[review] Ody-C

Depuis le troisième volume de Sex Criminals, je n’avais pas relu de titre de Matt Fraction. C’est Glénat comics qui publie le nouveau titre de ce scénariste fantasque dans un omnibus. Ody-C est une relecture très personnelle de l’Odyssée d’Homère et des mythes grecs. L’alliance d’un auteur à l’écriture si particulière et d’un dessinateur aux planches psychédéliques ne pouvait me laisser indifférente.

Un résumé pour la route

ody_c_1Ody-C est un titre scénarisé par Matt Fraction et illustré par Christian Ward. Aux Etats-Unis, le récit est publié chez Image Comics en 2015-2016. En France, Ody-C sort chez Glénat Comics en 2019 dans un omnibus de 336 pages.

En plein cœur du XXVIe siècle, une guerre centenaire et sanglante vient de prendre fin. Troia est vaincue par les troupes achéennes après des combats épiques. Il est temps pour les vainqueurs de regagner leur demeure. Mais le voyage s’annonce complexe et semé d’embûches pour Odyssia la Sage et ses compatriotes. Les déesses ont décidé de s’en mêler et ne comptent pas leur faciliter la tâche. Commence alors une véritable odyssée qui prend l’allure d’un space opera psychédélique.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

L’Odyssée d’Homère est un des textes majeurs de la littérature occidentale. Nombreux sont ceux qui s’en inspirent ou qui la revisitent à la manière de Louis Aragon ou de Dan Simmons, chacun apportant sa patte. C’est donc désormais au tour de Matt Fraction de nous proposer sa version du mythe et le moins que l’on puisse dire, c’est que le résultat est déroutant.

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Avant tout, Matt Fraction décide de détourner les codes et d’interroger la question du genre. Les personnages principaux sont désormais des femmes, les hommes étant quantité négligeable. Zeus est une femme plantureuse et Poséïdon un être féminin aux contours flous. Certains des protagonistes sont également androgynes et hermaphrodites. Odyssia et ses compagnes ont remplacé Ulysse et ses compagnons. Si le propos est intéressant, montrant que les aventures des personnages sont tout aussi épiques quand les héros sont devenus des héroïnes, il n’en demeure pas moins que c’est un peu déroutant, surtout quand on connaît les textes d’origine et il faut un petit temps d’adaptation pour bien situer qui est qui. Pourtant, sur le plan narratif, Matt Fraction reprend la structure du texte d’Homère en découpant son récit en chants ce qui lui confère un aspect poétique malgré le caractère extrêmement sanglant de l’histoire. L’auteur connaît très bien le texte d’origine dans lequel il puise allègrement, confrontant ses héroïnes aux Lotophages dont la fréquentation leur fait oublier l’envie de rentrer à Ithicaa. Mais Odyssia a-t-elle réellement envie de rentrer chez elle après ces années de guerre, de victoire et d’exaltation ? Une vie paisible auprès des siens est-elle seulement possible quand on a massacré tant de gens pendant tant d’années ?

Fraction oppose également Odyssia et ses compagnes de voyage à la terrible Cyclope de l’île de Kylos modernisant le mythe de Polyphème et détournant la fameuse ruse d’Ulysse  (« Mon nom est personne ») accusant « tous les hommes » d’être cause de la guerre. On retrouve aussi le séjour mouvement chez Eole, maître des vents. Il est parfois bien compliqué de retrouver le texte d’Homère derrière les interprétations hallucinées d’un Fraction extatique, les références sont de moins en moins claires pour laisser place à des batailles entre déesses, des questionnements sur le rôle des dieux dans les décisions des humains. Par ailleurs, le scénariste ne raconte pas seulement l’histoire d’Odyssia mais il suit aussi d’autres figures féminines au destin funeste comme Enée à laquelle il fait subir les pires tortures ou Gamen qui connaîtra, elle aussi, une fin tragique. J’avoue, pour ma part, que j’ai un peu perdu pied au fur et à mesure du récit, ayant dû souvent revenir en arrière pour mieux comprendre et retrouver les liens avec la mythologie grecque. En outre, Fraction emprunte non seulement à Homère mais aussi à des histoires issues d’autres cultures comme les contes des mille et une nuits. L’auteur profite de son récit pour évoquer des questions sociales comme la place de la femme, la problématique du viol et la manière dont la victime est souvent désignée comme coupable. Il donne à réfléchir sur le rapport de l’humanité avec ses divinités mais aussi sur la possibilité de s’affranchir d’une hérédité mortifère lorsqu’il revisite le mythe des Atrides de la manière la plus sanguinolente qui soit mais qui colle finalement très bien au mythe originel.

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Si le texte de Matt Fraction pourrait avoir été écrit sous acide, il en va de même pour les illustrations de Christian Wade qui livre ici des planches parfaitement en adéquation avec le scénario. Son découpage inventif est plein de surprises et souligne le caractère déroutant du récit, on se perd parfois dans la profondeur de ses planches tandis qu’à d’autres moments, on reste subjugués devant la richesse de ses choix. Cet artiste est, pour moi, une découverte et son esthétique psychédélique très années 1970 dans l’esprit est d’une grande modernité.

Malgré ce duo de choc et des propos vraiment intéressant sur la maîtrise de son destin, la question du genre, une relecture féministe mais sans concession de l’Odyssée, ce récit de Matt Fraction reste tout de même d’une grande exigence. Si on peut repérer la plupart des références aux mythes grecs voire moyen-orientaux, on est à peu près sûr de passer à côté d’une partie de l’histoire tant Fraction aime à complexifier son propos. On est bien dans une véritable tragédie grecque dans Ody-C, un monde où la rédemption n’est pas permise, où tout acte violent se paie au centuple mais on est aussi dans un univers labyrinthique dont je n’ai, personnellement, pas trouvé toutes les clefs, ce qui est relativement déroutant. J’aurais du mal à conseiller ce volume à un lecteur qui ne serait absolument pas familier avec la mythologie antique car il sera sans doute encore plus perdu que moi. Mais peut-être est-ce une erreur et que le fait de vouloir se raccrocher sans arrêt au texte d’origine empêche de profiter du propos de Fraction ?

Alors, convaincus ?

L’idée de revisiter l’Odyssée d’Homère est extrêmement séduisante. Ce texte, d’une grande modernité, mérite amplement l’hommage de scénaristes aussi doués que Matt Fraction. Toutefois, cette revisite est parfois difficilement compréhensible pour un lecteur qui n’aurait aucune connaissance des mythes sur lesquels l’auteur s’appuie tout en les questionnant et en les contournant. La lecture d’Ody-C est exigeante et abrupte bien qu’épique et poétique. Le gros point fort de ce titre est, à mon sens, à rechercher dans les planches et dans l’inventivité de Christian Ward dont le style rend hommage à la Science-fiction des années 1960-1970 tout en apportant une réelle modernité très punk à l’histoire de Fraction. L’initiative de Glénat Comics de sortir l’ensemble en une intégrale soignée est une vraie bonne idée car cela permet de pouvoir lire l’histoire d’une traite ce qui est plus confortable sur un titre aussi exigeant.

Sonia D.

 

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