[review] Crossed

J’avoue, jusqu’à présent, je n’avais pas eu envie de lire Crossed, même si j’avais fait une incursion dans cet univers avec la lecture de Crossed + 100. Ce que j’avais lu des critiques me rebutait quelque peu. Toutefois, la réédition du titre chez Hi Comics a fini par me décider à sauter le pas et pénétrer dans ce monde post-apocalyptique ultra violent et le moins que je puisse dire est qu’on ne sort pas indemne d’une telle lecture.

Un résumé pour la route

Crossed_1Crossed est scénarisé par Garth Ennis et illustré par Jacen Burrows. On trouve deux coloristes sur le titre : Greg Waller pour le premier chapitre et Juanmar pour les autres. A l’origine, c’est Avatar Press qui publie le récit aux Etats-Unis entre 2008 et 2010. En France, le titre a été édité plusieurs fois, la dernière en date par Hi Comics en 2019. L’éditeur offre une belle intégrale augmentée d’une galerie de couvertures.

Dans une petite ville des Etats-Unis, les gens se retrouvent au dinner du coin, comme tous les soirs. Se cotoyant sans faire attention les uns aux autres, ils se connaissent au moins de vue. Absorbés dans leurs pensées, les clients ne remarquent pas immédiatement l’homme ensanglanté qui franchit la porte. Mais, lorsque sans dire un mot, il pose un bras humain sur le comptoir et se met à mordre le patron, il est évident que les ennuis viennent de commencer et qu’ils vont vite mener à l’Apocalypse. La planète voit se répandre des hordes d’infectés prêts à assouvir tous leurs fantasmes tandis que de rares survivants tentent de se tirer d’affaire au milieu de ce champ de ruines qu’est devenue la Terre.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Depuis des années, les hordes de zombies et autres infectés en tous genres ont envahi nos écrans et nos lectures. Etant adepte tout aussi bien de The Walking Dead que des films de Romero, l’univers de Crossed m’a, dans un premier temps, paru plutôt familier. Des humains infectés se jettent sur les autres, les dépècent et les infectent à leur tour, jusque là, rien de bien neuf si ce n’est un récit à la première personne qui nous donne le point de vue de Stan, l’un des survivants qui a échappé à l’infection. C’est donc son récit qui nous guide au travers de ce volume riche en perversions et en hémoglobine. L’autre originalité de Crossed est la nature de l’infection. Si cette dernière se transmet par les fluides corporels et pas seulement par la morsure, elle transforme les personnes touchées non pas en morts-vivants à la recherche de viande fraîche mais en personnages totalement désinhibés, vivant de perversion et assouvissant tous leurs pires fantasmes. Si certains décrivent Crossed comme un retour à la bestialité, ce n’est, pour ma part, pas du tout ce que j’ai perçu. L’instinct animal pousse à la reproduction et, sauf dans de rares cas, ne relève pas du sadisme. Or, ici, les infectés prennent plaisir à faire le mal : violant, torturant leurs semblables de toutes les façons possibles. Ils ne régressent pas sur tous les plans puisqu’ils savent encore se servir d’armes et conduire mais ils sont guidés par les bas instincts que sont le désir meurtrier et l’appétit sexuel sans limite.

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C’est bien en cela que Crossed est dérangeant car, dans Walking Dead, on s’était habitués aux grognements des hordes de zombies sans cervelle, guidées par la faim, les pires ennemis étant finalement les humains en quête de suprématie même si l’on croisait quelques cannibales ou dictateurs manipulateurs. Ici, les infectés sont loin d’être passifs, ils détruisent consciencieusement toutes les traces de civilisation moderne, y compris les centrales nucléaires qu’ils font exploser avec une joie sadique. Ils chassent les humains non infectés avec délectation et les massacrent en arborant un rictus de joie particulièrement inquiétant. Plusieurs signes marquent l’infection d’un individu : une croix ensanglantée apparaît sur leur visage (d’où le nom de Crossed), un rictus de haine habite leur visage et ils déblatèrent des insanités, y compris les enfants. Les Crossed sont capables de s’organiser en groupes, de poursuivre un but précis mais ils n’ont cependant pas la notion de préservation de l’espèce : ils sont capables, par ennui, de démembrer l’un d’entre eux, de s’entre dévorer sans scrupules. On peut bien évidemment y voir une métaphore d’une société contemporaine qui cherche à assouvir ses plaisirs primaux sans aucun recul ni aucune prévision.

