[interview] Xavier Fournier, en route vers la Kirbysphère !

C’est à l’occasion du lancement de sa campagne ulule pour le financement de son ouvrage sur Jack Kirby que nous avons eu le plaisir d’échanger avec Xavier Fournier, l’un des plus grands spécialistes français de l’univers des comics.

 

SD : Bonjour Xavier, te voilà lancé dans une nouvelle aventure avec ta campagne ulule pour la publication de Kirbysphère, peux-tu nous raconter la genèse de ce projet et pourquoi tu as choisi ce mode de financement ?

kirby_Perger_Fournier

Bonjour Sonia et merci pour cette invitation. Alors… la question est simple mais la réponse l’est un peu moins, désolé… Historiquement, quand on a lancé vers 2007 la mouture moderne de comicbox.com, j’avais initié la rubrique Oldies But Goodies. L’idée c’était de proposer une alternative aux « comics de la semaine ». C’était un peu à l’origine « voilà ce vieux comic-book que tu pourrais relire parce qu’il s’y passe des choses sympas à redécouvrir ». Les chiffres m’ont montré que les gens accrochaient, que c’était la rubrique la plus lue du site et que je pouvais me permettre d’aller de plus en plus vers des récits anciens, parfois obscurs, en étudiant les choses encore plus en détail. Une fois un « anti » m’avait dit qu’il ne voyait pas l’utilité de résumer ces vieux trucs mais je les résume pour en faire une sorte de version commentée et/ou attirer l’attention sur un détail peu remarqué. Par exemple, mettons… que fait quelque chose qui ressemble énormément à la main/gant d’Hellboy dans un comic-book de 1967 ? Et donc c’est devenu un moyen de s’intéresser à l’Histoire des comics en ne passant pas forcément par les comics habituels. Par exemple – et ça va en choquer certains peut-être – Kirbysphère, dans l’état, ne contient aucun chapitre dédié à Captain America Comics #1 ou d’autres origins stories très connues et je pense que je parle peu, voire presque pas de Hulk, des X-Men ou de Nick Fury : Agent of SHIELD. Mais l’idée c’est d’aller vers quelques épisodes peut-être moins connus, moins « évidents », mais qui permettent de dégager certains mécanismes propres à Kirby. Quelque part en cours de route, les gens ont commencé à me demander si je pensais en tirer un bouquin un jour. Et en fait je me suis rendu compte quand on m’a posé la question que j’avais déjà assez de textes pour remplir PLUSIEURS livres, pour peu que j’y ajoute aussi d’autres chapitres. Donc j’ai commencé à les classer de façon thématique à mesure que je les écrivais. Cela étant, ça me prenait de plus en plus de temps. La rubrique était postée le samedi et vers la fin ça m’arrivait souvent d’y passer une partie de la nuit avant pour finir l’article, ce qui socialement n’est pas du meilleur effet.

Kirby_Avengers

Début 2014, alors que j’étais en train d’écrire mon première livre (Super-Héros, Une Histoire Française), il est devenu évident que je ne pouvais plus mener tout ça de front. Et Oldies But Goodies avait beau avoir énormément de lecteurs, c’était pour le fun, sans budget, ça ne me faisait pas manger ou ça ne me payait pas mes comics. J’avais envisagé de tenir jusqu’à la 400chronique mais ce n’était pas réaliste, donc j’ai arrêté à la 380e. Mais – même à l’époque – j’avais déjà une centaine d’autres chroniques en chantier. Grosso modo, le tout forme quelque chose comme l’équivalent de 2700 pages de livre. Je me suis dit qu’un jour j’y reviendrais, tout en sachant que ce type de textes est peut-être un peu trop pointu pour un éditeur traditionnel. L’idée d’une forme de « publication directe » s’est donc imposée. Et j’ai commencé à bosser sur ce qui pourrait devenir une sorte de collection si le premier livre trouve preneur. La campagne Ulule permettra, si elle fonctionne, d’amortir les frais de création du volume (maquette, impression, couverture…) et correspond à un tirage de tête plus luxueux pour les contributeurs. En cours de route, j’en ai parlé à Jean-Christophe, le boss des éditions Caurette, et on a décidé de travailler ensemble. Si le livre est financé comme on l’espère, on sortira en 2020 une version librairie sans les bonus mais au même prix. Pour être explicite : vous avez donc tout intérêt à viser le tirage de tête d’Ulule. Pour le même prix vous en aurez plus.

