[review] Les clés de la bande dessinée

Notre blog a déjà évoqué l’immense talent de Will Eisner au travers de nos chroniques sur la trilogie New York et l’Appel de l’Espace. Au delà de ses récits puissants et bouleversants, Will Eisner a également marqué le monde de la bande dessinée par ses innovations et a réfléchi en profondeur sur les techniques et la pratique de son art. C’est donc un ouvrage théorique et fort instructif que Delcourt publie ici regroupant en un seul tome les trois volumes initiaux des Clés de la bande dessinée que formaient l’Art séquentiel, la Narration et les Personnages.

Un résumé pour la route

Eisner_Cles_BDL’Art séquentiel de Will Eisner sort pour la première fois aux Etats-Unis en 1985. L’ouvrage est régulièrement mis à jour par l’auteur qui ne cesse de réfléchir à son art et à ses transformations, notamment depuis l’utilisation de l’ordinateur. C’est chez Poorhouse Press – maison d’édition gérée par Will Eisner et son frère – que l’artiste publie cet ouvrage didactique pour la première fois. Il fait l’objet de plusieurs rééditions tout comme les deux volumes suivants qui composent également la présente intégrale : la Narration et les Personnages dont la première édition sort juste après la mort d’i.

Si Delcourt avait déja publié les trois volumes séparément, l’édition décide de ressortir  en 2019 cette somme à la fois théorique et pratique en intégrale. L’ouvrage répondra aux attentes des jeunes dessinateurs ou des plus confirmés mais il sera aussi fort utile aux étudiants en cinéma ou en littérature. Enfin, si vous êtes un lecteur curieux, vous devriez également apprécier que Will Eisner vous tende les clefs de son art et vous dévoile ses secrets de composition et de narration.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Dans un premier mouvement, on pourrait penser que cet ouvrage pédagogique est avant tout destiné aux professionnels de la bande dessinée et de la littérature. De fait, il est extrêmement didactique et procède véritablement par étapes, proposant des chapitres consacrés aussi bien à la gestion du temps dans la bande dessinée qu’à l’anatomie et la mise en scène des personnages. J’avoue m’être demandée si ce livre était réellement fait pour moi mais mes doutes ont vite été dissipés. J’aime comprendre comment se fabriquent les choses, aussi bien en décortiquant un texte littéraire qu’en étudiant la composition des planches de comics.

Will_Eisner_BD_1

Will Eisner, en bon pédagogue, permet à son lecteur de progresser, en allant du général au particulier, de la théorie à la technique. On sent bien qu’il a longtemps enseigné et il sait expliquer ses concepts de manière claire et illustrée. La première partie, qui reprend le volume initial sur l’art séquentiel se développe sur huit chapitres. L’auteur y décrypte le langage de la bande dessinée, montrant comment, d’une série d’images et de mots agencés d’une certaine manière, on tire finalement un langage compréhensible de tous. Eisner, à l’aide d’exemples nombreux tirés de ses œuvres comme The Spirit ou l’Appel de l’Espace, nous montre comment un artiste peut traduire la notion de temps à travers sa narration, il démontre la grande importance du lettrage qui permet de restituer des atmosphères et de souligner les propos. On a tous en tête les titres extrêmement présents de Will Eisner, véritables œuvres d’art autant que ses dessins. L’auteur explicite ainsi la manière dont on peut se servir des cases pour rythmer ou ralentir un récit, il insiste sur l’importance du cadrage et de la manière dont il influe sur le regard et l’implication de son lecteur. Il montre de manière très claire et efficace comment restituer un son en jouant sur la forme d’une case ou d’une bulle. Eisner explique également comment accentuer les aspects dramatiques d’une planche en changeant la forme des cases ou en les agençant de manière à souligner certains aspects ou en se focalisant sur certains mouvements ou personnages. On en profite pour pouvoir lire ou relire certaines histoires courtes du Spirit qui sont souvent à la fois drôles et pathétiques.

