[review] Intégrale Rai volume 1

Aujourd’hui, je vous embarque dans le futur… Enfin, celui de Valiant avec le premier volume de Rai publié par Bliss Editions. J’étais passé à côté au moment de sa sortie et c’est avec plaisir que j’ai pu le prendre lors de sa réédition.

Un résumé pour la route

Rai_1Pour la quasi-totalité des épisodes du volume, Rai est écrit par le même scénariste, Matt Kindt (Bloodshot, X-O Manowar). Chance assez unique, le dessinateur est le même sur l’ensemble du volume : Clayton Crain (X-Force, Harbinger). Seuls les épisodes bonus, Rai Plus Edition 1 et 5, ont des équipes artistiques différentes. Ce volume rassemble les 12 premiers volumes de la série Rai publiés aux États-Unis par Valiant entre avril 2014 et décembre 2015 puis en France par Bliss éditions en septembre 2016. Ce volume ressemble trois arcs de quatre épisodes chacun.

Pour fuir une terre devenue invivable, des Japonais ont décidé de construire une mégalopole orbitale, Néo-Tokyo. Ils sont désormais dirigés par une entité artificielle, Père, qui régule l’ensemble de la vie quotidienne. Pour faire respecter l’ordre, Rai, un samouraï cyborg fait la police mais que doit-il faire quand il se rend compte que Père ment ?

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Tout commence par le premier meurtre depuis 1 000 ans. On plonge dans une enquête policière futuriste comme dans Blade Runner. Cet événement choquant est l’occasion de découvrir les tensions qui parcourent Néo-Tokyo. Les Luddes sont un groupe terroriste qui refuse de la technologie. Ils utilisent certes des voitures volantes mais reprenant les châssis des vieilles américaines des années 1930 à 50. Kindt s’inspire d’un mouvement ouvrier réel né dans les usines du XIXe siècle en Angleterre qui refusait la mécanisation. Ces Luddes attaquent des hypergones – intelligences artificielles – ou Esprits Positroniques. Chaque habitant reçoit un E.P. à ses 16 ans et il grandit de manière symbiotique avec. Les robots sont rejetés de tous. Le mot en R (pour robot) est interdit. Ces E.P. sont une métaphore des Noirs américains particulièrement pendant l’esclavage. Comme dans des plantations, le maître peut faire ce qu’on veut d’un E.P. Les EP servent à limiter les naissances en étant un compagnon idéal. Comme les esclaves, ils ressentent les émotions mais ne peuvent agir en fonction. Ils doivent suivre le programme – ou le Code nègre.

Néo-Tokyo est une ville si gigantesque qu’elle empêche de voir le ciel. Il y a un problème de surpopulation sur la cité volante car les logements exigus sont achetés au cm. La chasse de Rai contre les Luddes permet de découvrir d’autres parties de la cité : les fermes fongiques, des parcs d’attractions historiques ou préhistoriques, Old New York… On découvre aussi des parties cachées, invisibles pour Père. Les déchets sont purgés – la cité volante les projette sur Terre comme un missile et détruit la nature et les habitants arriérés sur une vaste zone.

Dans un style très nord-coréen, des présentateurs de journal tv décrivent un régime parfait – pas de pauvreté car la croissance est infinie dans l’espace, plus de maladies, fin du vieillissement car on clone les organes. On ne peut mourir qui si on le souhaite ou pour trois fautes sans que l’on sache lesquelles. Il existe un secteur défouloir où les humains peuvent faire subir ce qu’ils veulent aux robots. Cette zone et ces esclaves sont des soupapes pour permettre le contrôle de la société. Les combats de gladiateurs sont  un autre exutoire à la pulsion de violence. En réalité, Père dirige tout. Rai, son E.P., est un héros mythique que personne ne voit. Tout en pensant à 1984, je n’ai pas compris au départ qui était ce Père de tous. Il est l’incarnation de la cité mais mis à part Rai personne ne l’entend jamais.

