[review] Extremity

Voici un titre que je n’avais pas vu venir ! Extremity m’intriguait beaucoup par sa couverture montrant un personnage à la fois déterminé et désespéré éparpillant ses dessins, dressé sur un monceau de cadavres. Fan de récits post-apocalyptiques, j’ai donc choisi de lire ce titre mettant aux prises des tribus rivales dans une ambiance de technologie décadente.

Un résumé pour la route

Extremity_1Extremity est scénarisé et illustré par Daniel Warren Johnson avec Mike Spicer à la couleur. Le titre est édité en 2018 aux Etats-Unis sous le label Skybound par Image Comics. En France, Extremity est édité chez Delcourt en 2019.

Théa appartient à la tribu des Roto qui a été en partie décimée par la tribu rivale des Paznina. La jeune femme a perdu sa mère et son bras droit dans l’affrontement. Depuis ce jour funeste, le père de Théa ne rêve que de vengeance et entraîne les siens dans une guerre sans fin et sans pitié tandis que son frère, le jeune Rollo n’a soif que de paix et de connaissance. Qui l’emportera dans ce conflit interminable ?

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Pour Extremity, Daniel Warren Johnson s’inspire de nombreux univers post-apocalyptiques et on ne sera donc pas surpris de retrouver des références à des films comme Mad Max. Pour autant, la technologie utilisée par les Roto et leurs frères ennemis les Paznina font également penser à certains éléments de Star Wars comme l’engin que chevauche Théa et qui rappelle le speeder de Rey dans le Réveil de la Force. Plus surprenant, à côté de ces éléments futuristes, Daniel Warren Johnson insère des décors médiévaux : des châteaux forts gardés par des hommes en armures ou des costumes de Samouraï tout droits sortis du Japon médiéval. Le monde semble avoir explosé en milliers de petites structures, des rochers flottans emportant des restes de civilisation. Cela m’a rappelé les ouvrages de Christelle Dabos, la Passe-Miroir, qui décrit un monde divisé en arches flottantes après une période de guerres. L’univers campé par Johnson est certes hétéroclite mais l’auteur sait mettre en musique cet assemblage en apparence disparate pour en faire un monde crédible et graphiquement intéressant, à la frontière de l’anime et du comics.

Extremity_2Le récit en lui-même raconte une histoire vieille comme les humains : l’antagonisme entre deux tribus dont plus personne ne sait trop à quoi il est dû mais qui conduit à des massacres de part et d’autre et à une escalade de la violence dont Johnson ne nous épargne rien. Les Roto semblent représenter une caste plus populaire que les Paznina qui sont enfermés derrière leurs tours crénelées. Le premier symbolise la révolte des petits contre les grands féodaux  mais, dans chaque camp, des voix dissonantes se font entendre peu à peu, réclamant que cesse la violence tandis que la majorité continue à réclamer que le sang soit versé. Comment pardonner en effet à ceux qui ont massacré sa famille ? Le père de Théa est l’archétype de l’homme brisé par la douleur, devenu un être impitoyable et cruel à cause des épreuves qu’il a traversées. Hors de question de revenir en arrière, il ne vit désormais que pour sa vengeance et pour exterminer le peuple rival. Ses enfants Théa et Rollo représentent, eux, une nouvelle génération, celle qui rêve d’autre chose, celle qui se nourrit de l’art et du savoir. Rollo n’est pas un guerrier comme son père, il abhorre la violence à tel point qu’il passe pour un lâche. L’opposition entre le père et le fils est celle du monde ancien, tourné vers la guerre et du monde moderne qui se réfugie dans la connaissance du passé afin de tenter de mettre fin à un conflit insensé. Rollo cherche à comprendre comment tout cela a commencé et à expliquer aux siens que les Roto et les Paznina ne sont qu’un même peuple divisé par des querelles futiles. Comme souvent, la voix de la raison n’est pas entendue et la haine emporte tout sur son passage.