Will_Eisner_BD_3L’auteur insiste également sur l’anatomie expressive et le langage du corps, primordial dans la bande dessinée, montrant les multiples expressions possibles grâce à l’étude minutieuse des gestes et postures des individus. Il montre aussi combien, sans dialogue, certaines postures peuvent être interprétées de manière très différentes. Il en profite pour nous régaler d’une version hippie d’Hamlet surprenante et vraiment réussie. Eisner évoque aussi sa manière de mettre les mots en pratique et présente des scripts qui rappellent ceux qu’on trouve dans le cinéma, établissant ainsi une passerelle entre ces deux media stars du XXe siècle. Un dernier chapitre de l’Art séquentiel est consacré à l’apprentissage de la bande dessinée. Une mise à jour effectuée par W.W Norton après le décès de Will Eisner englobe les nouveaux enjeux du numérique.

Dans la deuxième grande partie qui reprend le volume intitulé La Narration, Eisner commence par une brève histoire de la narration suivie d’une définition. Il explique ensuite comment raconter une histoire à travers l’image qui est un parfait outil de narration. Il donne ensuite des exemples de types de récits différents et de la manière dont on peut les traiter : on ne montre pas des tranches de vie comme on traite une biographie plus détaillée. Un chapitre entier est consacré au lecteur et aux émotions que ce dernier est amené à ressentir à la lecture d’une histoire. En provoquant l’empathie, l’effroi, la peine à son lecteur, on en prend finalement un peu le contrôle. L’essentiel est de retenir son attention, que ce soit en l’étonnant ou en le choquant. Inséré dans son époque, Will Eisner a conscience des expériences multiples que le lecteur vit au contact de plusieurs media. Il est nécessaire de les prendre en compte pour savoir comment parler à son lecteur et d’être conscient que les media s’influencent les uns les autres – notamment la bande dessinée et le cinéma qui jouent sur les champs, les angles, les plans. Eisner s’attache ensuite à expliciter le processus d’écriture qui doit prendre en compte le scénariste et le dessinateur tout comme le texte narratif et le graphisme doivent marche de concert. L’auteur balaie ensuite les différents types de narration, passant du comic strip au roman graphique. Il montre ensuite combien le lecteur est happé par le dessin et par l’ambiance qu’il confère au récit. Le dernier chapitre est une mise à jour de Norton qui évoque les webcomics et l’influence d’internet.

Will_Eisner_BD_2Enfin, la troisième et dernière partie reprend le volume initialement intitulé Les Personnages. Eisner commence par étudier la mécanique humaine comme tout bon dessinateur en commençant par l’étude du squelette puis des muscles qui actionnent le mouvement en continuant par le dessin anatomique. Il fait un focus sur la tête et le visage qui sont le siège des émotions. Eisner rédige ensuite un chapitre sur le langage des gestes et des attitudes à l’aide d’exemples tirés de ses titres comme The Spirit. Il étudie ensuite le panel des émotions humaines en donnant quelques exemples : la haine, la honte, l’amour ou encore la surprise et la colère. Il insiste ensuite sur l’action physique à travers l’exemple de l’agressivité et montre combien la communication passe par le langage du corps, révélant ainsi toute la capacité expressive du corps humain qu’un artiste se doit d’explorer et d’exploiter au service d’une composition d’ensemble dans laquelle l’expression corporelle s’enchâsse avec bonheur. Eisner revient ensuite sur la physiognomonie ou l’étude des spécificités révélatrices du caractère humain telle que l’a théorisée Rodolphe Töpffer auquel Eisner rend ainsi hommage avant de conclure sur l’importance du jeu d’acteur, la bande dessinée étant, au même titre que le cinéma, la représentation du théâtre de la vie.

Alors, convaincus ?

Aimant toujours comprendre comment les choses se font, je ne pouvais qu’être captivée par cet ouvrage. Will Eisner y fait preuve d’un grand sens de la pédagogie et on a l’impression d’être invité à un cours par un prof qu’on aime bien et qui sait transmettre sa passion. Le découpage en trois parties et les chapitres assez courts bien que denses permettent d’avancer à son rythme et de comprendre en profondeur le travail de scénariste ou de dessinateur, l’imbrication existant entre les métiers de la bande dessinée, l’importance de la mise en page et du lettrage. On peut ainsi poser un œil plus expert sur ses lectures tout en appréciant davantage tout le travail qui a permis la naissance de nos bande dessinées préférées. Si on est un jeune artiste en recherche de conseils, cet ouvrage est parfait et très didactique. Le choix de Delcourt de nous proposer une intégrale est fort judicieux et permet ainsi d’embrasser cette somme incontournable d’un seul tenant.

Sonia D.

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