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Visuellement, Rai ressemble à un Bloodshot du futur mais aussi à un samouraï. Poétiquement, dans la première case, Rai discute avec un cerisier en fleur sur une colline herbeuse. Par l’intermédiaire d’une bulle des pensées, on découvre son moi intérieur. Il est un inspecteur froid mais, plutôt qu’un serviteur de Père, il se voit comme le protecteur du Japon. Tout change dans l’épisode un car le meurtre renforce les doutes de Rai – il voit de plus en plus les fissures du tableau d’un Japon parfait. En découvrant la vérité, Rai se pose des questions qui créent, pour la première fois chez lui, la peur. Plus loin dans le récit, on découvre qu’il n’est pas unique. Comme un logiciel, il y a plusieurs versions mais qui sont toutes liées à une femme. Père est un E.P. sans parole qui crée avec une femme un Rai pour servir de lien entre lui et le peuple humain. La naissance du héros est célébrée comme l’arrivée du sauveur mais, à chaque fois, sa mère est « recyclée ». Le précédent était devenu fou en apprenant la vérité. Cet élément illustre la dualité presque dialectique qui façonne la société de Néo-Tokyo entre contrôle et sauvagerie – Rai est dans le contrôle extrême comme le code d’honneur d’un samouraï  l’exige, mais bascule dans la froideur du robot alors que les Luddes sont dans la sauvagerie et la recherche d’une liberté mais ils sont un élément perturbateur et antisocial.

Rai n’agira pas seul. Dès le premier épisode, le récit se fait en voix off par le biais du journal intime d’une gamine Lulla Lee, tout de rose vêtue. Contrairement aux autres habitants, elle n’est pas choquée par le meurtre mais est heureuse car elle va pouvoir voir Rai. A ses 16 ans, elle reçoit Grace qui devient un nouvel allié.  Rai rencontre aussi Spylocke, un anti-héros célèbre par le cinéma mais invisible. Il existe cependant des différences entre les membres de l’alliance – Spylocke est plus calculateur et ingénieur, Rai est pour l’instant une froide machine à tuer et Lulla plus dans les sentiments. Plus loin, il va élargir ces groupes en quête de liberté pour créer une alliance contre Père. Sans que l’on voit au départ le rapport, le récit suit le robot Momo sauvé par Rai, il a perdu son Maître violent et pervers. Il lui fait changer de sexe quand ses hormones éveillent un désir sexuel. Momo s’est déjà émancipée de son programme et s’est choisi un autre but : détruire l’humanité. Elle trouve dans les égouts Izak, un hybride humain-robot buveur de sang. Ce duo forme une nouvelle dualité entre le froid calcul de Momo et la sauvagerie d’Isak qui, créé par Père n’a pu être contrôlé à cause de sa soif de sang. Rai les recrute puis il sera aidé par la géomancienne déjà vue dans The Valiant emprisonnée dans une aile secrète de la ville. Momo s’humanise encore plus et tombe amoureuse de Rai. Au fil du récit, Rai passe de serviteur à chef de complot puis devient un leader politique qui galvanise ses troupes par ses discours.

On découvre aussi les opposants à Rai. Dans l’épisode deux, Rai va voir Augustus Silk –un des hommes les plus vieux de Néo-Tokyo mais aussi le prototype du super-vilain. Il a provoqué des morts – « un génocide lunaire alphane. Il existe aussi plusieurs Docteur Silk avec des clones. L’original est en fait le chef des Luddes et vit dans un Old Los Angeles qui ne s’est pas modernisé. Père a un plan tous les 100 ans. Pour contrôler entièrement les Rai, Père enferme ou tue ces « génitrices » mais quand les Rai l’apprennent ils deviennent fous. L’opposition dialectique entre contrôle et sauvagerie crée un cycle. Rai semble condamné à vivre le même destin comme les E.P. Spylocke travaille pour Père et tue Rai à chaque crise pour l’empêcher de tuer tout le monde. Il n’échoue jamais sauf ici. Il a perçu que ce Rai est différent des autres : l’humanité les rongeait et les rendait fou. Mais celui-ci ne tue pas Père et veut faire de son humanité une force.

