[review] 2112

Dès qu’un titre de John Byrne est disponible sur le marché, je m’empresse d’en faire l’acquisition tant il appartient à mon panthéon personnel. Si j’ai été quelque peu déçue par des titres sortis récemment, ce n’est clairement pas le cas avec ce titre sorti chez Delirium dont j’apprécie le soin porté à ses éditions.

Un résumé pour la route

2112_12112 est un récit scénarisé et illustré par John Byrne, assisté de Steve Oliff pour les couleurs. Le titre sort aux Etats-Unis en 1991 chez Dark Horse puis chez IDW. En France, le titre a été publié une première fois aux éditions Dante. En 2019, l’éditeur Delirium décide de publier 2112 qui préfigure la série Next Men.

Dans un futur proche, l’humanité se reconstruit tant bien que mal après avoir frôlé l’extinction. Pour maintenir un ordre précaire, l’Etat a fait appel à une police privée, les Safeguard. Le jeune Thomas Kirkland fait partie de la nouvelle promotion des cadets qui va devoir apprendre à faire régner l’ordre aux côtés d’un agent d’élite. L’apprentissage de Thomas va se révéler plus complexe que prévu.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

2112 peut se comprendre comme un prologue à Next Men, un univers développé par John Byrne chez Dark Horse puis IDW après le refus de DC Comics de soutenir ce projet. Il s’agit donc d’un récit assez court qui introduit l’univers dans lequel vont évoluer les personnages de Byrne que l’auteur nous présente à cette occasion.

2112_02L’auteur situe son récit dans le futur et, même s’il ne s’attarde pas très longtemps sur la présentation de la société, on comprend vite que le fossé entre les puissants et les laissés pour compte s’est encore creusé. Les villes sont devenues d’immenses mégalopoles à l’instar de New York qui a grignoté la moitié du pays, l’autre moitié étant occupée par des fermes destinées à nourrir une population en constante expansion. La science a permis la création d’êtres synthétiques de forme animale ou humaine destinés à servir les fantasmes sexuels ou la volonté de puissance des humains. Byrne exprime d’ailleurs sa misanthropie dès les premières pages en montrant des individus avides de sang, aux yeux exorbités en train de parier sur des combats de minisaures, une espèce de dinosaures miniatures. L’auteur montre ainsi combien n’importe laquelle des inventions des hommes est immédiatement dévoyée et pervertie. La situation du Brésil présentée par l’auteur résonne de manière effrayante avec la situation actuelle. Byrne montre une terre désolée, déforestée et morte à cause de la croissance démographique folle à laquelle l’humanité a cédé dans sa folie reproductrice. Enfin, l’auteur présente une société beaucoup moins lisse qu’il n’y parait au premier abord, mettant en scène des expérimentations aux conséquences dramatiques.

John Byrne dépeint une société basée sur la force, encadrée par une police privée qui rappelle un peu les Juges de Mega City One. Les six meilleurs cadets de l’école sont pris en charge par les six agents d’élite. Comme chez les X-Men, les anciens forment les plus jeunes et leur transmettent leurs valeurs et leur savoir. Byrne veille à la diversité des origines et à une mixité entre hommes et femmes au sein d’une équipe qui n’est pas sans rappeler celles des mutants de Marvel. Le personnage principal est le cadet Thomas Kirkland, brillant jeune homme qui compense l’absence de son père par une grande proximité avec son oncle, l’homme le plus riche du monde et le plus cynique. Silas et Thomas sont de la même famille mais ils sont l’exact contraire l’un de l’autre : l’oncle est sans scrupule, sans état d’âme puisqu’il poursuit son but à tout prix : la construction d’une société parfaite après avoir éradiqué toute source de chaos. Le jeune Thomas, lui, est prévenant, attentionné et scrupuleux.

Byrne est familier de ces héros masculins, à l’air sombre et à la mâchoire serrée et dont le sens du devoir les incite au plus grand sacrifice. Son mentor, l’agent rouge, Tannen, est une forte tête également, un combattant qui s’affranchit des règles pour mener à bien ses missions. Il m’a fait penser à un savant mélange entre Cyclope et Wolverine : droit dans ses bottes mais impitoyable. Peu importe les moyens employés pour éradiquer une menace, l’essentiel étant le but à atteindre. Tannen est un héros à l’ancienne comme John Byrne les aime et sait si bien les mettre en scène : un vrai chevalier du futur, prêt au sacrifice ultime, rétif aux compromissions. Ce héros bougon est l’archétype du héros byrnien et on ne peut que se prendre d’affection pour lui et pour son émule Thomas Kirkland.

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Face à ce monde ordonné se dresse Sathanas, un personnage doté de pouvoirs surhumains et effrayants, capable d’ôter une vie en une fraction de seconde sans sourciller. Chef de clan, leader qui se veut incontesté, il est prêt à tout pour faire triompher son idéologie, c’est un Magnéto encore plus dangereux que l’adversaire torturé des X-Men. Comme Magnéto, Sathanas est la résultante des choix hasardeux de l’humanité, des expériences atroces menées sur des sujets. L’humain crée ses propres monstres, il est la cause de ses tourments. Tannen et sa Nemesis sont les deux faces d’un même puzzle, tous deux tendus vers un absolu tandis que la société pervertie continue à faire comme si de rien n’était entre amours virtuelles et façades lisses et ensoleillées.

Graphiquement, on retrouve tous les bons côtés de John Byrne avec ses personnages si reconnaissables, ses femmes magnifiques et ses hommes baraqués. Ses « semis » – sortes de mutants – dégagent une puissance incroyable, certains rappelant la Chose des Fantastic Four tandis que d’autres ont un aspect plus aquatique évoquant les créatures d’Atlantis. Ses architectures et ses éléments technologiques sont soignés et la colorisation de Steve Oliff, très sombre et parfois quelque peu saturée, ajoute à la noirceur du récit. Byrne joue sur les contrastes pour montrer la ségrégation sociale avec des bas fonds new yorkais glauques et sombres opposés à des tours lumineuses, habitées par une élite arrogante.

Certes, l’histoire est dense et aurait mérité quelques développements, mais la narration de Byrne tout en étant ramassée est d’une richesse incroyable et fait de ce 2112 un petit bijou.

Alors, convaincus ?

Avec 2112, John Byrne livre un projet personnel, une vision du futur qui ne fait pas preuve d’optimisme, loin de là mais qui s’avère réaliste en partie, notamment sur l’aspect écologique et démographique. Il présente une société basée sur l’ordre mais également sur le mensonge, une société qui a créé ses propres démons mais qui est incapable de l’assumer. Si le pessimisme de Byrne est manifeste, il présente cependant des figures héroïques qui luttent pour un monde meilleur au milieu d’un abyme qui semble sans fond. Tout le génie de John Byrne, aussi bien sur le plan graphique que narratif se trouve compilé dans ce récit court mais dense. L’édition de Delirium rend hommage au travail de l’artiste en insérant de très belles planches originales et en retraçant les grandes dates de la carrière de l’artiste. Une mise en contexte ou une présentation aurait été bienvenue mais l’essentiel est là et la qualité de l’ouvrage est à la mesure du talent de Byrne ce qui augure de très belles choses pour la suite.

Sonia D.

 

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