Théa représente l’espoir brisé, l’élan optimiste de la jeunesse fauché en plein vol avec la perte de son bras qui l’empêche de dessiner et d’exprimer sa vocation. Elle est déchirée entre la fidélité à son père, la volonté de venger sa mère et son écœurement grandissant devant la cruauté dont elle est le témoin et parfois l’actrice. Elle forme le trait d’union entre son père et son frère, allant de l’un à l’autre sans arriver à décider quel chemin il faut suivre. Choisir, c’est renoncer : choisir la paix, c’est un trahir son père et renoncer à venger sa mère mais choisir la guerre, c’est l’assurance de prolonger sa douleur à l’infini. Extremity est un récit qui parle du deuil, de la manière dont chacun d’entre nous peut le gérer. Comment se comporter face à la perte d’un être cher ? Le père de Théa et Rollo ne parvient pas à se reconstruire et sa douleur l’enferme dans ses convictions, attisant sa haine. Rollo fuit dans un monde de connaissances et se prend d’affection pour une intelligence artificielle dans un processus de transfert illusoire, Théa cherche un sens à son existence, oscillant entre la fidélité à son père et sa volonté d’émancipation.

Extremity_3La force de Daniel Warren Johnson est qu’il ne se contente pas du point de vue des Roto qui sont au centre du récit mais qui ne sont pas seuls. L’auteur offre aussi le point de vue des Paznina, peuple guerrier, affublé d’armures médiévales, planqués derrière leurs créneaux et enfermés dans une fidélité aveugle à une souveraine paranoïaque qui a, elle aussi, subi des pertes. Comme chez les Roto, c’est la génération suivante qui représente l’espoir personnifié par la fille défigurée de la reine qui lutte entre son envie de rendre sa mère fière d’elle et sa volonté de mettre fin à cette guerre fratricide. Enfin, entre ces deux tribus rivales les Essene tentent de survivre loin des conflits, rassemblant des réfugiés de toutes origines las des conflits ancestraux et qui n’aspirent qu’à vivre en harmonie dans la paix retrouvée. Ils représentent une société idéale, vivant retirée des enjeux du monde et rassemblant de quoi vivre simplement et étudier les temps passés. Hélas, Johnson ne se montre pas très optimiste quant à la capacité des Essene de se préserver de la guerre généralisée qui les entoure.

Chacun des personnages est vraiment intéressant et on peut presque s’identifier un peu à tous. Qui ne serait pas transformé par la haine si on lui enlevait son conjoint tant aimé ? Qui n’aurait pas soif de paix après des décennies de conflits incessants ? Qui ne voudrait pas rendre son père ou sa mère fiers de lui ? On ne peut donner tort à aucun d’entre eux, c’est ce qui, à mon sens, fait la force de ce titre au scénario par ailleurs assez classique. Johnson aime ses personnages et nous donne des raisons de nous y attacher. Sa conclusion ouverte laisse à chacun le choix de terminer le récit comme il l’entend ce qui est une bonne idée.

Alors, convaincus ?

Si le scénario d’Extremity reste classique – des tribus rivales qui veulent s’exterminer jusqu’au dernier – Daniel Warren Johnson sait rendre ses personnages intéressants et attachants pour la plupart d’entre eux. L’auteur offre à son lecteur une réflexion sur l’engrenage de la violence, sa vacuité et la manière dont elle transforme à jamais les individus. Johnson raconte avec brio comment ses héros doivent faire leur travail de deuil pour pouvoir continuer à vivre. Il évoque aussi la fin de l’enfance et des rêves qu’elle véhicule et le passage douloureux à un âge adulte qui broie les dernières illusions sans pitié. Graphiquement, l’univers de Johnson mêle technologie et ambiance médiévalisante avec justesse, piochant des références dans le cinéma et l’animation en y apportant sa touche personnelle. La violence explose parfois de manière très crue mais les planches de Johnson conservent une grâce et une poésie malgré cela. Ne lisez pas Extremity un jour de déprime mais ce serait dommage de passer à côté de ce récit aussi beau que bien écrit.

Sonia D.

 

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