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Pour moi, Rai est aussi un récit d’initiation compliquée. Rai est un ado qui cherche à s’émanciper. A partir de l’épisode cinq, il n’obéit plus aveuglement à son père mais lui ment. Il n’ose pas penser par lui-même pour ne pas se faire repérer. Père est un parent abusif qui veut le contrôle absolu de ses enfants. Les Luddes se droguent pour disparaître du contrôle parental. La transgression est un moyen de s’émanciper. Un coup de théâtre dans l’épisode 8 le fait chuter sur Terre qui, vue de Néo-Tokyo, est présentée comme un enfer. On ne dit pas enfer et damnation mais « terre et damnation ». Privé de sa relation symbiotique avec la ville, Rai est affaibli comme un ado émancipé qui quitte le nid et a perdu ses repères. Une fois sur terre il découvre ses sensations – comme la puberté – et la solidarité des pairs – comme un ado.

Matt Kindt compose un autre bon récit de genre avec ces aventures de science-fiction. Il reprend les recettes de science-fiction dans les thèmes – la Terre devenue invivable, la dictature totalitaire – et la forme avec la création de mots nouveaux – les scrolls d’histoire, les terra-attaques. Il apporte cependant ses propres thèmes car Néo-Tokyo, plus qu’une dictature, est un régime paternaliste comme le capitalisme du XIXe siècle. Avec les luddismes, on peut se demander si Rai est un récit de science-fiction ou un roman à la Zola ? Le style de Crain est parfaitement adapté au thème. Son style très propre à la peinture numérique me fait un effet très froid et artificiel – les couleurs sombres, un bloc de dessin volontairement étouffant sur toute la page, des couleurs bleues métalliques. Spylocke est visuellement très réussi – un homme fluet à la petite barbichette et aux cheveux mi-longs, tout de violet vêtu avec un dragon blanc. Il y a très peu d’encrage mais les contours sont dessinés par des traits de peinture numérique. C’est très beau car il ne cache pas sa technique mais la laisse voir. La texture originale mais la mise en page, héritée des années 1990, est assez simple. Autant pour Néo-Toyo que pour la Terre, les design sont très réussis. La Terre est un espace de dunes lisses et brillantes sans végétation. Ce vide m’a fait penser à des peintres comme Turner. Le récit est cependant parfois aussi désincarné que Père. L’organisation de l’alliance contre Père et l’émancipation de Rai manquent d’obstacles et d’émotion. Le dessin donne une impression très figée.

Comme à chaque fois, Bliss soigne l’édition en proposant également de nombreux bonus comme toutes les couvertures variantes et certains croquis de ces couvertures, différents croquis de travail de Kindt sur Rai et Neo Tokyo qui permettent de voir l’évolution de son travail de préparation. il y a aussi deux épisodes de l’édition spéciale du 1 : le plan de la ville par Kindt, un court passage sur le personnage de cartoon, deux pages sur un film d’action avec Spylocke puis des comptes-rendus assassins de ce film. Par le récit d’un voyage scolaire dans le musée du Père, on commence à voir les merveilles graphiques de Raúl Allén découvert dans Secret Weapon.

Alors, convaincus ?

Rai est un récit de science-fiction dense. Kindt laisse à l’action le temps de dessiner un univers et une ambiance. Il construit une lente progression tout en gardant à chaque fin d’épisode un cliffhanger qui donne envie de lire la suite. Chaque élément a une place précise qui se révèle progressivement.

Thomas S.

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Blondin dit :

    Jamais été très attiré par cette série bien que les dessins de Clayton Crain m’impressionnent sur certains albums. Du coup avec ta chronique je vais peut-être y jeter un oeil… Merci!

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  2. thomassavidan dit :

    Ce n’est pas forcément mon titre préféré de Bliss mais si tu aimes la science-fiction, fonce. Visuellement c’est splendide. En plus le récit se termine par une fin (temporaire) au bout du 1er tome.

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