SD : Pourquoi avoir envie de parler de nouveau de Jack Kirby deux ans après les célébrations du centenaire ?

Très sérieusement, vers la fin de « l’année Kirby », je n’en pouvais plus d’entendre parler et en fait surtout de m’entendre, moi, parler de Kirby. Je fais beaucoup de déplacements pour des festivals ou des conférences dans des institutions. Or, dans un certain nombre de ces occasions, on t’invite d’abord et puis on détermine le sujet de l’intervention un peu plus tard. Et autant certaines manifestations avaient été claires sur le fait de vouloir aborder Kirby, autant d’autres se sont réveillées en cours de route, en mode « Quoi ? Comment ? Tout le monde parle de Kirby mais pas nous ? Il nous faut ABSOLUMENT une conférence Kirby ». Et moi en général je tente de ne pas trop refaire la même conférence à deux endroits. Donc j’avais des organisateurs qui me regardaient avec les yeux du Chat Botté de Shrek, qui me disaient « non mais là faut que tu nous dépannes ». J’ai accepté plusieurs fois mais une ou deux fois j’ai carrément refusé parce que j’étais « full », grillé, carbonisé sur le sujet. En plus il faut être honnête j’avais déjà dans l’idée Kirbysphère et je ne voulais pas tout « divulgâcher » en l’espace d’un an de conférences. Donc j’ai terminé 2017 pas très pressé de retoucher de sitôt à Kirby. En plus, 2017 avait été une année difficile pour plein de raisons, notamment l’arrêt de Comic Box et l’ancien éditeur qui a jugé bon de ne pas payer les derniers numéros à l’équipe. Nous sommes retrouvés dans des situations financières catastrophiques, du genre où tu commences à te demander combien de mois ou de semaines il te reste avant de virer SDF. C’est peu de dire que ce ne sont pas vraiment des situations idéales pour écrire. Alors j’ai eu envie de changer un peu de sujet. J’avais mes notes pour Kirbysphère (et pour d’autres ouvrages d’ailleurs) mais je m’étais dit que je n’y retoucherai que d’ici quelques années, genre deux ou trois ans. D’ici là j’avais d’autres idées. Cette dernière année, mettons ces 14 derniers mois, entre divers projets pour des clients, j’ai bossé sur un projet de livre en deux tomes, qui lui aussi trouvait sa racine dans mes Oldies but goodies mais avec beaucoup de recherches supplémentaires. Début juin 2019, je ne suis plus qu’à quelques chapitres de la fin, je suis assez près de la fin pour envisager de lancer l’opération de financement fin juin ou début juillet. Allez hop, un soir je m’inscris sur Ulule pour commencer à préparer la campagne de financement. Et paf, le lendemain on me vole mon ordinateur dans une valise. Alors heureusement j’avais des back-ups, des clouds, ce genre de choses. Mais mon travail génère tellement de fichiers croisés que certains étaient sur l’ordi, sans « doubles » ailleurs. C’était une marche arrière de plusieurs mois. J’ai passé un week-end horrible à Bordeaux, pas à cause des Bordelais(es) mais parce que ça mettait fin à mes plans. En plus c’était surréaliste parce que j’étais dans le même hôtel que Jean-Pierre Dionnet, qui s’est mis à me remonter le moral en me disant que d’une manière ou d’une autre j’allais me refaire.

Fournier-Dionnet
Xavier Fournier et Jean-Pierre Dionnet

Je n’en étais pas convaincu. Et puis je suis rentré chez moi, j’ai fait l’inventaire de ce qui restait chez moi sur des disques durs et dans les clouds déjà mentionnés. Et je ne me voyais pas retaper, comme ça, de mémoire, les pages perdues. J’étais trop choqué par le vol je suppose. Mais en faisant l’inventaire je suis retombé sur les autres fichiers, dont celui de Kirbysphère, qui était bien plus avancé que dans mon souvenir. Je me suis rendu compte que ce serait beaucoup plus positif de relancer ce projet, de le finir en écrivant des chapitres nouveaux (1 tiers est de l’inédit en gros, et les autres parties ont évolué), d’arriver à 400 pages sur le sujet, plutôt que de « recopier mentalement » le projet des deux tomes volés. Cela ne veut pas dire que je tire une croix sur celui-là. Mais repartir sur Kirbysphère, ça m’a donné plus d’entrain. L’inverse de la saturation de fin 2017 en somme. Si les gens sont au rendez-vous sur la campagne liée à Kirby, je pense/j’espère que je finirais les deux tomes de manière beaucoup plus tranquille et que je pourrais les proposer sur Ulule en 2020. Enfin bon, si les gens ne sont pas là pour Kirbysphère, je me vois mal proposer d’autres ouvrages via cette méthode. Donc nous verrons. C’est « stop ou encore ». Si les gens sont intéressés, ce sera « same player shoot again » et dans le cas contraire… plouf !

