèque HiComics des artbooks de Spider-verse. J’ai aussi l’idée de faire un artbook ultime sur les tortues ninja. Cela demande énormément de ressources mais c’est le bouquin de mes rêves.

Les prochains événements

L’avantage que comme c’est un petit secteur, on parle aux artistes, on se connaît tous et on se voit et tout. A la fin de l’année on sera à Paris Manga. Au Comic Con, il y aura les deux artistes de Skywards et le scénariste de Donjons et Dragons versus Rick & Morty. On prépare un truc très décalé pour Angoulême qui n’a jamais été fait je pense. On veut louer un bar que l’on va transformer en stand ouvert du matin au soir très tard où il y aura tous les bouquins en vente, une exposition de planches originales, nos meilleurs artistes sur place, des avant-premières, des annonces, des soirées officielles… Si les gens peuvent se souvenir d’HiComics comme d’un truc rock’n roll mais sérieux et surtout tourné exclusivement vers la qualité, je serai le plus heureux.

 

Le monde des comics est peuplé de passionnés comme Sullivan. J’espère avoir réussi à vous transmettre cette flamme.

Thomas S.

 

4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Dju dit :

    Super interview d’un éditeur passionné ! qui fait des choix culottés (Genre Shirtless Biear Fighter que je n’imaginais jamais en VF) et des belles éditions pour le reste (même si je ne lis pas tout ^^;)

    Et cool pour les annonces exclusives de l’interview ! =)

    Aimé par 1 personne

  2. thomassavidan dit :

    Merci pour votre commentaire. Je n’ai pas tout lu mais n’hésitez pas à essayer the Few ou les Tortues Ninja (les liens sont dans l’article) qui sont vraiment bons. Il a en effet été très généreux dans ses informations.

    J'aime

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