[review] Stray Bullets volume 1

Après la lecture de la trilogie new yorkaise de Will Eisner, j’avais eu un beau panel de loosers magnifiques et de petits arnaqueurs pathétiques. Or, voici que Delcourt propose dans sa collection souple le premier volume de Stray Bullets, un titre de David Lapham, qui n’est pas sans rappeler les personnages du maître tout en proposant une narration à la Quentin Tarantino. Ce mélange détonnant n’est pas pour me déplaire !

Un résumé pour la route

Stray_Bullets_1Stray Bullets est un titre de David Lapham qui en assure le scénario et le dessin. Le récit est en noir et blanc. Aux Etats-Unis, le premier numéro du titre est sorti en 1995 et a valu à David Lapham un Eisner Award du meilleur scénariste. En 2019, Delcourt publie le premier volume d’une série en cours. Ce tome reprend Stray Bullets, Innocence of nihilism et Somwhere out West, les 14 premiers numéros de la série américaine.

Eté 1997, une voiture file à toute allure dans la nuit profonde. A bord, deux petits malfrats, Frank et Joey ne se sentent pas forcément très à l’aise. Dans le coffre de la voiture se trouve le cadavre d’une jeune femme qu’ils ont dû liquider et dont ils doivent se débarrasser sans attirer l’attention. Tandis que Frank paraît conserver son sang froid, Joey est totalement bouleversé. Tout semble se dérouler sans accroc jusqu’à ce que les deux complices se fassent arrêter par un policier. C’est alors que s’enchaînent les problèmes jusqu’à la catastrophe finale.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Avec Stray Bullets, David Lapham propose à ses lecteurs des portraits de petits malfrats ou de gens a priori ordinaires jusqu’à ce que leur vie bascule dans l’horreur ou le désespoir. Pas besoin de super-héros ou de vilains pour donner des frissons au lecteur, il suffit de montrer un jeune garçon paumé, délaissé par une mère trop occupée à faire la fiesta et mettre des hommes différents dans son lit chaque soir que dieu fait ou de mettre en scène une gamine isolée, persécutée par ses camarades de classe jusqu’à l’indicible.

Stray_Bullets_2Le récit de David Lapham est très intelligemment construit autour du personnage de Harry, un gangster qui sème la terreur et fait régner sa loi. Le génie de Lapham réside dans le fait que toute l’histoire tourne autour de lui sans qu’il n’apparaisse une seule fois dans ce volume. Tous les personnages lui sont liés d’une manière ou d’une autre, il pèse sur leur vie mais n’est jamais visible et c’est une des grandes forces du titre. Qui est Harry, à quoi ressemble-t-il ? Pourquoi-a-t-il autant d’emprise sur les protagonistes ? Le lecteur se pose des tas de questions et observe les interactions entre les uns et les autres.

En effet, dans un premier temps, on a l’impression d’avoir affaire à des histoires bien distinctes les unes des autres mais, finalement, on retrouve les mêmes personnages même si, dans chaque récit, certains sont mis en avant tandis que les autres apparaissent de manière plus ou moins furtive. David Lapham tisse sa toile complexe petit à petit, dévoilant le passé des uns et des autres, leurs fragilités et leurs blessures qui les poussent tous et chacun vers l’abîme. L’auteur semble extrêmement sensible aux enfances brisées et aux conséquences que cela provoque dans la vie d’un adulte. Joey est certes un tueur mais il est traumatisé par la manière dont sa mère le rejetait systématiquement pour vivre son existence dissolue. Ce manque d’amour maternel est la source du déséquilibre affectif du jeune homme. La jeune Ginny a assisté à un meurtre qui l’a placée en état de sidération mais, dans sa famille, personne ne comprend son trouble, surtout pas sa mère avec laquelle elle est en conflit permanent tandis que son père fait de son mieux pour que sa petite fille se sente bien. L’histoire de Ginny est particulièrement triste et montre combien un traumatisme resté enfoui peut être la cause de drames à venir. Quant à Orson, le jeune homme sage, fils modèle, sa vie bien rangée est littéralement transformée à jamais après qu’il ait assisté à la mort d’un individu percuté par une camionnette et qu’il commence à fréquenter des personnes peu recommandables. David Lapham montre ainsi toute la complexité de l’être humain et toute sa fragilité : toute une existence peut basculer en une seconde, toutes les certitudes peuvent exploser en un rien de temps. La frontière entre l’individu bien inséré dans la société et le voyou est bien mince et il suffit de peu de choses pour que toute une vie soit bouleversée et changée à jamais.