SD : Tu sembles avoir un lien fort avec Kirby, peux-tu nous dire comment tu as fait connaissance avec son travail ?

Je ne suis pas certain d’avoir un lien si absolu que ça. Ou disons que je connais un certain nombre de gens plus intégristes de Kirby que moi. Mon premier contact avec Kirby n’a pas été extraordinaire car le Xavier Fournier de huit ans ne flashait pas vraiment sur les albums géants des Fantastiques ou sur ses Thor. Il faut dire qu’à l’époque les traductions VF étaient anarchiques donc on lisait parfois les épisodes des successeurs de Kirby (ou des autres) des années avant de voir ce qui les avait inspirés. Si bien qu’à l’époque, si on me donnait à choisir entre les X-Men de Neal Adams et ceux de Kirby, j’allais plus vers le premier. J’ai vraiment commencé à tilter quand je suis tombé sur les premiers épisodes des New Gods, traduits en France dans Aventures Fiction. Et là, la dimension épique m’a sauté au visage. Par la suite je me suis rendu compte que ce que je n’aimais pas dans des trucs comme le Thor de Kirby, c’était plus l’encrage de Colleta (qui rajoutais des poils et des cheveux partout). Et puis voilà, faut bien dire qu’on n’a pas le même regard sur Kirby à 8 ans qu’à 18 ou 38 ans, ne serait-ce que parce qu’on n’a pas lu les mêmes trucs et qu’on capte certaines références à la longue. Donc, pour répondre à ta question, ce n’est pas vraiment que j’ai un lien « fort ». Ce que j’aime bien dans Kirby c’est qu’on peut sans cesse le redécouvrir parce qu’on n’a plus le même regard. Et puis la densité de son art fait que parfois tu comprends que tel talisman posé sur l’étagère, dans le décor, et bien tu l’as déjà vu ailleurs. C’est comme un jeu de pistes, une lecture à 5 ou 6 degrés de compréhension. J’aime beaucoup les créateurs complexes chez qui, une fois qu’on a « craqué le code », on redécouvre/réinterpréter une bonne partie du travail. Alan Moore ou Grant Morrison sont comme ça. Tom King ou Rick Remender aussi. Et je ne crois pas que les gens le réalisent assez mais ça vaut aussi pour Steve Ditko, Chris Claremont ou John Byrne. Et la liste n’est pas exhaustive. Un jour tu lis un ou deux comics de ces auteurs et d’un seul coup tout s’éclaire et tu peux recommencer depuis le début dans leur carrière, dans leur œuvre, en y comprenant des choses qui jusque-là restaient presque invisibles.

SD : On connaît ta minutie en matière de références, peux-tu nous parler un peu de ta méthode de travail ? As-tu pu compulser des archives ou des écrits de Kirby qui expliciteraient certaines de ses inspirations ? As-tu pu rencontrer des proches de Kirby ?