Le petit groupe de survivants auquel Stan appartient est également intéressant à plus d’un titre. Contrairement à Walking Dead, le leader est une femme qui ne s’embarrasse pas des scrupules que trimbale Rick Grimes. Cindy est prête à tout sacrifier pour sa survie et celle de son fils Patrick. Si elle accepte de guider un petit groupe de survivants, elle refuse de se mettre en danger pour eux. Les survivants doivent faire des choix qu’on peut considérer comme immoraux pour survivre : éliminer les bouches à nourrir superflues ou les potentiels dangers, ce qui les conduit par exemple à tuer des enfants ou des membres du groupe trop instables. On ne peut évidemment que se poser la question de ce qu’on serait capable de faire à leur place. La vie d’un chien vaut-elle moins que celle d’un humain si celui ci est un sale con ? La quatrième de couverture plante bien le décor : « il n’y a pas de héros, personne ne viendra vous sauver », c’est chacun pour soi et les pertes sont nombreuses. On peine à s’attacher aux personnages tant ils disparaissent parfois rapidement. Stan est apparemment un type bien mais, peu à peu, il perd toute empathie sauf pour le chien qu’il rencontre et adopte et pour une Cindy pourtant peu amicale. Les personnages sont beaucoup moins scrupuleux que ceux de Walking Dead, ils font ce qui doit être fait pour leur survie sans s’encombrer de reliquats d’une civilisation qui n’a désormais plus cours. Est-ce un bien ou un mal ? C’est relativement dérangeant et il ne faut pas chercher une quelconque morale correspondant au monde bien sage en apparence que l’on a l’habitude de côtoyer. Si le propos est rude, je dois dire que je me suis posée la question de mon attitude et que je n’ai pas trouvé odieux de tuer une ordure qui blesse un chien… suis-je pour autant prête pour survivre à une apocalypse, rien n’est moins sûr. Garth Ennis dépouille son lecteur de ses oripeaux bien pensants et le confronte à une réalité crue. Infecté ou pas, l’homme n’est pas un être bon, il est un être programmé pour survivre et ceux qui ont oublié cet instinct primal succombent à la bestialité.

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Sur le plan graphique, le trait réaliste de Jacen Burrows ajoute à l’horreur de la situation. Ses personnages au sourire figé sont littéralement dérangeants et effrayants. Ses planches montrent une réalité extrêmement crue, aussi bien dans la sexualité totalement débridée des infectés que dans leur goût pour le dépeçage de leurs semblables. Si le découpage des planches est relativement classique, Jacen Burrows ne cache rien de la violence qu’il dépeint ce qui met parfois vraiment mal à l’aise. On peut aussi se poser la question de l’utilisation de la Croix comme symbole visible de l’infection sur le visage des malades. Est-ce pour montrer qu’ils sont le symbole de l’Antéchrist ? Que la religion n’a plus de prise sur eux ? Ou au contraire pour montrer que le fait d’avoir été bridé par une éducation religieuse a enfoui et amplifié leurs pires fantasmes que l’infection a désormais libéré ?

Alors, convaincus ?

Garth Ennis et Jacen Burrows nous proposent un récit extrêmement gore et violent, totalement décomplexé. Ils ont débarrassé leur histoire de toute subtilité et des fioritures qui auraient pu l’édulcorer pour présenter un monde brut et violent. C’est une des rares fois où je me suis sentie autant mal à l’aise en lisant un comic book. Pourtant, j’ai trouvé cette lecture passionnante, bien qu’un peu courte. Au contraire de Walking Dead, l’ouvrage de Garth Ennis comprend un nombre restreint de chapitres ce qui ne permet pas de prendre le temps de s’attacher réellement aux personnages. Mais au fond, Ennis le souhaite-t-il ? Cet écrivain nihiliste ne peut pas nous montrer d’être humain véritablement bon, à un degré ou un autre, tous sont infectés, même si certains paraissent sains. Crossed est un titre inquiétant et angoissant, non pas tant par la violence gratuite qu’il nous impose parfois que par l’acuité avec laquelle il décrit l’espèce humaine.

Sonia D.

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