Le chapitre six consacré à l’histoire d’Amy Bolide recèle un aspect plus ésotérique mais la leçon n’en est pas moins cruelle. Après la mort de son père Amy rêve de Dieu mais ce dernier lui révèle qu’il a crée la Terre mais il profite juste du spectacle sans rien faire et que le Paradis n’existe pas. Après cette horrible révélation, Amy tombe en catatonie jusqu’à ce que la machine à vérité montre au monde entier ce que la petite fille a vu. Plutôt que d’en vouloir au dieu stupide qui est à l’origine de tout ceci, les gens décident de s’en prendre à celle qui, involontairement les a privés d’espoir. J’avoue que ce chapitre m’a profondément marquée.

Stray_Bullets_3Si Lapham nous emmène dans les milieux interlopes des villes américaines, il n’oublie pas de nous dépeindre avec soin les travers d’une Amérique profonde superstitieuse, misogyne et homophobe, prête à vénérer une vache à cinq pattes comme un nouveau Veau d’or et à élire un illettré comme shérif. Même les gangsters sont pathétiques, on est loin des flamboyants mafieux de Coppola, Lapham nous présentant plutôt des types maladroits, aux initiatives malheureuses, incapables de conserver leur sang-froid devant une situation stressante. L’auteur n’épargne pas plus les figures masculines veules et lâches que les femmes camées, accros au sexe et mauvaises mères. Il est bien difficile de s’attacher aux personnages qu’il nous présente et pourtant on se prend à les comprendre ces enfants battus ou rejetés, ces gamines persécutées, ces jeunes âmes perdues dans un pays en décrépitude. On aimerait, tandis qu’on voit ces personnages sombrer peu à peu, qu’une main secourable arrête la spirale infernale mais, à chaque fois qu’une lueur d’espoir apparaît, le sort s’acharne de nouveau. La rédemption est-elle impossible une fois qu’on a touché le fond ? David Lapham écrit ses personnages de manière extrêmement réaliste, il n’en fait pas des monstres froids mais des individus plausibles, qui pourraient ressembler aux gens qu’on croise dans la rue et c’est le plus terrible. Ces êtres perdus ne survivent qu’en faisant souffrir les autres autant qu’ils ont souffert ou en s’en prenant à eux-mêmes et il semble bien qu’aucun échappatoire ne soit possible afin de leur éviter un funeste destin. Pas question de présenter des enfants heureux et des familles épanouies, Lapham donne vie à des névrosés et des paumés auxquels il refuse toute rédemption.

Stray Bullets est aussi beau graphiquement que bien écrit. David Lapham utilise des petites cases, accentuant la densité du récit et donnant une impression de rapidité et d’étouffement. L’encrage est dense et les contrastes appuyés, soulignant ainsi l’aspect noir du récit. Ses personnages sont très expressifs, leur visage est marqué par la vie et Lapham le montre y compris par les cicatrices que certains des protagonistes portent comme des stigmates. Aucun d’entre eux n’est idéalisé ni réellement beau, ils sont aussi normaux que nos voisins, ce qui les rend encore plus effrayants. L’auteur montre sans pudeur des scènes de violence très crues mais réellement fascinantes.

Alors, convaincus ?

Quelle bonne idée a eu Delcourt de publier ce roman noir d’une Amérique en perdition. La narration de David Lapham est terriblement efficace et addictive. Une fois plongé dans ce récit terrible, on ne parvient plus à le lâcher, tellement on est fascinés par la descente aux enfers des protagonistes de cette histoire. On aimerait tellement pouvoir agir avant que le pire arrive, on voit bien le moment où tout bascule et on assiste impuissant à la transformation d’un individu innocent en un être perdu de manière irrémédiable. Aussi superbement illustré que bien écrit, ce premier tome de Stray Bullets ne peut que donner envie de continuer l’aventure, aussi éprouvante soit-elle pour les nerfs du lecteur.

Sonia D.

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