Kirby_MisterySur ce projet-là je n’ai absolument pas une approche biographique. Les bios de Kirby existent déjà en quantité, il y en a plusieurs qui ont déjà largement fait le boulot, je pense en particulier à celles de Mark Evanier ou de Jean Depelley. Du coup, non, je ne me suis pas du tout lancé dans des archives personnelles ou familiales de Kirby. J’ai compulsé quelques rares interviews de Kirby ou même de Lee qui contenaient des indices chronologiques ou permettaient de comparer des versions. Mais la vérité c’est que sur ce coup-là je m’en suis plus tenu au matériau de base, le comic-book, en faisant des recherches, par exemple sur les noms et les termes. Quelquefois, on fait le rapprochement avec un autre projet de Kirby et la généalogie est évidente, linéaire. A d’autres moments on découvre que quatre ou cinq mois avant la parution de tel comic-book il y a la parution d’une nouvelle de SF ou une série qui contient un personnage identique, avec un nom voisin. Il y a des références avouées, assumées, de la part de Kirby, que ce soit à Arthur C. Clarke ou à Erich Von Daniken (en gros celui qui a propagé la théorie des Anciens Astronautes à la fin des années 1960). Ça, les gens qui ont lu ses comics 2001 : Odyssée de l’Espace ou ses Eternals (ou encore l’ouvrage les Dieux de Kirby, de l’ami Alex Nikolavitch) le savent. Mais à certains moments ça ne colle pas car Kirby utilise déjà ce genre de thèses des années avant Daniken, alors il faut se replonger dans les ouvrages « ésotériques » pour voir où se fait la connexion. Cela ne veut pas dire que toutes les deux lignes je m’arrête pour dire que Kirby a vu tel épisode de Twilight Zone. Mais globalement je dirais que Kirbysphère, c’est un peu « où commence l’œuvre de Kirby dans les idées des autres » (d’ailleurs certains chapitres ne concernent pas une BD de Kirby mais bien une BD qui a inspiré Kirby) et dans le même ordre d’idée c’est aussi « où se prolonge l’œuvre de Jack Kirby dans le travail des autres ». Et honnêtement je pense resituer quelques éléments des films Marvel Studios où les spectateurs n’ont pas forcément compris que ce qui semble être un « changement » par rapport à la continuité est en fait un retour aux sources, une manière d’aller puiser dans ce qui avait inspiré Kirby à la base. Je ne prétends pas être exhaustif (parce que vu la productivité du King on ne peut pas tout passer en revue) mais dans le principe c’est déjà très dense. En fait, si, il faut quand même dire que, dans le livre, il y a quelqu’un qui a connu Kirby. Quand j’ai décidé de réactiver le projet Kirbysphère, une semaine après le vol de l’ordi et mon séjour à Bordeaux, je voulais une préface. Il y a un nom qui s’est imposé à moi : Jean-Pierre Dionnet. Non seulement il avait été présent dans mon week-end de galère mais c’est quand même quelqu’un d’énormément légitime sur Kirby (se reporter à ses écrits pour l’hommage à Kirby de Komics Initiative, par exemple). Je lui donc demandé sans trop y croire parce que lui-même est sur le point de sortir son autobiographie, « Mes Moires » et il est sans doute débordé. Mais l’idée l’a intéressé. Même chose pour la couverture potentielle, j’avais fait une shortlist d’artistes que je trouve pertinents, en m’attendant à ce qu’ils me disent tous « désolé, pas le temps ». Et puis non…

SD : Ce qui est fou, c’est l’immense culture de Jack Kirby qui s’intéresse aussi bien à la mythologie nordique qu’aux découvertes scientifiques, a-t-on une idée de la manière dont ce petit gars des quartiers pauvres a pu absorber tout ça ?

Clairement, c’était un lecteur boulimique non seulement de livres, d’encyclopédie mais aussi de magazines pseudo-scientifiques. On est face à ce que j’appelle un « autodidacte chaotique ». Ce qui fait que lorsqu’on remet les choses dans leur chronologie, on se rend compte qu’il est pratiquement à l’avant-garde de certaines découvertes archéologiques ou technologiques. Fin 2017, l’historien William Blanc et moi avons donné à Paris une conférence commune sur Kirby et le mythe arthurien. J’avais amené quelques images « annexes » de la chevalerie représentée par Kirby, y compris des pages de Fantastic Four montrant « Prester John », basé sur la légende du Prêtre Jean. Et William a tiqué en m’expliquant qu’à l’époque de la parution de l’épisode, le Prêtre Jean n’était pas un mythe très populaire. Selon lui, il fallait même plutôt être un passionné d’Histoire assez pointu pour sortir cette référence dans les années soixante. Dans sa biographie, Jean Depelley détaille assez bien comment Kirby est revenu de la guerre atteint de stress post-traumatique, qui faisait que les nuits de l’auteur étaient cauchemardesques. Cela ne demande pas un gros effort d’imagination pour visualiser Kirby attrapant une pile de magazines ou de livres pour passer le temps en attendant que le sommeil vienne.

SD : Est-ce qu’on peut avoir une idée exhaustive des travaux de Kirby, On a l’impression que Jack Kirby a touché à tous les sujets possibles du love comics aux super-héros, y-a-t-il encore des choses à découvrir sur Kirby ?

C’est un peu ce que je te disais précédemment. Je ne suis pas sur qu’il reste des choses à découvrir sur Kirby (encore qu’on ne soit pas à l’abri de la découverte de je ne sais quel document). Mais, cependant, je suis convaincu qu’il reste des choses à REdécouvrir chez Kirby. La façon que j’ai de travailler, c’est de ne SURTOUT pas partir des travaux précédents sur un sujet (parce que sinon tu vas te faire influencer dans ton parcours, te laisser dire ce qui est trouvable ou pas) mais d’abord de rassembler le plus grand nombre d’épisodes possibles, de matériau brut, et de les lire très attentivement avant de commencer à voir ce qui se rattache à quoi. Bien après, seulement en fin d’écriture, quand j’ai formulé ce qu’on pourrait qualifier de généalogie d’une idée, je vais voir si c’est étayé ou contredit par des sources. Et honnêtement, il y a des détails et des recoupements que je n’ai pas vus cités ailleurs. Je n’ai pas réinventé la poudre ou découvert un pan secret de la vie de Kirby, soyons clairs. Mais, par exemple, il y a des ramifications d’Omac ou d’autres choses que je n’ai retrouvées nulle part. Il y a des passages ou des inspirations, quand tu les remarques, tu comprends ce qu’un James Gunn a fait une sorte de clin d’œil dans telle scène des Gardiens. Et pas que dans une scène d’ailleurs.

SD : Est-ce que le regard porté sur Kirby a changé depuis ce centenaire ? On a désormais l’impression que la tendance s’est inversée et que Jack Kirby a désormais le beau rôle par rapport à un Stan Lee présenté comme le grand méchant, que penses-tu de tout ceci ?

FF_KirbyOula alors désolé mais on est parti pour une lonnnnnnngue réponse parce qu’on ne peut pas s’en tirer par un simple oui ou un simple non. Il y a le pour et le contre. Je pense que ça fait déjà quelques années, pour ne pas dire quelques décennies, que le public des comics sait que Kirby n’a pas été traité comme il le fallait par l’industrie des comics. Après il y a des raccourcis et des rapprochements un peu hasardeux qui font que quelques illuminés résument l’histoire à un Stan Lee en mode Picsou qui prendrait de l’argent dans la poche de Jack Kirby. Ce qui est clair c’est qu’une interview calamiteuse de Kirby, publiée dans The Comic Journal (Interview désavouée ensuite par le clan Kirby et Mark Evanier) a fait beaucoup pour mettre de l’huile sur le feu. Mais certaines dates ne collent pas, il y a des contre-vérités et même les Kirby ont pris leur distance de cette version. Est-ce que je pense que Stan Lee a toujours été correct avec Kirby ? Certainement que non. Est-ce que je pense que Lee a pris de l’argent à Kirby ? Non, l’argent que n’a pas perçu Kirby a plutôt été dans les poches de Martin Goodman, le patron de Marvel, qui n’a pas eu besoin de Stan Lee pour promettre à Joe Simon et Jack Kirby des royalties pour la création de Captain America qu’il ne leur a finalement jamais versé. Je crois aussi que Stan Lee est l’arbre qui cache la forêt parce qu’il était clinquant, voyant. C’est comme un pare-vue assez pratique où d’autres se cachent. On oublie/ignore un peu vite que l’éditeur Jack Schiff de DC Comics a attaqué Jack Kirby après la création du strip Sky Masters pour lui soutirer des sous, procédure qui a contribué à ce que Kirby quitte DC Comics à la fin des années 1950. Schiff considérait que comme il avait mis en rapport Kirby avec le diffuseur de Sky Masters, il était en droit de toucher un pourcentage sur cette BD où il ne faisait rien. J’ose à peine imaginer ce qui se serait passé si c’était Stan Lee qui avait attaqué Kirby pour toucher des sous sur une série sur laquelle il n’était pas intervenu. Qu’est-ce qu’on en dirait ? Mais Schiff n’est guère connu du public lambda, donc ça passe. Carmine Infantino aussi n’a pas été correct avec Kirby lors du passage du King chez DC Comics. Il y a une ou deux interviews où Infantino est très condescendant envers Kirby. Et puis, alors, le fait de l’embaucher mais de coller sur ses représentations de Superman des visages faits par un autre, façon « tu ne sais pas le dessiner, laisse, on va coller des pastilles sur tes dessins », c’est une humiliation. Byrne aussi, quand il dessinait les Fantastic Four, a donné quelques interviews très critiques envers Kirby, un peu comme s’il fallait « tuer le père ». Mais il faut aussi voir les choses sous un autre angle. A une certaine époque Kirby a été éditeur et chef de studio et ses relations avec les artistes qu’il employait n’ont pas toujours été au beau fixe. Et c’est bien compréhensible parce que Kirby ce n’est pas Gandhi ou Dieu, il n’a jamais prétendu être parfait ou sanctifié. Tu ne peux pas tenir plus d’un demi-siècle dans un milieu professionnel sans froisser d’anciens collègues ou des concurrents. Certains disent que Kirby a créé les comics. Mais non, trois fois non. D’autres atténuent le truc en disant qu’il a tout créé en dehors de Superman ou Batman mais là aussi, désolé, ça ne colle pas. Qu’on ne vienne pas me dire que Simon et Kirby n’ont pas copié le super-héros patriotique Shield au moment « d’inventer » Captain America. Alors oui, l’Histoire retient le nom des vainqueurs et le public des comics ne s’intéresse guère à Harry Shorten et Irv Novick, qui sont un peu les dindons de la farce dans l’histoire. Je prends toujours l’exemple de la création des Fantastic Four. Certains Kirbyphiles intégristes me disent parfois « Jack a tout fait, Stan n’a rien foutu ». Je leur fais remarquer dans les Fantastiques tu as Human Torch, qui est une cannibalisation du Human Torch de Carl Burgos, dont les auteurs des FF n’avaient pas grand-chose à foutre quand ils se sont emparés de son idée. Et là on me répond « ah mais Jack ne voulait pas, c’est Lee et Goodman qui l’ont forcé ». Ok donc, d’un coup on passe de « Jack a tout fait » à « Lee et Goodman sont à minima responsables de l’existence d’une partie du quatuor ». Et on peut répéter l’expérience sur d’autres éléments. A l’inverse – et ça j’en parle dans un ou deux chapitres avec des exemples concrets – il y a des épisodes où pour le coup assurément Kirby a tout fait, on le sait (même Lee a été pratiquement le premier à le reconnaître dans Origins of Marvel Comics) mais rien qu’en repassant derrière les dialogues ou en demandant quelques modifications, Lee amène le truc vers une autre direction. Le Silver Surfer de Kirby est un être froid détaché de l’humanité, un personnage qui explique à Alicia qu’il ne sait même pas ce que c’est que manger ou dormir. La plupart d’entre nous nous sommes plus attachés au Silver Surfer « messianique » de Lee et Buscema. Donc Kirby a créé le Surfer, c’est net et sans bavure. Mais ceux qui l’ont véritablement défini, porté à maturation, ce sont Lee et Buscema. Bon, avec internet, il y a forcément un idiot qui va résumer ça à « Han, Xavier Fournier il dit du mal de Kirby ». Bien sûr, cela déplaira royalement à ceux qui préfèrent croire que Kirby a tout fait du sol au plafond, comme dans le cadre d’une génération spontanée, sans la moindre influence. Mais, bon, les ayatollahs qui préfèrent le dogme à la compréhension des faits, on s’en fout. Rien qu’en disant ça j’ai sans doute vexé comme des poux des gens qui éprouvent pour Kirby un sentiment quasi-religieux. Je dis que Kirby était humain, pas un dieu, pas la « statue du commandeur » de Molière non plus et que cela le rend d’autant plus attachant dans ses éclairs de génie ou ses moments de souffrance ou de frustration.

SD : Le rythme de travail de Kirby est aussi impressionnant que son éclectisme, une carrière à la Kirby est-elle encore possible à l’heure actuelle ?

Possible, oui. Je pense qu’à une période finalement pas si éloignée, John Romita Junior, quand il était encore chez Marvel, était capable d’abattre un nombre impressionnant de pages. Possible, donc, mais pas forcément souhaitable parce que ce que cette productivité cache, c’est que Kirby était obligé de travailler énormément parce qu’il touchait finalement assez peu quand il livrait une page. La productivité de Kirby, c’est une réponse à une phase de surexploitation où il fallait « travailler beaucoup plus pour gagner peu », pour paraphraser quelqu’un. Aujourd’hui l’existence des comics « creator-owned » fait aussi qu’une fois que les auteurs se sont fait un nom chez DC ou Marvel, ils foncent chez Image ou Dark Horse pour produire leurs idées en « creator-owned », profiter de la vente des droits à la TV ou au cinéma. On le voit bien avec Jeff Lemire qui, plutôt que de faire la Justice League chez DC, a fait Black Hammer qui lui appartient. La Velvet de Brubaker et Epting c’est un peu une Black Widow qui ne dit pas son nom. Rick Remender ou Mark Millar sont des auteurs très productifs. Simplement, ils ne mettent plus cette productivité au service des « Big Two ». J’explique aussi dans Kirbysphère comment cet espace de liberté a été conquis au moins en partie grâce aux déboires de Kirby.

SD : Tu évoques les influences qui ont irrigué le travail de Kirby mais lui-même est source d’inspiration de très nombreux artistes, est-ce qu’il serait envisageable d’imaginer une étude sur le sujet ?

Kirby_astronauteTechniquement c’est sans doute possible, mais sur le plan créatif ou éditorial je ne suis pas convaincu de la pertinence de la chose. Cela ressemblerait à un annuaire du téléphone. Et puis ça reviendrait à tout mettre sur un même pied d’égalité, c’est-à-dire les gens qui ont « digéré » Kirby avec intelligence (mettons par exemple Mignola avec Hellboy ou les frères Allred avec leur géniale minisérie Bug) et ceux qui l’ont singé (disons, entre autres, Rob Liefeld sur certains projets). Et on l’a vu en 2017 avec les comic-book hommages à Kirby de DC Comics ou le Kamandi Challenge. Il y avait tout et son contraire. Des gens qui faisaient ça avec une certaine analyse, d’autres qui ne faisaient qu’imiter la surface. Tu as des gens pour qui « faire du Kirby » c’est dessiner des silhouettes rectangulaires parce qu’ils ne connaissent pas l’anatomie et rajouter quelques « Kirby Krackles » (les phosphènes propres à Kirby) parce que ça leur évite d’avoir à dessiner des décors. Et disons que ça me dérangerait beaucoup de les glisser dans la même liste qu’un Mignola ou un Paul Pope, qui eux ont compris l’esprit de Kirby et font leur truc.

SD : C’est évidemment compliqué mais quel est pour toi le meilleur travail de Kirby ou celui qui te parle le plus ?

Kirby_New_GodsJe dirais que ce sont les New Gods, enfin le Quatrième Monde dans son ensemble, mais un ensemble qui dépasse ce qu’il est convenu d’appeler officiellement le Quatrième Monde (les contributions de Kirby à Superman’s Pal Jimmy Olsen, New Gods, Forever People, Mister Miracle…) pour englober les racines et les ramifications de l’histoire. Les New Gods dans leur globalité c’est une saga qui, sous des masques différents, s’étale au moins chez cinq ou six éditeurs différents. C’est quelque chose que j’explique dans Kirbysphère justement. Cela forme un récit transversal qui s’étale sur une trentaine d’années au moins. Et cette transversalité se poursuit encore aujourd’hui dans les comics ou dans leurs dérivés. Malgré les apparences, Il y a sans doute plus de Kirby dans le Thanos d’Avengers : Endgame que dans le Steppenwolf du film Justice League. Et avec des films Eternals et New Gods en chantier, on n’a sans doute pas fini de voir poindre de nouvelles ramifications. Qui plus est parce que chaque sortie de film provoque des réimpressions et des relances de nouveaux projets mettant en scène les personnages, prolongeant la pensée de Kirby. C’est comme un héritage qui n’en finirait pas de s’auto-générer. Et si je repasse en mode autopromo un instant, j’ai la faiblesse de croire que vous le comprendrez mieux en lisant Kirbysphère.

Et donc, si vous voulez contribuer à la naissance de ce bel ouvrage, il faut cliquer sur le mot Kirbysphère et vous laisser guider !

Sonia D.

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